MARESCHAL CHIRURGIEN EN CHEF DE LA CHARITÉ
Georges Mareschal reçu maître chirurgien; date de son entrée dans la Communauté
de Saint-Côme. — Il ouvre boutique rue Jacob. — F. du Tertre, parrain de François Mareschal; le chirurgien Tancrède.
Mareschal est choisi par les frères pour remplacer Morel comme maître-chirurgien «ordinaire » de la Charité. — Commencement de sa réputation,
Renaissance de la chirurgie. — Le nouvel amphithéâtre de Saint-Côme.
Premières opérations fameuses de Mareschal : le littérateur Palaprat, le duc de Gramont; présence d’esprit et fermeté de Mareschal.
« M. Mareschal, écrit Morand dans son Eloge du premier-chirurgien du roi, fut reçu maître en chirurgie à Paris en 1688, avant que le terme de sa maîtrise fût exactement fini. » Admis à la Charité vers la fin de 1684, Georges Mareschal quitta donc l'hôpital après quatre années de service seulement, pour entrer dans la Communauté de Saint-Côme. Si les confrères consentaient à réduire ainsi la durée de son stage, comme ils l’avaient fait en 1679 pour Tolet, c’est que le talent d’opérateur du gagnant-maitrise s’'imposait à tous les yeux.
On devrait trouver la date exacte de la « légère expérience » de Mareschal dans les Commentaires de la Faculté de médecine, puisque le doyen relata en 1685 ce renseignement pour Remy Roger. Mais, par une malechance particulière, le chapitre des chirurgiens manque complètement pour l’année scolaire 1687- 1688. Après un long récit consacré à l’histoire de la Faculté, le doyen a laissé en blanc les pages réservées aux chirurgiens, aux sages-femmes et aux apothicaires. Enfin, le nom de Mareschal ne figure pas au chapitre des recettes, parmi ceux des nouveaux maîtres ayant payé à la Faculté la redevance habituelle (1). Trois chirurgiens seulement versèrent, en 1688, les trois livres douze sous; ce sont : Le Grand, Biget et Saviard.
(1) On ne le rencontre pas davantage sur les listes précédentes ou suivantes.
De même, en 1679, le nom de Tolet n’était pas mentionné au chapitre des recettes : il est probable que les doyens dispensaient de la redevance les gagnants-maîtrise entrant à Saint- Côme avant l’achèvement du stage hospitalier normal.
Reçu maître chirurgien, Mareschal abandonna au nouveau gagnant-maiîtrise François Roux son service de l’hôpital et ouvrit une boutique rue Jacob, « proche la Charité. » Peu après, Marie Roger donnait encore à son mari une fille et deux fils : le manuscrit français 32593 de la Bibliothèque nationale conserve leurs actes de baptême; le premier est ainsi conçu :
« Paroisse de Saint-Sulpice, 12 octobre 1688. Baptême de Marie-Françoise, née le 8, fille de Georges Mareschal, maître chirurgien juré, et de Marie Roger. »
L'auteur anonyme du manuscrit, omettant les noms des. parrain et marraine de l’enfant, prit note de la qualité récemment acquise par l’ex-gagnant-maîtrise; ce fut donc avant le: 12 octobre 1688 que Mareschal obtint sa réception au nombre des chirurgiens jurés (1).
L’acte suivant est intégralement copié :
« Paroisse Saint-Sulpice. 26 janvier 1690. Baptême de: François, né le 24, fils de Georges Mareschal, maître chirurgien juré à Paris, et de Marie Roger, demeurant rue Jacob, proche la Charité. P. François du Tertre, chirurgien ordinaire du roi en sa Cour du Parlement, et lieutenant-général du premier-chirurgien du roi à Paris. M. Louise-Madeleine Tancrède, femme de M. Lardy, premier-chirurgien de Monseigneur. »
Dès cette époque, Mareschal était lié avec les principaux opérateurs de Paris et de la Cour. Le parrain de son cinquième enfant, François du Tertre, suppléait Félix, premier-chirurgien du roi, comme chef de la Communauté de Saint-Côme, et, par une obligation de sa charge de « chirurgien au Parlement », il assistait les accusés soumis aux tortures de la « question », « Juge: établi par la sagesse de la Loi pour réclamer les droits de la nature contre la rigueur des ordonnances. » Réputé l’un des.
