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écouté pour immobiliser la Turquie. Elle entretenait la guerre tripolitaine à peu de frais : à l'abri des forts bordant les Détroits, elle narguait les escadres italiennes. Avec des officiers enthousiastes, tels qu'Enver Pacha, et de maigres contingents, elle fit merveille contre le corps d'occupation, harassé par le climat, découragé par son impuissance. Le peuple n'était pas moins fatigué de cette Jutte ingrate, et sa lassitude n'échappait ni au Gouvernement ni à la Couronne. Il fallait une diversion de grand style. M. Tittoni découvrit la solution du salut en causant avec Isvolsky dont les besoins s'ajustaient providentiellement avec les intérêts de l'Italie. Les deux hommes fraternisèrent contre l'Autriche, l’un par irrédentisme, l'au-
tre par vendetta.
Isvolsky s'était trompé en soutenant à d’'Aerenthal que l'annexion de la Bosnie-Herzégovine était une question européenne. I] ne se souvenait pas qu au Congrès de Berlin le comte Corti, plénipotentiaire italien, avait soulevé la même question, et que le comte Andrassy avait fait approuver par tous les membres présents cette déclaration : « Monsieur le plénipotentiaire d'Italie, l'Autriche, en occupant la Bosnie-Herzégovine, se place au point de vue européen. Je n'ai rien à ajouter. » C'était donc une affaire jugée depuis dix ans qu'Isvolsky avait vainement remise sur le tapis.
Isvolsky s'était de nouveau trompé en s’imaginant que l'Angleterre, malgré son entente générale avec la Russie, était prête à délaisser un de ses axiomes, l'intégrité de l'Empire ottoman, et la fermeture des Détroits maintenue contre la Russie.
Décu de tous côtés, repoussé par l'Allemagne, il n avait pas le droit d'être difhcile et ne pouvait rien refuser à Tittoni, désormais en mesure, avec la camaraderie de son
ami russe, de mener à bonne fin une coalition balkanique
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contre la Turquie : l'Italie allait en tirer, avec la science qui est héréditaire chez ses enfants, des résultats superbes, à peu près inespérés. Isvolsky, rompant avec la politique modérée du comte Victor Kotchoubey qui en 1802 exposait à l'Empereur Alexandre le danger d’un démembrement de la Turquie, voulut en finir par un coup de force. Îl se jugeait prédestiné pour faire révoquer la déclaration irrévocable de la Porte : « La Mer Noire porte chez nous le nom de vierge chaste et pure, ; car personne n ‘a le droit à son accès, et la navigation y est interdite à tout bâtiment étranger. » Deus siècles avaient passé sans que la question ainsi posée eût bougé d'une ligne. Isvolsky se voyait déjà l'exécuteur des pensées de Pierre le Grand. Quelle gloire !
D'autres satisfactions, moins reluisantes, lui furent accordées par-dessus le auch Le moyens de corruption n ont jamais nui à la politique de M. Tittoni,-renseigné sur la vie coûteuse et la détresse financière d’ Tsvolsky. Pour obtenir l'entente russe, l'Angleterre avait mis le prix. Nous avons déjà vu ce qu'en pensaient S. Pichon et G. Louis. Les Carnets contiennent quelques indications qui donnent à réfléchir. La première est de Recouly, du
19 mai 1912 :
L'attitude prise par Isvolsky depuis quelques mois est si extraordinaire qu on peut se demander si elle n’a pas une cause inquiétante. Nous connaissons son intimité avec Tittoni, et nous savons que ce dernier dispose à titre de fonds secrets des sommes considérables. Isvolsky est très dépensier.— A-t-1l de la fortune ? — Non. L'Empereur a payé plusieurs fois ses dettes. On peut supposer que Tittoni a mis de fortes sommes à sa disposition. Les [svolsky ne sont guère scrupuleux. On voit bien l'intérêt que Tittoni aurait à tenir Isvolsky. Ce serait un coup de maître pour la Triplice. Ce soupçon est venu à d’autres.
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Jaurès a dit à Lara (du Z'emps) savoir que Tittoni avait donné de l'argent à Isvolsky.
Georges Louis ajoutait un renseignement personnel : { Demidoff croit que Tittoni a pu dire à Isvolsky : « Je ( distribuerai volontiers une partie des sommes dont je ( dispose par vos mains ». Îl s’assurait ainsi la complicité d'Isvolsky sans avoir à la demander expressément et sans paraitre se douter qu 1l appliquait les fonds à des besoins personnels ».
