‹ Georges LouisChapitre 106 sur 145 · OPERA · texte numérisé non relu

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à ce qui est considéré comme un honneur et comme un privilège des Représentants des Grandes Puissances.

Je serais en tout cas obligé à Votre Excellence de me donner des instructions à ce sujet. Si la remise de mes lettres de rappel était ajournée au lundi 17 mars, M. Delcassé pourrait quitter Paris et moi Pétersbourg le mercredi suivant.

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Jonnart dut baisser pavillon. Son anticléricalisme notoire et sa méconnaissance des bonnes règles usitées en Russie encaissèrent le camouflet. Clémenceau se vantait presque d’avoir cambriolé les bureaux du nonce Montagnini, et il stupéfait des visiteurs qui lui présentaient timidement leurs doléances : 4 Il faut avouer que nous nous sommes conduits comme des goujats !» Depuis l'heure où M. Poincaré prononça son verdict sur l’ambassadeur, lui et Jonnart ne cessèrent de se conduire comme des malotrus. On se rappelle que Georges Louis, le 31 janvier, avait prié le Gouvernement de lui dire s1 le retour de sa famille à Pétersbourg pour le 15 février était de mise ou non. Non seulement il ne lui fut donné aucune réponse, mais M€ Louis fut détournée de toute inquié- | tude à ce sujet par les personnes les plus haut placées. Son

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ardeur à défendre son mari en mai 1912 n'était pas oubliée : on la poussa gracieusement à s’expatrier, et la Gûreté surveilla son wagon jusqu à la dernière minute. Georges Louis l’attendait à la gare de Saint-Pétersbourg, et, à peine était-il de retour à l'Ambassade, que la dépêche | fut remise (Pour l'Ambassadeur seul). L'Ftat-Major du | Quai d'Orsay s'était surpassé dans la précision des coïn- | cidences. L'assassinat était parfaitement réglé. L'assassiné | n'avait plus le moyen de crier au secours, et qu'on lui |

prêtât main-forte. loute la série des incongruités accu-

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mulées dans la mise en œuvre d’une révocation monstrueuse a été minutieusement notée par Mme Georges Louis dans une lettre adressée à Léon Bourgeois :

Cher Président et Ami,

Merci pour votre lettre, qui me porte de bonnes nouvelles des habitants très chers de ma Pichonnette.

Je suis à Pétersbourg depuis huit jours. Combien cette semaine m a paru longue et pénible ! Comprenez-vous qu on m ait laissé partir, averti comme on l'était de mon départ ? J'avais demandé mon passeport diplomatique au Cabinet du Ministre huit jours avant, et j'avais été voir Mme Poincaré l’avant-veille exprès pour qu’on sût bien que Je partais. Et, le jour même de mon arrivée ici, on télégraphiait à mon mari quil était remplacé. Procédés incroyables et mqualifiables ! Tout était donc décidé quand on m'a laissé partir. Tout est intrigue dans cette histoire depuis le mois de mai ! Une vilaine et laide intrigue que j'aspire à voir mettre à la lumière par mon cher mari.

J'ai trouvé Georges florissant de santé, plein d'entrain, et certainement mieux portant que lorsqu'il est devenu Directeur politique ! Et l’on parle de sa santé !.. Je vous le disais tout le temps à Paris que ce que l’on disait était faux, et, quant à sa capacité de travail, elle est plus puissante que jamais. d'après l'avis de tous ses collaborateurs. Mais l'intrigue était profonde et a pris tous les chemins !

| La question politique s’en mélant, on a le droit de vous remercier quand le moment est juste, et il y aurait eu manière d'agir qui nous aurait fait tout de suite nous incliner. Mais cela a été fait d’une façon si laide et si injuste que je pousse Georges à se défendre. Il faut que le pays juge et sache à quoi il s'expose en sacrifiant un homme de cette clairvoyance et

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dévouement à son pays, à des intrigants comme [svolsky et Paléologue.

J'espère donc que rien nes ‘arranger à pour hier Georges au silence, et qu il dévoilera ce qui est nécessaire pour le bien du pays.

Je ne vous demande plus d'intervenir. Vous avez été l'ami parfait et dévoué. C'est à mon Georges à présent de faire le nécessaire. Sa grande intelligence éclairera, je crois, très vite l'opinion, et, quand on verra sa mine, son activité, son jugement clairvoyant, tout s'expliquera facilement et vite. Nous ne demandons plus rien d'autre que la vérité, la lumière et la justice |

Nous pensons partir dans dix jours pour Moscou, Berlin où nous nous arrêterons, puis Paris, heureux de retrouver notre chère France et nos amis. J espère vous Ÿ retrouver bientôt, et vous redire encore toute ma reconnaissance.

À Paris comme à Saint-Pétersbourg, les journaux offhcieux ne tarirent pas d éloges sur la rentrée de --Delcassé dans la politique extérieure d'où 1l était exclu depuis 1905. Le Gaulois, l'Autorité, comme l'Echo de Paris, rendirent hommage à M. Poincaré de ce qu ils appelaient un acte présidentiel. Le Rousshoie Slovo ne craignit pas de comparer à la chute du turcophile Tcharykof celle de Georges Louis, « que l'on peut appeler plutôt ambassadeur autrichien que représentant de la France ». L'origine de cette phrase n'était pas douteuse : elle venait en droite ligne de Paris. Le 24 avril 1912, Georges Louis informait son gouvernement que le ministère des Affaires étrangères russe restait pour l'orientation de la presse subordonné à l'action directe de l'ambassadeur Isvolsky. Il terminait son rapport par ces mots d'une clarté absolue :

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Je trouve assez souvent dans nos journaux des articles, parfois même des télégrammes datés de Saint-Pétersbourg, mais rédigés à Paris et qui reproduisent très fidèlement la pensée de la rue de Grenelle. Pour qui a causé fréquemment avec l'Ambassadeur actuel, il ne peut y avoir aucun doutesur l'origine de ces communications.

Cette fois, la presse russe était aux écoutes à Paris. à la rue de Grenelle, centre du monde. Les organes qui résistèrent au courant furent rares. L’Eclair,sous ma signature, ironisa sur l'entrain des officieux de l'Elysée : « Le soin, disais-je, la culture et l'emploi pratique de l'Alliance justifient toutes nos préoccupations ; à Saint-Pétersbourg, il convient de ne pas précipiter les combinaisons téméraires. » Jaurès se figura que la politique intérieure présidait au choix de Delcassé exilé par son rival. Mais il exprimait néanmoins des soupçons. Cette crise diplomatique ne lui disait rien qui vaille :

: Je ne crois pas que M. Poincaré ait voulu dire à la France et à l'Europe : « Moi je suis le livre obscur, et M. Delcassé est le flambeau. Lisez mes pensées à cette lumière. » J'espère pour lui qu'il n’est ni assez modeste ni assez imprudent pour avoir mis délibérément son message sous cette clarté.

Hélas ! comme nous savons peu de choses des événements même qui s accomplissent sous nos yeux ! Et comme il est terrible de se dire que le destin des peuples, la guerre et la paix peuvent dépendre, dans le désordre des jours présents, de décisions dont le sens nous échappe et qui n ont peut-être pas de sens |

La tragique angoisse de Jaurès aurait redoublé s’il avait entendu le dialogue d'un journaliste très sincère,

Rivet, avec Nelidoff :

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