(1) D’après le factum du dix-huitième siècle qui donne la liste des gagnantsmaîtrise de la Charité, « le célèbre Mareschal » accomplit à l'hôpital, de 1686 à 1691, un stage de durée normale; l’acte du 12 octobre 1688 montre que cette affirmation est erronée.
meilleurs phlébotomistes dé Paris, il habitait la rue Saint-Andrédes-Arts : peut-être fut-il voisin de Mareschal quand celui-ci résidait en la paroisse du même nom. La marraine du petit François avait pour mari Me Jacques Lardy, qui occupait le second poste chirurgical de la Cour, comme chirurgien ordinaire du Grand Dauphin; c’est par erreur que l’acte lui donne le qualificatif de « premier »: l'héritier du trône n’avait d'autre premier-chirurgien que celui du roi.
Jean Tancrède, père de Mme Lardy, remplissait une place analogue près de « Monsieur », et l'affection que lui portait ce prince causa plus tard, selon Saint-Simon, la mort du frère de Louis XIV : « Monsieur, écrit le duc (1), crevait du besoin d’être saigné; il l’avouait lui-même, et le roi l’en avait même pressé plus d’une fois malgré leurs piques. Tancrède, son premierchirurgien, était vieux, saignait mal et l’avait manqué. Il ne voulait pas se faire saigner par lui, et, pour ne point lui faire de peine, il eut la bonté de ne pas être saigné par un autre et d’en mourir. » Le frère du roi fut enlevé par une attaque d’apoplexie le 9 juin 1701.
Tancrède comptait Boileau parmi ses amis : le poëte eut chez le chirurgien une aventure qui lui inspira un passage de la Satire contre les femmes. « Un jour, écrit Brossette (2), M. Tancrède donnait la collation dans un appartement reculé de la maison de Monsieur, à Saint-Cloud, à M. Marchand, pourvoyeur de la maison de Madame, à Mlle Lefroy et à M. Despréaux. Lorsqu'ils y pensaient le moins, la femme de M. Marchand parut, qui fit un vacarme horrible et dérangea toute la fête. » Boileau promit à ses amis de les venger de cette furie : quand parut la Satire contre les femmes, Tancrède reconnut Mme Marchand dans l'épouse tourmentée de jalousie que dépeint le moraliste. Elle saura, dit-il à Alcippe,
Souvent de ta maison gardant les avenues, Les cheveux hérissés t’attendre au coin des rues, Te trouver en dix lieux de vingt portes fermées.
La marraine de François Mareschal eut une nièce qui s’atüra pendant la Régence une fâcheuse notoriété. La seconde fille
(1) Mémoires, t. III, pe156; (2) Correspondance entre BOILEAU et BROSSETTE, édition LAVERDET, P: 555.
ns. cl miss : damscraeme de ne à
de Tancrède était mariée à M. Forcadel, « commis aux parties casuelles. » Née de cette union, Mile Forcadel fut élevée près de la duchesse de Berry et devint pour cette princesse, dit Saint- Simon, «une petite favorite de bas étage (1). » Sa bienfaitrice la maria, en 1712, au comte de Mouchy. « C'était un homme de qualité, continue le duc; il était parent des Estrées et cette parenté ne leur faisait pas déshonneur. » La fille du régent fit de Mme de Mouchy sa confidente et sa compagne de débauches : les chroniques du temps sont pleines de leurs scandales. A la mort de la duchesse de Berry, M. et Mme de Mouchy reçurent l’ordre de quitter Paris et de n’y pas revenir.
