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Georges Louis n était plus persona grata à Pétrograd. On le rappela, et à sa place on envoya M. Delcassé, qui était persona gratissima auprès de l'Empereur et de son Ministre.
Une explication si peu romanesque ne satisfait pas les agents de l'étranger en France et les malheureux qui se font leurs instruments. M. Georges Louis, à les entendre, aurait été victime de son amour pour la paix.
On aurait voulu le faire entrer dans la ténébreuse conspiration de M. Poincaré pour la guerre, et, sur son refus d’être complice du grand crime dont Guillaume est innocent, on l'aurait frappé de disgrâce. Puis, pour faire la besogne dont ce pacifiste n avait pas voulu se charger, on aurait envoyé à Pétrograd M. Delcassé, homme sans scrupules et qui, ainsi qu on le sait, aime les bains de sang.
Pauvre M. Georges Louis !
Les serviteurs conscients et inconscients de l'ennemi, les internationalistes, tous ceux qui font en France une politique contre la France se l'annexent.
Voilà donc à quels arguments sont réduits les détracteurs de Louis, dans quelles turpitudes ils se vautrent pour écarter sa réapparition vengeresse. Si son œil est dans la tombe, 1l n'en regarde pas moins M. Poincaré, qui s est rendu à lui-même un bien mauvais service en découplant ses chiens de chasse. L’éclatante justesse du proverbe se confirme : € On ne jette de pierres qu'aux arbres qui portent des fruits. » Et quelles pierres, ramassées dans les sentines les plus adjectes ! Pas un mot, pas une allégation, pas même une date qui tienne debout dans les diatribes de Mermeix. Ses racontars sur la vie publique du meilleur des Français ne vont-ils pas jusqu’à éribler de brocards méprisables sa vie privée ? « Ce laborieux, d'habitudes irrégulières, se couchait tard et se levait fort peu de temps avant midi. Un homme répugnant aux
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ERREURS OU MENSONCES 289
corvées mondaines n'était pas fait pour les ambassades. À Saint-Pétersbourg, on trouvait étrange cet original qui se dérobait le plus qu'il pouvait aux cérémonies, et qui, dans un poste où l'on doitse répandre, affichait sa prédiléction pour la vie solitaire. »
Ce publiciste, épris de la diplomatie d'un autre âge, hanté par les exploits d'un Buckingham ou d’un Lauzun, n'admet dans les ambassades modernes que des talons
rouges, des Lovelaces et des coureurs de tripots. Ce type
serait-1l l'idéal de M. Poincaré? Alors il est tombé fort
mal en nommant M. Delcassé, qui vint seul à Saint-
Pétersbourg et s'enferma dans le vide de ses appartements de gala sans recevoir et visiter personne. Il s’abstint même de racheter les équipages dont son modeste prédécesseur n avait pas cru pouvoir se priver décemment : nul ne s étonna que ce luxe de bon aloi fût rejeté par économie ou par avarice. Isvolsky, qui soufflait le chaud ou le froid, selon qu'il prenait ses aises ou non avec l'ambassadeur de France en Russie, se garda bien de maugréer. Les arbitres en élégance diplomatique pour qui l'Alliance n'existait qu'avec un ambassadeur milliardaire se tinrent coi ! Ce fut partout la nuit et le silence, sans que s'élevât
‘une voix amie. À une certaine page des carnets de Georges
Louis, on peut lire deux citations qui s'harmonisaient avec les tristesses de son âme, l’une de Montaigne : «Il ny à nuls amis, » et la seconde de Me du Deffand :
4 Nos amis ne nous assassinent pas : mais ils laissent faire
les assassins ».
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L'humanité toute entière est en train de racheter le péché mortel de la guerre par des tribulations infinies.
Ce qui fut sa gloire lui semble maintenant l’aberration la plus inexpiable de tous les siècles, Elle liquide les suites d'un accès de destruction et de carnage. Cette réfection, qui se complique au lieu de s alléger, la courbe inexorablement. Ses corvées sont de plus en plus fastidieuses, à mesure que s'éloignent et tombent les excita tions dont nous avons la nausée. La colère intérieure et le dégoût se déversent à chaque effort nouveau pour se hbérer. Un leader socialiste, Léon Blum, a traduit dans une exclamation la terreur d'un recommencement cri-
minel : « Le monde en a assez de la guerre |!»
