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suite d'une opération de nature à changer la face de l'Orient et de l'Europe? On ne s’y trompa pas à Paris, où Georges Louis était spécialement consulté et très écouté. À la question posée, la note suivante devait servir de
réponse :
Si, en ce qui concerne le libre passage des Détroits, dans les conditions envisagées en 1908 entre M. Isvolsky et Sir Edward Grey, je suis prêt à reconnaître, et au besoin à appuyer l'action de la Russie, je ne saurais prendre un engagement sur la question de la garantie du statu quo, sans connaître ce que le Gouvernement impérial entend exactement garantir et quelles seraient les régions auxquelles cette garantie sérait appliquée.
Les propositions d'Isvolsky étaient inquiétantes surtout par le vague d’une adjonction : au passage des Détroits, il ajoutait une liberté d'action indéterminée, quant à la forme et quant aux lieux où elle s'exercerait, sur les régions avoisinantes. L’ambassadeur russe exploitait d'ailleurs avec sans-gêne quelques mots des conversations qu'il avait eues en 1908 avec Sir Edward Grey, plus récemment avec M. de Selves. Pour adoucir sa déconvenue de 1906, la France et l'Angleterre lui témoignaient leurs sympathies, mais n'avaient rien promis qui contrariât et modifât la position des Puissances. Le principe de Bismarck, rebus stantibus, dominait la situation. Les choses restaient
en état, à moins d'un examen nouveau et d'un autre arrangement, comme Georges Louis le signifia le 9 jan-
vier 1912 à l'insistance d Isvolsky. |
Le Gouvernement français, sans se départir d'une sage prudence, se préoccupa des demandes qu'Isvolsky couvrait avec ostentation de l’assentiment du Tzar son Auguste Souverain, Le 8 novembre, M. de Selves écrivit
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à M. de Panañeu, notre chargé d’affaires à Saïnt-Pétersbourg, pour en avoir le dernier mot : il lui signalait la notihcation de M. Isvolsky, « sous forme de lettre particulière écrite toute entière de sa main », et avec un étonnement visible, des demandes nouvelles liées à la convention marocaine ; 1] terminait aïnsi : € J'aurais intérêt à savoir si la manifestation de ce désir provient bien du Gouvernement impérial, ou si elle est seulement le fait de M. I svolshy},
M. de Panañeu interrogea M. Nératoff, dont j'ai déjà rapporté la subordination disciplinée aux vues d’Isvolsky. Tout en les confirmant, Nératoff les enveloppa de quelques précautions protocolaires. La lettre de M. de Panañeu datée du 10 novembre ne permet pas de mettre en doute le concert de Nératoff et d’Isvolsky, mais laissait entendre que l'Empereur n’était pas tout à fait au courant :
M. Nératoff m'a confirmé que les désirs qui vous ont été exprimés par M. Isvolsky sont ceux du Gouvernement impérial.
Il a ajouté que, avant d'entamer des conversations avec les autres Puissances sur la question des Détroits et la question
u Nord de la Chine, il tenait à s’assurer de l'assentiment et du concours du Gouvernement français à ce sujet.
La notification de M. Isvolsky n’a pu être qu'officieuse, en raison du fait que le texte de la convention nouvelle a dû être
envoyé à l'Empereur.
= L'adhésion officielle du Gouvernement sera donnée aussitôt après la réponse du Souverain.
Comment ne pas conclure que M. Isvolsky en saisissant le seul Gouvernement français d’une politique qui lui était encore personnelle, avait mis en avant la personne du souverain indûment ? Il s'était hâté, dès qu'il eut connaissance du traité marocain et de la fin des difficultés
françaises avec l'Allemagne. Félicitant M. de Selves le premier, il crut surprendre sa bonhomie, et une de ces adhésions gracieuses dont un vétéran comme lui sait toujours tirer pied ou aile.
Vingt-quatre heures après sa dépêche du 10 novembre, M. de Panañeu complétait ainsi ses renseignements pris à la meilleure source :
Les projets du Gouvernement russe concernent la liberté de passage par les Détroits et la garantie du statu quo dans les Détroits et les régions avoisinantes.