Le sixième enfant de Georges Mareschal fut tenu sur les
fonts baptismaux par des personnages peu marquants; l’au-
teur du manuscrit français 32593 mentionne ainsi sa naissance :
« Paroisse Saint-Sulpice, 28 novembre 1692. Baptême de Pierre Remy, né le 17, fils de Georges Mareschal, maître chirurgien juré et bourgeois de Paris, et de Marie Roger. »
Pour la première fois, Mareschal est qualifié dans cet acte de « bourgeois de Paris »; c’est un titre auquel les maîtres chirurgiens avaient droit, et ils s’en montraient fiers.
Peu après la fin du stage de Georges Mareschal, un grand événement s'était produit chez les frères de la Charité. Le bienheureux Jean de Dieu, fondateur de leur ordre, fut canonisé par Alexandre VIII, le 16 octobre 1690. Le Mercure galant de septembre 1692 relate les fêtes qui eurent lieu à la promulgation de la bulle dans l’église de la Charité; cette chapelle, où Georges Mareschal et sa famille entendirent bien des offices
religieux, existe encore à l’angle du boulevard Saint-Germain
et de la rue des Saints-Pères : elle fut désaffectée Lors de la Révolution, et servit longtemps de local provisoire à l’Académie de médecine; actuellement, l’église de la Charité est la salle de réumon de |” « Alliance française ».
Etabli rue Jacob, l’ex-gagnant-maîtrise de la Charité habitait sous les murs de cet hôpital et continuait de le fréquenter. Claude Morel exerçait encore les fonctions de maître chirurgien ordinaire, mais sa succession était promise à Mareschal par les religieux, et le jeune homme ne l’attendit pas longtemps. Après
(1) Mémoires, t. X, p. 399.
avoir conté son admission à la maîtrise, Morand écrit dans l’'Eloge du premier-chirurgien du rot : « Presque aussitôt, M. Morel, qui était devenu infirme, lui confia le soin de lhôpital en chef. »
« Mareschal a à peine gagné sa maîtrise, lit-on dans un mémoire des frères, qu'il reste chirurgien en chef de la Charité et passe rapidement à la tête de la chirurgie du royaume. »
On ne peut pas établir exactement, au moyen de ce « presque aussitôt » et de cet « à peine », la date exacte de sa nomination; toutefois, dès les premiers mois de l’année 1692, Mareschal occupait déjà la place de Morel; les deux actes de baptême ci-après en fournissent la preuve :
«12 avril 1692. Anne Angélique, née le 11, fille de François, marquis de Monteclair, et de Anne Torigny, ses père et mère naturels. P. D‘: Jeanne de Bonnemetz, femme de M. de Cheviré, capitaine au régiment des Gardes françaises. Me Georges Mareschal, chirurgien juré de Saint-Côme et chirurgien ordinaire de la Charité (1). »
€ 16 avril 1692. Louis-Georges, né d’hier, fils de Louis Masson, sr de la Rollière, commissaire juré mouleur de bois de Paris, et de demoiselle Madeleine-Marie-Anne-Julie Cartorel, sa femme, demeurant rue Saint-Dominique dans leur maison; le parrain, M° Georges Mareschal, chirurgien ordinaire de la Charité, et la marraine demoiselle Frémine Pringué, veuve du sr Motron, bourgeois de Paris (2). »
En disant Claude Morel infirme quand Mareschal leremplaça, Morand n’est pas d'accord avec l’auteur de l’Zndex funereus; Devaux écrivait en 1714, c’est-à-dire longtemps avant Morand, et il termine ainsi la notice de Morel : « Il conduisit jusqu’à son décès beaucoup d’élèves dans l’Hôtel-Dieu à la pratique de la lthotomie. » Morel se rendait chaque jour à la Charité depuis vingt années : âgé de soixante et un ans au commencement de 1692, il voulut s’épargner les fatigues d’un service régulier. Le chirurgien ordinaire n’avait pas qualité pour se choisir lui-même un successeur, comme le prétend Morand, et Mareschal dut son emploi à l'estime des religieux; dans un factum de 1718, les frères, alors en lutte avec le premier-chirurgien du
(1) Bibliothèque nationale, ms. fr. 32598. (2) Bibliothèque nationale, ms. fr. 32945.