C'est le cri de toutes les poitrines. Une politique fondée
sur cette détestation sera sûre actuellement de l’assenti-
ment populaire. Le principe même de la guerre est désho-
noré : au fond des cœurs ses racines sont tranchées. Elle
évolue en sens inverse des lois de la vie. La Nature féconde et créatrice fait précéder ses enfantements d'une douleur : mais elle la guérit par la naissance d’un être, si laborieux
dué soit l'accouchement. Les procédés de la guerre sont < NE a , 3 o Juste le contraire, Personne ne paraît d'abord souffrir de
{ Ses entraînements faciles et irréfléchis, qui ne tolèrent et
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n'écoutent aucun avertissement : après son passage affluent les maux irréparables. Par ce renversement étrange, la guerre s’enveloppe d'un prestige satanique que ses admirateurs proclament divin. Les paciñstes, qui trop souvent ne prouvent pas assez en voulant trop prouver, devraient d’abord briser le fétichisme caduc d'une philosophie historique dont les aphorismes pèsent sur les générations agenouillées. Guérissons-nous des généralisations imaginaires qui séduisent les masses, les poussent à l’exaltation et aux violences, en leur cachant les meneurs. Georges Louis notait avec son bon sens infaillible le danger des explications vagues qui répondent à tout et ne signifient pas grand chose :
La cause obscure, la cause profonde et qu’on ne peut découvrir, tout le monde croît la connaitre.
S'agit-il d'un mal social? Les uns affirment : ce sont les Jésuites, d’autres : ce sont les francs-maçons, les Juifs, les Allemands, les Anglais. |
S'agit-il d'un trouble organique dont la cause nous échappe? Chaque médecin a aussi son explication toute prête : c'est la syphilis, dit l’un, c’est la dyspepsie, dit l'autre.
La vieille thérapeutique des humeurs peccantes a tiré d'affaire bien des médicastres : ils auraient continué à tuer leurs clients au nom d’une entité quasi théologique, si Molière ne les avait pas tués par le ridicule. Dé même la physique a piétiné deux mille ans en attendant Pascal : l'invention du baromètre expulsa des laboratoires un article de foi, l’axiome d’'Aristote, que la nature a horreur du vide. La fatalité de la guerre n’est pas un moindre anachronisme. Il dérive d’une même manière de raisonner fastueusement sur des principes dits sacrés, pour que personne n'y touche.
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Qui niera les puissances élémentaires, les forces titaniques ? Elles remuent les agglomérations humaines, foyers latents de combustion et d'incendie. Tout étranger est un ennemi, selon le dicton antique ! Quelle prime aux méflances, jalousies, antipathies, rancunes, pour les individus et pour les peuples, dont le malheur est d’être des inconnus les uns pour les autres ! Ces activités souterraines s'atténuent dans les périodes de transition et de calme relatif : elle ne disparaissent jamais. Après chaque trêve elles préparent d'autres éruptions, si elles ne sont pas mieux employées et dirigées. On admettra que, si le dogme capiteux de la guerre divine était une vérité première, il n y aurait pas d'intermèdes n1 d'exceptions à la règle. Les guerres seraient perpétuelles, come à l’âge barbare de
la pierre et des cavernes. Par le fait seul qu'elles s’espacent,
que beaucoup sont refrénées par une autorité qui se met én travers, ou une détente entre les combattants aux prises, la civilisation n'est pas à la discrétion de la guerre. Ses lois ne sont pas pour nous immuables, comme pour la mer l'alternance des marées. Elle reculera quand nous nous entendrons pour signifier sa déchéance : 4 Tu n'iras pas plus loin. » Si Voltaire renaissait, avec quel regain d'actualité 1l récrirait, en centuplant la dose, son vigou-
- reux anathème sur les calamités et les forfaits de la guerre
de Sept ans :
Chaque Etat de l'Europe est ruiné après une guerre de sept ou huit années : c'est que chacun a fait plus que ses forces ordinaires ne comportent. Les Etats font comme les particuliers qui s'endettent par ambition ; chacun veut aller au delà de Son pouvoir. On a souvent demandé ce que deviennent ces trésors prodigués pendant la guerre, et on a répondu qu'ils sont ensevelis dans les coffres de deux ou trois mille particuliers qui ont profité du malheur public. Ces deux ou trois
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mille personnes jouissent en paix de leurs fortunes immenses dans le temps que Île reste des hommes est obligé de gémir sous de nouveaux impôts, pour payer une partie des dettes nationales.
