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serait de beaucoup préférable à une abstention qui au fond risque de nous engager davantage.
Il va de soi que, si cette intervention vous paraissait opportune, il faudrait m'autoriser à y préparer le Gouvernement russe. Actuellement M. Sazonoff nous croit opposés à tout son programme, ou n’accepterait notre concours que dans des conditions où nous n’aurions aucun intérêt à le donner.
La politique que Georges Louis préconisait, c'était l'autonomie. Si M. Poincaré s'y était rallié, la France n'étant plus gagnée à la main eût été l'arbitre, le courtier vraiment honnête et la pacifcatrice. Dans les premiers mois de 1912, où pouvait se tourner la page la plus belle au lieu de la plus sanglante de l’histoire moderne, les mois, les semaines, les jours comptaient double. Sazonoff n’était pas pour la guerre quand même : de temps en temps il manifestait sa fierté en faisant état de circonstances meilleures. Mais il se flattait de tenir les rênes : elles lui échappèrent. Le 6 août, il disait avec une pointe d’orgueil : « On a traité de chimérique notre idée d'une fédération balkanique. Mais vous voyez quelle est en marche. » M. Poincaré, dès le mois de janvier, demandait si la Russie était liée par des engagements fermes avec les petits Etats slaves, et le 30 janvier Georges Louis lui garantissait qu'il n’y avait rien de fait et d'écrit en dehors du statu quo. Depuis, les événements avaient marché, et la conjonction des centres balkaniques avec la Russie s'était accomplie. Au début, M. Poincaré opinait qu'il valait mieux se tenir à l'écart de tout ; Georges Louis l'invitait à fuir l'isolement : + V. E., écrivait-il le 30 janvier, estimera sans doute que, du moment que nous avons accepté d'ouvrir cette conversation, il est nécessaire de la continuer. Nous avons tout intérêt à l’entretenir. » Entre
les deux extrêmes où se plaça tour à tour à quatre mois d'intervalle le Président du Conseil, Georges Louis n’est ni débordé, ni emballé, mais toujours au juste milieu. Si dur d'oreille qu'on soit à Paris, il ne désespère pas de les ouvrir. Ayant obtenu l'adhésion de la Russie à son interprétation de l'Alliance, que, d'après le pacte primitif, toute initiative non prévue doit être précédée de conversations entre les deux gouvernements, 1l implore son chef pour éviter des aventures à la Russie. Il écrit le 6 avril :
Elle veut le maintien du statu quo : elle s'attache avant tout à contenir d'une part l'Autriche, et de l’autre la Turquie. Mais, si ses efforts échouent, la Russie ne laissera jamais régler en dehors d'elle les grandes questions de l'Orient.
Il me semble certain que notre intérêt à tous les points de vue serait de donner à la Russie notre complet concours sur le maintien du statu quo.
C'est seulement en recherchant un semblable terrain d'entente entre les deux Gouvernements et en continuant nos conversations dans des conditions de pleine confiance qu'il nous sera possible d'agir sur la Russie en temps utile, si les événements viennent à prendre une tournure inquiétante.
Quoi de plus rationnel, de plus sage, de plus urgent pour la France et non moins pour la Russie, dont nous ne pouvions pas nous séparer sans folie et dont il ne fallait pas épouser la démence? C'était parler d'or : mais à Paris la politique en zigzag manqua toutes les occasions de mener la barque européenne autrement qu à la gaffe,
Marcher côte à côte avec la Russie, rester amicalement à sa hauteur, lui tendre une main amie, en limitant nos interventions au cran de sûreté ; prendre à son compte le statu quo, formule russe, sans l'outrepasser, sans permettre qu'elle soit dénaturée et qu'elle serve de préface
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ou de couverture aux complications semées sur la route, surgissant à chaque détour du maquis balkanique; par là même, par cette droiture et cette simplicité loyale, confondre les pêcheurs en eau trouble, faire rentrer dans la gorge d'un Isvolsky à la solde d’un Tittoni les aventures dont ils ont besoin pour leurs projets égoïstes et personnels : cela eût été faire de la politique. Mais, en tâchant de la faire avec un gouvernement qui tantôt s’effaçait, tantôt courait tête baissée dans tous les guêpiers, c'était donner en Russie l'impression d'une volonté solitaire, d’une suite d'idées non soutenues, d’une entente des affaires incomprise, en un mot d'une supériorité qui, derrière Sazonoff, dérangeait Isvolsky. La preuve fut faite que pour l'annuler 1l suffisait de mettre à l'ombre l’homme qui avait l'insigne honneur de se battre seul contre tous pour son pays. M. Poincaré pris en défaut, interloqué par ses confusions et ses erreurs, sommé d'exécuter son ambassadeur, ne sut que Jeter du lest par-dessus bord, pour ne pas se noyer lui-même. Îl agit exactement comme Gribouille, mais pas à ses dépens. Du coup le navire russe, suivant son mauvais pilote, vogua vers la Méditerranée. La France se résigna. Quand Georges Louis revint à Saint-Pétersbourg en mai, tout en confondant par une série de témoignages la machination de ses ennemis, il se plut à écrire le testament de la politique ruinée en sa personne. Ce tableau magistral donne un relief singulier à trois lettres envoyées les 3, 4, et 5 juin 1912. Elles élucidaient le passé : elles auraient dû éclairer l’avenir, On ne les lira pas sans émotion et sans tristesse :
Saint-Pétersbourg, 3 juin 1912
J'ai télégraphié à Votre Excellence il y a quelques jours qu 1l était possible que la Russie ne fût pas favorable à la réu-
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nion d’une Conférence européenne, parce qu'elle préférerait en prévision de nouveaux événements garder les mains libres.
Son attitude depuis sept mois nous démontre, en effet, que, tout en se déclarant attachée au statu quo, elle prévoit qu'il ne pourra pas être maintenu.
Elle évite de se compromettre à la suite de l'Italie, mais à aucun moment on ne la voit abandonner l'idée que de grands événements sont peut-être proches.
Dès le 4 novembre, M. Isvolsky nous demande de reconnaître « la liberté d'action de la Russie dans les Détroits ».
C'était poser à mots couverts la question de Constantinople.
Le 24 janvier, l'Ambassadeur de Russie vous exprime son désir ardent que la France et la Russie se rencontrent, dans la prévision de complications prochaines en Orient.
Le 14 février, le Gouvernement russe nous remet un questionnaire dont l'objet était d'étudier jusqu où, dans ses éventualités, on laisserait aller les événements. Le Gouvernement français se réfère à la réponse qu'il a faite au Gouvernement impérial en décembre 1895 à la suite d'ouvertures analogues.
En février également, M. Sazonoff laisse paraître qu'il « ne s'inquiéterait pas » de voir l'Italie forcer les Dardanelles et arriver devant Constantinople.
Le 2 avril, M. Isvolsky vous annonce la conclusion des accords secrets serbo-bulgares.
Le 16 du même mois, nous apprenons que, dans un entretien avec M. Tittoni, M. Isvolsky a émis l'opinion que le Gouvernement italien devrait occuper sans retard les huit principales îles de la mer Egée. Peu après, l'Italie débarque à Rhodes.
La continuité des pensées russes est donc évidente.
Il est non moins certain que l'action de la Russie est dirigée par M. Isvolsky. La lettre du 4 novembre est de sa main, et, Lee elle a été écrite, M. Sazonoff était encore malade en
uisse.
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