Quand Georges Louis dénonçait à M. Poincaré l’attitude suspecte d'Isvolsky en 1911, il avait là-dessus des lumières qui doivent être rapprochées de la conversation suivante avec l'ambassadeur Gérard, du 24 décembre 1914 :
En avril 1913, Isvolsky était mal vu à Saint-Pétersbourg : son rappel fut discuté. Mais Delcassé à Saint-Pétersbourg et Poincaré de Paris firent agir auprès de l'Empereur pour qu il ne sacrifiât pas son ambassadeur. Poincaré, qui aurait dû le faire partir, le sauva.
Et en échange Isvolsky a mis à sa disposition ses moyens d'action de toute nature. L'union des deux hommes nous a conduits où nous sommes.
G. Louis. — Et Isvolsky c'était Tittoni.
GÉRARD. — C'était aussi Schoen.
G. Louis. — Vous avez lu dans Le Livre Blanc anglais la dépêche de Buchanan notant les excitations de Paléologue ?
GÉRARD. — Ou.
G. Louis. — Et vous avez remarqué qu'on l’a tronquée dans notre Livre Jaune à
GÉRARD. — Oui.
Le cœur d'Isvolsky ne fut jamais très sûr. Il flirtait à tour de rôle avec un groupement ou l'autre, ou avec les
deux à la fois selon ses conceptions du moment. Lorsqu'il mit le cap sur Constantinople et se lança dans la culture des complications à longue échéance, il n'est pas discutable qu'il traita la France comme un atout dans son jeu. Ses assiduités auprès de Schæœn émurent justement Georges Louis : leur coïncidence avec des tractations qui se soldèrent par des sacrifices territoriaux au Congo, mais qui durant plusieurs semaines côtoyaient la rupture, mérite d'être remarquée. Il semble que sous l'influence d'Isvolsky la Russie se soit accommodée allégrement des mauvais desseins de l'Espagne, alors qu'elle se dérobait à nos appels, et, au lieu d’un appui militaire, s'enfermait dans la neutralité sympathique qui encouragea l'Allemagne. Le 23 août 1911, Georges Louis confait au papier cette précieuse confidence de Buchanan : € Grey a dit à Benckendorff le 6 août qu'il serait bien utile qu'on sût à Berlin que le concours de la Russie nous serait acquis. » Et Georges Louis observait : «C'est le 14 qu 'Isvolsky a fait sa déclaration à Paris. »
Il est clair que, pour se réserver le plein effet du concours de la France dans les Balkans, Isvolsky avait un pressant besoin de ne pas permettre à la France quelle s’'embarquât à fond dans le conflit avec l'Allemagne. En Russie, on n'’ignorait pas que Berlin montrait les dents, non pour une grande guerre, mais pour gagner le maximum dans une compensation commerciale entre sa retraite au Maroc et l’amputation de notre Congo. Que l'amputation fût légère ou accablante, cela importait peu à l’ambassadeur Russe. Son flegme n'était pas fait pour panser nos blessures et nous tranquilliser. Georges Louis en recut l'impression d'autant plus poignante que le mmistre de Selves, sous la pesée de violentes inquiétudes, écrivit une lettre un peu trop suppliante au Gouvernement russe pour attester la modération de la France et
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faire valoir à Saint-Pétersbourg l'étendue de nos sacrifices :
Paris, 3 septembre 1911
Je crois utile, en vous confirmant mes instructions précédentes, de vous préciser ici l’état réel de nos sentiments, afin que vous puissiez les exprimer en toute sincérité au Gouvernement russe.
Nous ne nourrissons en France aucune intention agressive. Nous désirons au contraire une entente avec l'Allemagne, et, pour y parvenir, nous consentons à des sacrifices territoriaux qui nous sont pémbles. La carte ci-jointe, qui indique l’étendue de ces sacrifices, prouve combien est grand notre esprit de conciliation.
Je suis sûr d'avance que notre large condescendance sera appréciée à Pétersbourg, et que l’on reconnaîtra volontiers l'impossibilité où est la France d’aller au delà sans se diminuer moralement. ;
Le 19 septembre, Georges Louis envoyait à M. de Selves le compte-rendu de $on entretien avec M. Neratoff,
.dont la sympathie n'avait trouvé que des réponses bien
réfrigérantes pour ceux qui attendaient plus qu’une bonne parole à la Ponce-Pilate :
M. Neratoff a reconnu l'importance des concessions faites par nous, et il n a pas contesté que personne ne comprendrait que nous en fissions de plus grandes au Maroc du moment où nous donnions en outre à l'Allemagne une compensation territoriale.
M. Neratoff admet que nous sommes arrivés à la limite que nous ne pouvons pas dépassser. D'autre part, 1} doute très
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