Les grandes lignes de cette fresque brossée de main de maître, pour l'opprobre du xvini® siècle, n'ont pas vieilli au xx°; les couleurs restent assorties, bien que le cadre soit étroit pour y loger les gros bataillons de nos profteurs de guerre. Dans le marasme où nous sommes plongés, nous n'avons plus, pour prévenir le retour de pareilles expériences, qu'à déterminer les responsables et les remèdes. Un seul est effectif, restituer ses prérogatives, sa primauté à l'{ntelligence.
Pas plus en 1905 et en 1909 qu'en 1914°les antagonismes nationaux, commerciaux, religieux, linguistiques, politiques, impérialistes ne s’entrechoquaient, pas moins non plus. Mais des mains légères et souples, comme celles d'un Georges Louis, furent mises à l'écart et rebutées. Ce n'était pas un pacifiste béat, nourrissant de la guerre une horreur absolue. Il se guidait par un patriotisme ardemment pacifique et un pacifisme prudemment patriotique. Îl repoussait délibérément une guerre à laquelle il n'ignorait pas que son pays était insuffisamment préparé. Il voulait que les sacrifices éventuels fussent récompensés à leur prix, et son merveilleux savoir faire n’eût pas consenti à jeter les dés au hasard ou avec forfanterie, en s'excusant par un platonique et fataliste Alea jacta est ! Dans les guerres nationales, les patriotes dignes de ce nom ne passent pas le Rubicon comme les ambitieux fomenteurs de guerres civiles, |
Georges Louis, homme d'un métier, était tellement né pour l'exercer qu'il en possédait l’art, Grand’artiste, en même temps qu'homme de cœur et de conscience, il
perfectionnait sans cesse les moyens et les ressources de * sa fonction. Quoi de plus substantiel et de plus pénétrant que ces quelques lignes, où 1l s'est analysé lui-même sous
: ce titre, Diplomatie : k :
; L'art du diplomate n'est pas celui de l'avocat, ni celui du di 1 journaliste. à É Pour lui il ne s’agit pas de convaincre un tiers : il ne s’adresse 4 ni à un juge comme l'avocat, n1 à l'opinion publique comme le * journaliste. Il faut qu'il convainque son adversaire lui-même :
Ÿ carc'est à son adversaire qu appartient la décision. Donc, pas de
À polémique du journaliste : 1l faut craindre de blesser l’adver- À saire, et d'autre part qu'il ne s'exagère pas l'importance du point de droit en discussion ; 1] ne lui suffit pas de prouver 1 quele droit, que l'équité sont de son côté : il faut qu il prouve È n. | que son adversaire a intérêt à céder, que l'accord qu'il propose !
à est À tout prendre favorable aux deux parties.
4 On peut dire cependant que dans une certaine mesure l’art : | du diplomate participe de celui de l'avocat : il doit savoir il | présenter les faits, les grouper, détruire l'argumentation de di 7 son adversaire. Comme le journaliste, il doit aussi se préoc- th cuper de l'effet que ses déclarations produiront sur l'opinion
publique lorsqu'elles seront connues.
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| Aïnsi envisagée avec ampleur et définie dans une langue
sobre, la diplomatie s'ennoblit. Elle n est plus ravalée aux
étroitesses d’un mécanisme mnémotechnique, ou confinée ï : dans les minuties étriquées de l'étiquette. La culture VAL { traditionnelle fait du vulgaire diplomate, blanchi sous le jh © harnais, un fonctionnaire timide, sans originalité et sans \ 4 indépendance, prisonnier de formules verbales, de gestes
| et de paroles correctes, mais conventionnelles : la concep- | tion de Georges Louis l'élève au rang de l'homme d'Etat.