Aucune réponse n’a d’ailleurs encore été faite par Saïd-Pacha aux ouvertures de M. Tcharykoff, qui datent du 1 octobre, et l’on n’entend pas dire à proprement parler que des négocilations soient en cours. Le Grand Vizir motiverait le retard de sa réponse par la nécessité où 1l se trouve d'examiner la question avec les hommes d'Etat de l'Empire.
M. Nératof croit plutôt qu’il en a entretenu les Gouvernements allemand et autrichien, et qu’en tout cas 1l préfère attendre, pour se rendre compte de la tournure que prendra le conflit avec l'Italie.
À la première lecture, le Gouvernement français, moins naïf que ne le supposait Isvolsky, avait conçu des soupcons : les procédés coutumiers de l'ambassadeur russe commençaient à être percés à Jour par les bons esprits. Chaque fois qu'il faisait une déclaration nouvelle, la question se posait de savoir s'il était mandataire fidèle ou s’il ne corrigeait pas ses communications, soit en decà, soit au delà. Il fallut la foi robuste de M. Poincaré pour lui restituer la confiance dont il avait dilapidé le trésor. Une dépêche de notre chargé d'affaires à Londres, M. Daeschner, du 14 novembre, accrut les doutes et
montra la sagesse de notre réserve si opportune. Cette
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dépêche, très confidentielle, en réponse à‘une question de M. de Selves, établissait entre les deux notes russes destinées à l'Angleterre et à la France des différences essentielles :
La question de la garantie du statu quo dans les Détroits et les régions environnantes n'a, en eflet, pas été envisagée en 1908, mais seulement le mois dernier, à l’occasion du projet Tcharykoff, dont M. Bompard a donné les détails dans une lettre du 13 octobre 1911, et que l'Ambassadeur de Russie à Londres a exposé dans son entier à Sir Edw. Grey.
C'est aux éléments nouveaux introduits par M. Tcharykof dans la question des Détroits que s'applique la réponse de Sir Edw. Grey à l'Ambassadeur de Russie que je vous ai transmise. Elle constitue avant tout une réponse dilatoire.
Sir Edw. Grey a, en effet, pu se déclarer prêt à tenir ses engagements de 1908 parce que, m'a-t-il dit, ils ont été pris à la suite des déclarations du Gouvernement. Il n’en est pas de même des questions que soulève le projet Tcharykoff et dont la portée politique est considérable.
J'ai donné à Sir Edw. Grey, à titre confidentiel, connaissance de la réponse que vous proposez de faire verbalement à M. Isvolsky ; elle lui paraît très sage, et concue dans le même esprit de courtoisie et de prudence que celle qu'il a faite à l'Ambassadeur de Russie.
Mais celui-ci n'a fait jusqu'ici aucune allusion à une liberté d'action à reconnaître à la Russie dans les régions avoisinant les Détroits. La demande que vous a laissée à ce sujet M.Isvolsky a surpris Sir Edw. Grey, qui ne saurait se prononcer à son égard avant d'en connaître exactement la portée.
DAESCHNER.
La constatation officielle de pareilles divergences entre les représentants d’un même Gouvernement, sur une
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affaire qui pouvait mettre le feu au monde ne serait pas admissible si la politique russe avait été dirigée au centre, si elle était l’œuvre d’une tête unique, s1 cette tête com mandait à des ambassadeurs obéissants. Mais le pays classique de l'autorité ne la possédait que de nom, et le Gouvernement moscovite n'était plus#qu une pétaudière chaotique de courtisans indisciplinés. On a dit que ce régime était tempéré par l'assassinat. Dans la dernière décade qui précéda sa fin,il tomba dans un innommable gâchis, où moins que personne l'Empereur était le maître, où son nom ne servait qu à imprimer le sceau césarien sur des guerres comme celle du Japon ou celle de 1914. Quoi d'étonnant que des diplomates présomptueux aient usurpé le commandement, en marge de ceux qui en étaient les détenteurs légitimes, mais nominaux? Entre la France et la Russie, Isvolsky s'était fait un plan qu'il a mené jusqu'à sa guerre. Lorsqu'il adressa sa lettre du 4 novembre à M. de Selves pour attirer la France dans le piège balkanique, il recevait d’une main les subsides de Tittoni, et brandissait de l’autre les foudres du Panslavisme sur la décadence ‘de l’Empire ottoman. Il s'offrait en outre le luxe paradoxal d’égarer la France séduite, en dehors de ses voies, de ses bases et de sa force.