Maitre chirurgien ordinaire de l'hôpital de la Charité de Pari
(D'après une peinture conservée au musée Dupuytren)
roi, disaient : « Si le sieur Mareschal voulait rendre justice à la vérité, 1l conviendrait que c’est au Père Mathias, provincial de
. l’Ordre, son protecteur qui le prônait partout, qu’il est rede-
vable des opérations qu’il a continuées dans l’hôpital, et peutêtre d’une partie de sa réputation (1). »
En 1692, Mareschal était donc, à l’âge de trente-trois ans, chef du service chirurgical le plus important de Paris après celui de l’Hôtel-Dieu. Habitant rue Jacob, le maître chirurgien n'avait que quelques pas à faire pour gagner le cul-de-sac précédant la petite entrée de l’hôpital. Tenon décrivit cet établissement en 1788 (2) : à l’époque où Mareschal y fut attaché, il n’était pas aussi important, et ne comprenait, suivant les plans de Paris de 1670 à 1700, que trois salles. On accédait de plainpied à la plus grande, dite de Saint-Louis, par la cour de la chapelle (3); l'extrémité opposée de cette longue pièce se trouvant au premier étage, Mareschal montait à l’antichambre qui la précédait par un escalier situé à l’extrémité du cul-de-sac s’ouvrant sur la rue Jacob; cette disposition venait de ce que le terrain occupé par le bâtiment présentait la même pente rapide que la rue des Saints-Pères. La salle Saint-Louis était affectée aux fiévreux, et les seuls docteurs y pénétraient : parvenu dans l’antichambre, Mareschal tournait à droite et entrait dans la salle de la Vierge, où l’on plaçait les blessés, puis 1l arrivait dans la salle Saint-Jean, réservée au traitement des graves maladies chirurgicales.
Le maître ordinaire de la Charité emmenait chaque matin avec lui son apprentif et son plus ancien « garçon »; la visite des malades avait lieu sous la direction d’un des médecins de lhôpital; le frère chirurgien et ses novices y assistaient, ainsi que le frère apothicaire. Prescrivant les remèdes à employer et les saignées à faire, le docteur ne laissait à Mareschal que l’examen des cas chirurgicaux. Quand le praticien avait procédé aux principales opérations et donné ses instructions au gagnantmaîtrise, il retournait rue Jacob et commençait en ville la visite de ses malades.
(1) Bibliothèque nationale, F3 307, pièce 12821. Le Père Mathias Goddé était prieur de la Charité quand Remy Roger y introduisit Mareschal.
(2) Mémoire sur les hôpitaux de Paris. Paris, 1788.
(3) On a vu que l’entrée principale de l'hôpital était située en haut de la rue des Saints-Pères.
Dès que Mareschal eut remplacé Morel, on l’appela en consultation, dit Morand, « à côté des chirurgiens de premier ordre, tels que MM. Félix, Bessière, Roberdeau, Tribouleau, Passerat et Haustome (1). » Félix, premier-chirurgien du roi, s’était fait aider par M° Jacques Bessière dans l’opération de la fistule de Louis XIV, le 16 novembre 1686, et la guérison de l’illustre malade avait prouvé leur habileté. Louis Roberdeau fut le chirurgien ordinaire de Gaston d'Orléans. Plus jeune que le précédent, Michel Tribouleau possédait la charge de chirurgien des Gardes françaises; tout récemment il venait de faire avec une pleine réussite l’opération de la fistule au duc de Vendôme (2). Alphonse Passerat, « homme fort distingué, dit l’Index funereus, parlait parfaitement le latin, le grec et l’italien. » Mme de Sévigné immortalise dans une de ses lettres le physique agréable et l’habileté du praticien : « Il y a douze jours que je suis enrhumée de manière à faire peur, écrit-elle le 9 avril 1683 au comte de Guitaut; je voulus pour obvier passer un peu par les mains de notre beau Passerat :1l me fit une saignée admirable, après avoir examiné près d’une heure avec quel soin la Providence cache mes veines aux yeux des plus habiles chirurgiens. Ce coup de lancette m’a guérie. » Quant à Charles Haustome, chirurgien consultant des armées, il fut attaché à la personne du Grand Dauphin, lors de la campagne de ce prince en Palatinat.
