EVA
242 CEORGES LOUIS
contre moi. Depuis, nous nous sommes réconciliés, mais nous n'avons plus reparlé de l'élection présidentielle,
Mes rapports avec Poincaré ne sont pas très bons maintenant. J'ai été quatre mois sans aller le voir. À la fin il m'a fait appeler : « Pourquoi ne venez-vous plus ? — Parce que je vous désapprouve.” Il a bondi..
C. Louis. — L'année dernière, 1l y a juste un an, J ai été sur le point d'entrer dans la bataille. J'avais des choses à dire, et je vois aujourd'hui que c'eût été le moment.
S. Pichon. — Oui, vous auriez dû.
G. Louis. — J'ai hésité, parce qu'il y avait trop peu de temps que je n'étais plus en fonctions. J'ai cru préférable d'attendre. et c’est le souci de correction qui m a empêché de parler à temps.
Il eût fallu faire comprendre que les politiques étrangers que j'avais vus irriter sous main les plaies balkaniques entretenaient cette agitation pour l’assouvissement de leurs rancunes personnelles, et que, grâce à l'infatuation aveugle du chef de l'Etat français, ils nous conduisaient rapidement à la guerre générale que le principal d'entre eux appelle aujourd'hui ma guerre.
La situation actuelle est bien dangereuse. Je crois à la victoire finale, mais par quels sacrifices ne faudra-t-il pas l'acheter 1 Et comme nous en sommes loin encore ! Il va nous falloir au printemps une armée nouvelle. L’aurons-nous ?
S PicHoN. — On dit que oui. Nous avons certainement les hommes, mais il faut les équiper et les armer. Nous fabriquons 40.000 à 50.000 fusils par mois. C’est peu pour nos besoins : dix mois seraient nécessaires pour armer 200.000 hommes. Il faut aussi des munitions, et en nombre immense. Nous en fabriquons non seulement pour nous, mais pour la Russie (ie l'ai dit hier devant Sevastopoulo qui a fait un signe d'assen-
timent), et aussi pour la Serbie, pour la Roumanie et pour la Grèce !
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G. Louis. — Parmi nos ennemis du moment, Je crois qu'il faut compter aussi le Vatican. Il est très germanophile.
S. PICHON. — Mais c'est la faute de notre Gouvernement.
Le Pape a notifié son avènement au Président de la République en termes très gracieux. On a répondu par une lettre délibérée en Conseil des Ministres, et dont on a supprimé toute politesse. Le projet portait des souhaits de long pontificat.« Un long pontficat ? » a dit Viviani, « cela nous est indifférent. Supprimons ce souhait. » Des souhaits de santé auraient été insufhsants : * alors on n’a rien dit. À la fin le projet portait la formule protocolaire : Votre fils obéissant. « Pas de fils », a dit encore Viviani. D1 bien qu'il n'est rien resté.
G. Louis. — Alors la lettre n’est pas partie ?
S. PICHON, — Si, Berthelot m'a dit que le résidu était informe, mais qu’on l'avait envoyé. Naturellement le Pape a été profondément blessé de cette réponse à peine polie à une lettre qui était très courtoise.
G. Louis. — Et l'Italie
S. PICHON. — Loiseau, dont jai reçu une lettre aujourd'hui. a bonne impression. Il me dit auss: que Barrère va mieux.
Je parle souvent des Carnets dans ce volume, et je recours fréquemment à leur belle humeur, si spirituelle et si pittoresque, pour.illuminer la politique, à leur intuition pénétrante pour illustrer l'Histoire, à leur franchise sans fard et sans fausse pudeur pour tirer la vérité du puits où elle se noie dans ce siècle d'agences adultérées, € presse décadente et de contrefacteurs déguisés en IStoriens | Quel bonheur et quel réconfort de trouver 2ns ces recueils si variés tout ce que les gens qui comptent dans une époque ont dit sans témoins et ce qu ils pensaient lorsqu'ils n'étaient pas contraints à se réfugier ans l'équivoque ou le mensongel Imaginez au centre de tout, aux premières loges de l'Europe pour tout entendre
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