Ce fut un bonheur pour la France que le génie tutélaire de Georges Louis ait présidé à sa défense contre le
tentateur venu des bords de la Néva. À Londres, Benc-
kendorf parlait de la liberté des Détroits, ce vieux rêve qui n'effrayait qu'à moitié. À Paris, Isvolsky risquait la
mainmise sur { les régions avoisinantes }:s1 nous avions
succombé, il aurait fait état de notre consentement pour le confondre avec la tolérance de l'Angleterre. C'était la conquête et l'absorption de la Turquie. Rien n'aurait résisté à la Russie investie d’une sorte de mandat européen, précédée par l'avant-garde des petits peuples balka-
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niques, Bulgarie, Serbie, Monténégro, Grèce, dont le nationalisme chrétien brûlait de secouer le joug du Croissant, coude à coude avec l'Italie dont le pavillon flottait dans toute la Méditerranée orientale. Isvolsky se flattait encore de tenir en réserve la France contre les Puissances centrales. Jamais nous ne fûmes plus près du précipice. Mais tout ce machiavélisme panaché fut en pure perte, grâce à la clairvoyance de Georges Louis.
Isvolsky jouait à Paris avec des cartes biseautées : en
aissant ienorer à l'Angleterre ce qu'il disait à la France, 1l 2 £ q
se Aattait de les rouler toutes les deux. En un mot 1l faisait sauter la coupe. Au baccarat et à l'écarté, c'est l'art des grecs qui aident ou violent la fortune, quand elle est rebelle ou trop lente.
Georges Louis, qui suivait attentivement tout ce manège et ne s’endormait pas sur la politique compliquée d'Isvolsky, s'enquit à Saint-Pétersbourg. La lettre suivante est le fruit savoureux de ses recherches multiphiées :
Saint-Pétersbours, 30 décembre 1911
Les conversations que j'ai eues depuis mon arrivée à Saint- Pétersbourg ont confirmé mes impressions sur ce qu'il y avait de personnel dans le langage tenu à Constantinople par M.'Tcharykoff et à Paris par M. Isvolsky au sujet des Détroits.
L'un et l’autre avaient été autorisés à s'assurer discrètement des dispositions que l’on rencontrerait si la question venait être soulevée d’une manière ou d’une autre. Rien de plus.
Pour être certain qu'à cela se bornaient les instructions données de Pétersbourg, il suffirait de remarquer que les vues exposées à M. Bompard par M. Tcharykoff et à moi-même par M. Isvolsky ne concordaient pas. Les deux Ambassadeurs russes n'avaient donc d'instructions que pour tâter le terrain : ils n’en avaient pas pour proposer une solution.
M. Isvolsky, n’abandonnant rien de sa politique des dernières années, avait vraisemblablement provoqué les instructions qui ont été adressées par le Gouvernement russe à ses Ambassadeurs en France et en Turquie : mais il a eu soin de ne pas s'engager à fond, ce qui lui était d’ailleurs plus facile qu’à son collègue de Constantinople.
M. Tcharykoff, au contraire, emporté par son ardeur habituelle et convaincu qu’en allant de l'avant 1l serait approuvé par l'Empereur, a pressé le Gouvernement turc plus que ne le souhaitait M. Nératoff, beaucoup plus en tout cas que ne le voulait M. Sazonoff, qui a compris tout de suite qu'il fallait arrêter net des démarches qui découvraient si inopportunément le Gouvernement russe.
Que le terrain russe, si mouvant, fût très difficile, les | intrigues inextricables du dernier trimestre 1911 l'établis- | sent assez. Un ambassadeur expérimenté, ayant prati- |