‹ Georges LouisChapitre 13 sur 145 · PU · texte numérisé non relu

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Le frottement des chancelleries russe et française n'était pas toujours au beau fixe ; mais n'était-ce point Paris qui récriminait le plus souvent? Les instructions de l'ambassadeur comportaient surtout des restrictions, de la réserve, de la distance. D'ailleurs, n’avait-il pas

. dans son tiroir une lettre récente, d’une extrême vivacité, dans laquelle M. Poincaré manquait plutôt, à l'égard de M. Sazonoff, d'aménité et de cordialitéd

C'est la iettre d’un néophyte qui invoque son cher ambassadeur : elle est écrite non du Ministère, mais de la rue du Commandant Marchand, au domicile particulier de M. Poincaré. Le ministre frais émoulu, endolori à la moindre piqûre d’amour-propre, tourbillonne dans sa cage ministérielle comme un moineau dans une cathédrale. Il gémit de ce que M. Sazonoff ait eu üne conversation avec l'Ambassadeur d'Italie, qui est, dit-il, tout à fait étrange ». Ille sait, paraît-il, de source sûre et secrète. Il ajoute : « M. Sazonoff se plaint de moi, a prétendu que ma politique extérieure lui avait causé une grande déception, et 1l a fait une allusion amère au consortium chinois. Je ne m'arrêterai pas, bien entendu, à ce qu'il y a de personnellement désobligeant dans de tels propos, mais ils révèlent un état d'esprit et des procédés bien

singuliers. »

Plus loin 1l insiste : « Quel que soit le mécontentement que cette divergence de vues commandée par notre politique en Orient et par nos intérêts unis dans ce cas ait provoqué chez M, Sazonoff, il est bien regrettable qu'il se croit autorisé à faire l'Italie confidente de ce léger dissentiment. Il est bien regrettable encore Qu il se permette d'attribuer dans l'affaire chinoise, au Gouvernement français, une attitude qui n'a jamais été la mienne.»

Et M. Poincaré plaide, vante sa bonne volonté pour

arranger celte malheureuse question. Et il se désole :

« C'est au moment que nous avions le droit d'espérer que nous touchions au terme, que M. Sazonoff nous impute à crime une affaire que nous nous sommes efforcés de régler à l'avantage de la Russie ». Il s'excuse d'écrire à la hâte, et cela se voit un peu trop, puisqu'il va presque jusqu à l'invective : (« Que signifie ce double jeu ? Que cherche le Gouvernement russe ? Nous pratiquons l'Alliance avec une loyauté scrupuleuse. Seraitce trop demander qu il nous payät de retour?)

Et tout se termine par l'expression de senfiments dévoués à Georges Louis.

À cette lettre qui ne prédisposait pas Georges Louis à être le thuriféraire ou l'avocat de Sazonoff, l'autorisateur avait répondu avec une grande hauteur de vues, sur les choses qu'il faut dire ou taire, quid deceat, quid non. Cette lettre, qui est datée de Saint-Pétersboura, 16 avril 1912, le démontrait correspondant de tout repos. C'était bien celui qu'on garde à tout prix pour la sûreté de sa collaboration :

Saint-Pétersbourg, 16 avril 1912

Pour le ministre (Personnel).

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Je vous remercie dé m'avoir signalé « l'étrange confidence ». |

Il est inexplicable qu'on ait tenu ainsi un langage aussi injustifié. Il n’est pas moins extraordinaire qu on ait été assez . Ur ’ ‘ " 8 irréfléchi pour faire choix d’un tel confident sans songer au tort qu’on se faisait à soi-même par ces allégations dont les Gouvernements allemand et autrichien ne pouvaient manquer

A ° d être imformés.

Je ferai savoir un jour prochain que l’on est renseigné à Vienne.

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Du 11 avril au, 8 mai 1912, moins de quatre semaines, quelle transformation dans l'esprit de M. Poincaré ! Après s être confié à son ambassadeur comme à l'ami, après avoir signalé dans une diatribe amène les incorrections de Sazonoff, après avoir depuis correspondu sans désaccord d’aucune/sorte, d’où venait cette animosité en sens inverse? À ce même Sazonoff contre lequel il vient de déblatérer, un ministre français sacrifie Georges Louis, et de quelle manière, en le chassant, sans même le prévenr, ignomimieusement ! [l coupe avec ostentation son bras droit, il fait litière de la dignité nationale et il amène littéralement son pavillon aux ordres d'un collègue étranger, sur un simple avertissement, sur le dire non contrôlé que le diplomate personnifiant la France depuis trois ans aux yeux de l'Empire russe, a cessé de plaire ! Que d'absurdités !

S1 par un mélange de nervosité et de rancœur, suivant l'impulsion du premier mouvement, Georges Louis eût obtempéré aux invites de M. Paléologue, il serait tombé dans le piège. Mais la lettre du 11 avril fut pour lui le contre-poison topique, le talisman sauveur. Elle s'opposait trop visiblement à la dépêche du 8 mai pour que l'inspiration de la seconde ne fût pas démentié par les excitations désordonnées de la première. La démission voulue avec une hâte fébrile et une insigne fourberie, ne pouvait être qu une aberration de la peur, ou un immonde traquenard. À cette farce assez laide la prose pharisaïque de NI. Paléologue prêtait la souplesse de sa plume byzantine : elle dessilla les yeux de Georges Louis. Son insurmontable dégoût du coadjuteur de M. Poincaré ne s'amortit plus avec les années, Le problème, sous toutes ses faces, le ramenalt à la même conclusion. Il était bel et bien vendu, l'enjeu d'une partie dont il ferait les frais, à moins de rompre rapidement ou de porter un coup droit de bon

escrimeur. Il se recueillit, et”rédigea le télégramme sui-

vant en chiffres confidentiels :

Réponse au télégramme du 8 mai.

9 mai 1912

Pour le Président du Conseil.

J'étais averti depuis trois mois que M. Isvolsky, mécontent de m'avoir vu opposé en décembre et février dernier à ses | projets que je Jugeais dangereux pour notre pays, me faisait attaquer sous main et disait qu'il arriverait à obtenir mon rappel.

Je n’avais pas cru devoir vous entretenir de ces bruits lorsque | j'ai eu l'honneur de vous voir en mars. Votre accueil ne m avait pas permis de m'en préoccuper. J'étais d'ailleurs convaincu A que M. Isvolsky avait eu au mois d’août dernier une attitude d trop incertaine, et d'une manière générale ne nous avait pas | donné depuis son arrivée à Paris assez de gages de sa sincérité pour que ses critiques, directes ou indirectes, puissent prévaloir contre la confiance que mon Gouvernement me témoignait. |

En Russie cependant, où l’on n'oublie pas les mots du Comte Witte, on a déjà prétendu que le Gouvernement francais écoutait plus volontiers les Ambassadeurs de Russie que ses propres représentants. Mon rappel dans les circonstances actuelles, surtout s’il était immédiat, confirmerait cette opinion qui n'est pas faite pour fortifer notre action. |

Je crois qu'il est de mon devoir de vous soumettre ces réflexions et de vous demander de suspendre votre décision. Je le peux d'autant mieux que je n'y ai point d'intérêt personnel, puisque vous voulez bien me dire qu'il ne s'agirait que d’un changement de poste. Je n’ai pas besom d'ajouter

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