Ces hommes augmentaient en France et en Europe le renom de la Communauté de Saint-Côme, entrée dans une période de renaissance. De nombreux étrangers venaient à Paris pour les voir opérer. Les démonstrations d'anatomie et de chirurgie, rétablies à Saint-Côme depuis 1682 par la fondation Bienaise, étaient suivies par un nombre toujours croissant d’auditeurs; les fraters auraient démoli les murs de la salle publique plutôt que de n’y pas trouver place, si l’on en croit la délibération de la Communauté datée du 13 mars 1691 : « L’école est présentement trop petite, par rapport à cinq ou six cents étudiants qui affluent aux démonstrations publiques et gratuites, dont le
(1) Les vendeurs de remèdes spéciaux recherchèrent désormais l’approbation de Mareschal. (Mercure galant de juillet 1700, annonce d’un remède secret pour les « descentes. »)
(2) SOURCHES, 27 août 1691.
grand nombre a causé à la maison des dégradations qui n’ont pu être réparées qu'avec des dépenses excessives. »
Dès les premiers jours de leur union, les chirurgiens de robe longue et les barbiers s’étaient trouvés à l’étroit dans l’école de Saint-Côme; mais, à la fin du dix-septième siècle, l’espace réservé aux auditeurs des démonstrations devenait insuffisant, et il fallait de toute urgence l’élargir. Les maîtres résolurent d’af- fecter la salle publique existante aux services intérieurs de la Compagnie et de construire un amphithéâtre pour les cours pratiques d’anatomie et d’opérations.
Georges Mareschal, à la veille d’être nommé chirurgien en chef de la Charité, exerçait la maitrise depuis trois ans quand la Communauté conçut l’idée de cet édifice, qui devait concréter : les progrès de l’art opératoire. La fabrique de Saint-Côme ayant abandonné aux chirurgiens tout l’espace dont elle disposait, la Communauté ne pouvait songer à s’étendre vers l’église. Du côté opposé, le terrain sur lequel prenait vue la maison des chirurgiens appartenait au couvent des Cordeliers : c’était un jardin compris entre le réfectoire des religieux (1) et la rue portant leur nom. Le 11 mars 1691, les prévôts de la Compagnie, depuis deux ans en pourparlers avec leurs puissants voisins, annoncèrent à la Communauté réunie l’heureuse issue des négo- . ciations : les religieux consentaient à céder aux chirurgiens une petite surface de vingt-deux mêtres sur quinze attenant à l’école de Saint-Côme et à la rue des Cordeliers, leur demandant en retour le payement d’une rente de six cents livres (2). D’un avis unanime, les maîtres approuvèrent la convention proposée par leurs prévôts, et, pour assurer le versement de la rente, ils décidèrent que dorénavant chaque confrère abandonnerait tous les ans une somme de quatre livres sur les premières rétributions remises par les aspirants à l’occasion de leurs examens. La Communauté des chirurgiens-barbiers se composait donc à cette époque de cent cinquante membres. L’acte consacrant la cession du terrain fut passé, le 16 juin 1691 (3), entre le comte
(1) Aujourd’hui le musée Dupuytren.
(2) Le versement de cette rente, si on la capitalise au denier vingt, équivalait à Pabandon d’une somme de douze mille livres; les Cordeliers, qui cédaient aux chirurgiens trois ares treize centiares de terrain, leur faisaient donc payer cette surface à raison de trente-huit livres (soit cent cinquante francs roue LE carré.
