‹ Georges LouisChapitre 76 sur 145 · SE ET EE ES · texte numérisé non relu

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Ces deux conversations sur un sujet qui tenait particulièrement au cœur de Sazonoff le peignent à merveille, passionné, susceptible et prompt aux gaffes. Un être aussi impressionnable était le moins qualifié pour se conduire avec sang-froid à l'approche du cyclone qui allait s'abattre sur l'Europe. Entre Witte et Sazonoff, le Tzar avait opté. Faible et ignorant, il ne pouvait qu être entraîné par la faiblesse de Sazonoff, et en fin de compte par Isvolsky. La diplomatie très éveillée de Georges Louis ne se méprenait pas sur la psychologie du ministre russe. Nous retrouverons constamment un défaut de proportion de pondération, dans les initiatives dangereuses ou criminelles des agents secondaires que le chef est incapable de contrôler, de guider et d'amender. Au sommet de la pyramide impériale, rien n'était plus funeste qu'un Empereur sans défense, secondé par un ministre sans horizon et sans force d'âme. Le comte Witte et Sazonoff personnifaient deux politiques radicalement opposées, au milieu desquelles notre ambassadeur avait à se prononcer constamment, pour ne pas pencher et tomber d’un côté ou de l’autre.

Les amis de Witte avaient au moins un mérite : ne désirant pas de conflit, ils n'étaient pas exposés aux aventures. Ils cherchaient dans l'Alliance une action modératrice, au lieu d'une complicité auxiliaire. Ainsi E. Demidoff confiait un jour à Georges Louis sa pensée sur les entraînements balkaniques :

Si vous avez des craintes qu'ils ne se laissent entraîner, aver-

tissez-les, au moins sous la forme de question. Vous ne j'avez pas fait en 1904. Et le Gouvernement

français a eu tort. C’est le rôle de l'Allié.

Ce propos de Demidoff date du 27 décembre 1911. Déjà depuis longtemps le parti des agités, dont [svolsky

tenait la tête, et que suivait gauchement Sazonoff, avait trouvé sa voie dans les complications orientales. Georges Louis, en opposition formelle, disputait pied à pied des concessions dont l'octroi eût été dangereux pour la paix. Mais il n'en resta pas moins fidèle à la correction absolue de ses rapports avec Sazonoff, Ennemi de toute intrigue, il ne donnait à Paris que des conseils favorables à son maintien. Le 5 avril 1912, à la suite d’une entrevue assez longue entre le Tzar et le comte Witte, le bruit courut à Saint-Pétersbourg, surtout à la Bourse, que ce dernier rentré en grâce allait remplacr Sazonoff démissionnaire. En informant M. Poincaré de cette rumeur, notre ambassadeur ne cachait pas sa désapprobation d'un retour au ?

passé :

Îl y a loin du maintien de Witte au Conseil de l'Empire à l'ouverture d'une succession comme celle de M. Kokovtzoff ou de M. Sazonoff.

En tout cas, nous ne pouvons souhaiter le retour du comte Witte au pouvoir. Plus encore que l'Empereur et M. Sazonoff, 1] serait préoccupé dé ménager Berlin, et ce serait presque certainement la fin de la triple Entente.

I] n'y a pas d'idée que dans nos conversations il ait plus fortement développée que celle-ci : « La France et la Russie ont commis une grande faute en se rapprochant étroitement de l'Angleterre. »

I] faut insister sur l'éloignement de Georges Louis pour le gouvernement du comte Witte et la fermeté de sa préférence pour Sazonoff, Il n'avait aucune arrière-pensée pouvant motiver les plaintes ultérieures. Toutes les suppositions où insinuations contraires sont de pures calomnes. En août 1910, il définissait avec largeur, avec le patriotisme le plus ardent, la grande pensée de l'Alliance,

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9 " L] 1° È e = e telle qu'un Français, n’oubliant ni Sedan, n1 Metz, n1 les humiliations du traité de Francfort, se la représentait :

Dans l'Alliance, Constantinople et les Détroits forment la contre-partie de l’Alsace-Lorraine.

Ce n'est écrit dans aucun accord, mais c'est le but suprême auquel on pense sans en parler.

Si les Russes ouvraient la question dans leurs conversations avec nous, nous devons répondre : « Oui, le jour où vous pourrez nous aider pour l'Alsace-Lorrame. »

J'ai retrouvé depuis la même idée dans la correspondance d Hanotaux avec Montebello.

07 e 2 L3 L.} ? e Pour cueillir à leur pleine maturité les meilleurs fruits

de cette Alliance, Georges Louis ne voulait pas de pri-

eurs trop précoces, encore moins le forcement des lois de la nature. Îl s'appliquait d'abord à la maintenir dans son état normal, le plus conforme à l'harmonie des éléments disparates dont elle se composait. Pour sa gouverne il avait rédigé quatre préceptes qui furent les règles de sa conduite et que d'autres négligèrent :

19 Concilier le constitutionalisme, sinon le parlementarisme, avec le nationalisme et les prérogatives du T'zar autocrate.

29 Concilier l'Alliance franco-russe avec les traditions de l'Alliance des Trois Empereurs.

39 Concilier les visées sur Constantinople avec la politique anglo-française de l'intégrité de l'Empire ottoman.

4 Chercher en toute question l'intérêt commun des deux pays : actuellement, c’est le maintien de la paix.

Quel Russe, sinon Isvolsky et ses pareils, se serait offuso L] A qué de ce programme? Quel Français ne l'eût pas

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approuvé? La paix était donc le but dont Georges Louis n'entendait pas s'écarter : c'est pourquoi, s entretenant de ses chances avec le colonel Matton, qui tenait du général Gilinsky que la Russie n était pas prête en mars 1912, il formulait ainsi sa réponse à des suggestions éventuelles :

Ce que je dirai : « Vous nous avez dit et répété en août dernier, au moment où vous nous croyiez disposés à faire la guerre à l'Allemagne : « C'est trop tôt, nous ne sommes pas «prêts : attendez au moins deux ou trois ans.» Raison de plus pour qu à notre tour nous ne vous voyions pas sans inquiétude courir le risque d'une guerre.

Georges Louis estimait qu'un engagement diplomatique pris par deux nations alliées ne fonctionne plus si l'un des deux associés qui l'ont signé l'utilise pour ses fins personnelles, sans que l’autre non seulement ait été mis au courant, mais encore soit conscient des responsabilités encourues par lui. À ses yeux l'Alliance, défensive dans ses termes écrits, n'opérait dans son utilisation littérale que pour le maintien de la paix où nos intérêts individuels ne contredisaient jamais nos intérêts communs. De même que la Russie avait le droit de ne pas nous secourir militairement si nous tentions de la mettre en mouvement pour l’Alsace-Lorraine sans qu elle en eût calculé les conséquences, la France était parfaitement fondée à garder l'arme au pied si la Russie entrait en ligne pour Constantimople et les Détroits en dehors de nous. Seul un nouveau traité offensif, combiné sur le même plan, aurait eu force de loi jusqu’au gain total de nos buts de guerre. La diplo- | matie gardienne de la durée des accords dans leur intégrité était spécialement chargée de mettre bon ordre à des emplétements réciproques, et toute son habileté devait s’employer à les prévenir avant leur réalisation, pour évi-

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