ACTE I
GEORGES
Je travaillais pour le devenir; mais à l’époque de l’invasion, mon père m'a dit: Laisse là tes pinceaux, et prends ma vieille épée, il y a le sol natal et nos ateliers à défendre; sauve d’abord ton pays .. après tu l’illustreras si lu peux... voilà pourquoi je porte l’épaulette. (Tandis que Georges parle, Marie s'aperçoit que la nuit Tient; elle va à la cheminée, et allume une lampe.) '
MARIE
Votre père est donc militaire aussi?
GEORGES
11 a doublement servi la France, comme soldat autrefois, maintenant comme manufacturier; puisse-t-il être aussi conlentdeinoi que je suis fier de lui , car c’est l’honneur en personne, mon brave et généreux père.
J’aime à vous entendre dire cela.
GEORGES
Et pourquoi?
MARIE
On est bien aise de savoir qu’il est bon fils et qu’il a de nobles penchants celui de qui on doit conserver un souvenir reconnaissant.
GEORGES
Vraiment vous vous souviendrez de moi, mademoiselle?
MARIE
Il le faudra bien, monsieur ; ce qui m'arrive aujourd’hui ne peut pas s’oublier.
GEORGES
Oui, cela fait époque dans la vie. Croyez-vous au hasard, mademoiselle?
MARIE
Pas du tout, monsieur; d’abord la religion défend d’y croire.
GEORGES
Ainsi vous supposez que tout ce qui arrive ici-bas est providentiel, et que les rencontres, les rapprochements imprévus ont d’avance un but marque par la sagesse de Dieu?
MARIE
Certainement, je ne le mets pas en doute.
GEORGES
Ah ! merci à nos mères qui nous ont donné la même croyance. (Après un temps.) Demandez-uioi donc mou nom, mademoiselle.
A quoi bon?
GEORGES
Tour que j’aie le droit de vous demander le vôtre... Nous nous sommes promis confiance fraternelle, c’est bien le moins qu’un frère sache le nom de sa sœur.
MARIE
Je me nomme Marie Daunay.
GEORGES
Marie !
MARIE
Mon père habite le Lyonnais.
GEORGES
Et moi, je suis de Lyon même, rue Henry, n® 3.
MARIE
Alors vous vous nommez Thévenin?
Georges Thévenin, oui, mademoiselle.
MARIE
Je connais bien votre maison... Tenez, justement ce ruban vient de la fabrique de votre père.
GEORGES
Vraiment!... Ah! nous disions bien, tout est providentiel: ici, loin de la patrie, c’est Dieu qui m’envoie par vous un souvenir du foyer domestique.
MARIE
Si nous revenons jamais en France, je ne veux plus que ma mère et moi uous nous fournissions ailleurs que chez monsieur Thévenin.
CEORGES.
Vous vous expatriez, mademoiselle?
MARIE
Par ordre de mon père... Attaché à la cause royale par tradition de famille, par conviction personnelle, il se trouvait à Paris lors de la fuite du roi... il l’a suivi à Gaud, et c’est pour aller l’y retrouver que ma mère et moi nous avons dû quitter la France.
GEORGES, «ourlant.
Ainsi nous sommes ennemis politiques.
MARIE
Ennemis? Jugez-en, monsieur. Nous nous rendions à Bruxelles, quand ce matin ma mère a appris qu’on s’était battu hier à Ligny, et c’est pour voir encore une fois le colonel Dauberval, qu’on nous a dit mortellement blessé, qu’elle est partie.