(3) Etude de Me Carnot, notaire à Paris.
1% = FETE \ Le
d’Avaux, « syndic apostolique et protecteur des religieux de Pordre de Saint-François, vulgairement appelés Cordeliers, » et la Communauté des maîtres chirurgiens.
Le terrain acquis, il fallait trouver de l'argent pour bâtir lamphithéâtre. La générosité de Me Louis Roberdeau fournissait une première somme de deux mille livres : Pacte du 16 juin 1691 portait en effet que le chirurgien donnait cet argent à la Communauté pour l’aider dans la construction entreprise; suivant l’exemple de Bienaise, Roberdeau demandait en retour qu'il fût fait chaque année à l’école de Saint-Côme « une démonstration complète du squelette et des maladies des os ». Mais ces deux cents louis ne couvraient qu’une faible partie de la dépense prévue : la Communauté s’assembla donc le 16 juillet 1691, et elle décida d'emprunter dix mille livres au denier vingt. C'était une nouvelle rente de cinq cents livres que les maîtres s’obligeaient à payer : quatre-vingt-sept confrères, dont Georges Mareschal (1), signèrent l’engagement de contribuer à cette dépense annuelle.
Il existait parmi les chirurgiens-barbiers de Saint-Côme un homme de goût très versé dans les arts : Me Henry Meurisse. Ses confrères le chargèrent de pousser activement les travaux de construction et de choisir les ornements intérieurs de l’amphithéâtre; la Compagnie s’était abouchée pour le plan de l'édifice avec Charles Joubert, architecte de réputation, qui accepta également les fonctions d’entrepreneur.
La cérémonie de la pose de la première pierre fut fixée au 2 août 1691, « fête de Notre-Dame-des-Anges, » et la Communauté célébra ce jour avec solennité; on avait abattu le mur bordant sur la rue des Cordeliers le terrain acquis aux religieux. Le plan d’agrandissement ménageait devant l’école une petite cour qui laissait une dizaine de mètres entre la maison des chirurgiens et le futur amphithéâtre : des places y furent réservées pour les familles des confrères et les invités de la Compagnie. Retenu à Marly par son service auprès de Louis XIV, Félix ne pouvait pas venir présider l’assemblée : François du Tertre, lieutenant du premier-chirurgien du roi et prévôt perpétuel de la Communauté, remplaça son chef; le lieutenant
(1) Sa signature figure au bas du contrat. (Etude de Me Carnot, notaire à Paris.)
de Félix était parrain d’un fils de Mareschal. Suivant Racine, dont 1l fut l’ami, du Tertre aimait la représentation et portait l’épée avec une dignité particulière. « M. du Tertre, écrivait le poète à sa femme en mai 1692, se trémousse à son ordinaire, et a une grande épée à son côté avec un nœud magnifique; 1l a tout à fait l’air d’un capitaine. » Les chirurgiens avaient pris l'habitude de porter l'épée; 1l est curieux de constater ici que cette arme faisait partie du costume de Georges Mareschal. « L’épée, écrit le docteur Fauvelle (1), vous donnait une contenance, un maintien; elle imposait le respect aux gens du commun; enfin l’air cavalier, l’allure militaire était en vogue, et chacun cherchait à l’avoir; cela grandissait votre prestige dans la société et vous mettait dans les bonnes grâces des femmes. D’autre part, étant donné le manque de sécurité des rues, l’épée devenait une arme nécessaire, et tous ceux qui étaient obligés, par plaisir ou par devoir, de circuler dans Paris la nuit, ne manquaient pas de s’armer d’une bonne et solide rapière afin d’être prêts à tout événement (2). »
Le 2 août 1091, la belle lame de Me du Tertre, détournée de tout sanglant usage, servit à rehausser aux yeux des spectateurs de la cérémonie le prestige de son possesseur. Le parrain de François Mareschal avait placé au premier rang la famille de son ami, le dernier-né du chirurgien était
d’âge trop tendre pour s'intéresser à la fête, mais Louis Mareschal et ses trois petites sœurs Denise, Thérèse et Françoise, groupés autour de Marie Roger, admirèrent du Tertre dans son rôle de président. Les Pères Charles de Rocheblanche, gardien du couvent des Cordeliers, et Frassen, définiteur général, avaient accepté l'invitation des chi- rurgiens, et leur présence rehaussait la solennité. Précédés par les prévôts Poignant, David, Cuquel et Franchet (3), les
(1) Les Etudiants en médecine de Paris sous le Grand Roï, p. 381.