d + DR ne Fu 4 à 296 GEORGES LOUIS PLA Elle embrasse d'un regard les affaires du pays qu'il re- Le 3 8 CL LEA présente et de l'Etat avec lequel ou contre lequel il négocie. BTE Îl ne se méprend pas sur la fragilité des succès obtenus DE par l’abaissement ou la ruine de l'adversaire : pour faire (4 è œuvre qui dure, il fait entrer jusqu'au bien de l'ennemi FRE dans les intérêts de sa patrie. Ces méthodes sont franl£ : chement différentes de celles du juriste qui s'occupe ARCS seulement du gain de son procès par n'importe quel ni o moyen, et, quand il est gagné, ne songe qu à l'exécution LES par les soins de l'huissier.
LES L'impartialité sereine de Georges Louis et sa loyauté FES de diamant assuraïent son ascendant comme négociateur : rive elles lui ont permis de juger les préliminaires et les inci- IT dents de la rupture d'équilibre européen comme ils le na seront dans cinquante ans. Voicicomment il groupait dans Li un résumé solide les causes immédiates de la guerre : .. LE:
k 1 1 Pour déchaîner une telle guerre, il a fallu plusieurs causes
et plusieurs volontés. On ne peut en attribuer toute la responsabilité à un seul homme.
Il est clair que l'agression vient de l'Allemagne, malgré toutes les protestations de ses hommes d'Etat et de ses jour” naux. De la part de l'Allemagne et de l'Autriche, c'est une
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guerre offensive, et c'est pour cela que, sans manquer à la . parole donnée, l'Italie a pu leur refuser son aïde ; car, aux "| " % a LC] ° 114 ,
termes de son traité d'alliance, elle était tenue de marcher ss l'Allemagne et l'Autriche étaient attaquées. 2e | é ? Z ? e A EL - Depuis 1870, l'Allemagne n avait qu'une seule fois adressé 4
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un ultimatum à une des puissances de la Triple Entente: : |
c'était en mars 1909, quand la Russie avait encouragé la résistance que la Serbie opposait aux exigences de l'Autriche. Mais ja France avait fait entendre à Saint-Pétersbourg qu'il ne fallait pas pousser les choses jusqu'au point où la guerre pourrait éclater. L'alliance avait été conclue pour la protection des
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intérêts vitaux de la France et de la Russie : la question serbe n était pas pour la Russie une question vitale. Il convenait donc de ne pas s'engager à fond dans cette affaire. Ces conseils furent entendus, et le Gouvernement impérial, qui d’ailleurs reconnalssait que son armée et ses finances n'étaient pas suffsamment reconstituées pour qu il pût entreprendre une grande guerre, donna au Gouvernement serbe le conseil de ne pas prolonger sa résistance.
Dans cette affaire, le Gouvernement allemand avait subitement poussé les choses beaucoup plus loin que dans toutes les circonstances où 1l s était trouvé en conflit avec la France. Il a agi de même en Juillet 1914. Cela s'explique aisément : car 1l était sûr dans ces deux cas que, si la guerre éclatait, l'Autriche ne pourrait pas se dérober à ses devoirs d’alliée,
puisque la guerre serait faite, au moins en apparence, dans
l'intérêt de l'Autriche-Hongrie, et déclarée à la Russie, rivale de l'Autriche bien plus que de l'Allemagne.
Au cours de l'affaire marocaine, le Gouvernement allemand s était rendu compte que l'Autriche ne le suivrait pas volontiers, s'il allait vis-à-vis de la France jusqu'à un ultimatum. [l'avait donc eu grand soin de toujours se réserver un moyen d'arranger les choses.
[l était donc clair que, si nous pouvions résister fortement sur le terrain marocain, nous devions être très prudents sur lé terrain serbe. C'était là que l'Allemagne avait intérêt À engager le conflit. Nous sommes tombés en 1914 dans le piège que nous avions su éviter en 1909.
Une conversation du 27 février 1915 entre Paul Deschanel et Georges Louis où apparaît singulièrement frap-
pante leur similitude d'idées déchire tous les voiles. L'ancien Ambassadeur et le Président de la Chambre, en
face des dangers courus par la France, contenaient mal leur indignation. Ils se liguaient contre les erreurs de direc-