(2) Parmi les chirurgiens, les maîtres n'étaient pas les seuls à suivre cet usage : depuis longtemps déjà les garçons imitaient leurs « bourgeois », comme le montre une délibération du bureau de l’Hôtel-Dieu, datée du 7 mai 1683 : « Sur la plainte qui a été faite au bureau que les chirurgiens de l’Hôtel-Dieu se mêlent de porter Pépée, même dans l’Hôtel-Dieu, et qu’il en est arrivé grande rumeur, batterie et excès dans ledit Hôtel-Dieu, depuis deux ou trois jours, la Compagnie a mandé les compagnons chirurgiens ordinaires dudit Hôtel-Dieu, leur a fait défense de porter des épées dans ledit Hôtel-Dieu, ni à l’hôpital de Saint-Louis, et les a même exhor-
tés de s’abstenir d’en porter par la ville. » (BRIÈLE, op. eit., t. I, p. 224.) (3) Franchet, receveur de la Communauté, suppléait Dalibour, quatrième prévôt.
assistants se rendirent d’abord à l’église des Cordeliers, « pour adorer le très saint sacrement et implorer l'assistance du Saint-Esprit. » Puis, à midi juste et pendant que sonnait l'Angélus, François du Tertre, déclarant agir au nom de messire Charles-François Félix, écuyer, seigneur de Stains, premier-chirurgien de Sa Majesté, découvrit solennellement . la « première pierre » de l’amphithéâtre, aux acclamations des . spectateurs. |
Cet édifice existe encore : 1l fait partie de l’Ecole nationale | des arts décoratifs, au n° 5 de la rue de l’Ecole-de-Médecine. : Quand le renouvellement perpétuel des choses exigera la démolition de ce vieux bâtiment (1), il sera curieux d’examiner les documents scellés par du Tertre dans la première pierre. Elle est placée sous une des colonnes s’élevant à droite pour qui sort par la grande porte de l’amphithéâtre; la boîte de cèdre qu’elle contient renferme vingt médailles de bronze . frappées au coin de la Communauté, les titres de fondation des anciennes Ecoles royales de chirurgie, plusieurs estampes représentant des vues du projet de construction, enfin une lame de cuivre gravée aux armes de la Compagnie, à celles de Félix et de du Tertre, et aux noms des prévôts de Saint- Côme (2). |
L'édifice fut achevé au commencement de l’année 1694 : au-dessus de la porte on plaça une plaque de marbre où se lirent ces vers, dus à un poète latin moderne, Jean de Santeul, chanoine de Saint-Victor :
Ad cædes hominum prisca amphitheatra patebant, Hæc longum ut vivant amphitheatra patent.
Les progres de la chirurgie et l’importance que prenait la Communauté de Saint-Côme attirant l’attention des gens de lettres sur le nouvel amphithéâtre : aussi les poètes de Paris et de province envoyèrent-ils aux chirurgiens d’élogieuses traductions de ce dystique. Le Mercure galant de
(1) Il est dès à présent question de démolir l'Ecole des arts décoratifs, le musée Dupuytren et le groupe de maisons compris entre les extrémités des rues Racine et de l’Ecole-de-Médecine, pour y établir de nouveaux agrandissements de la Faculté.
(2) Bibliothèque nationale, T18 121, t. I, p. 203, Recueil de pièces pour les maitres en l’art et science de chirurgie. £
mars 1694 cite celle de Charles Perrault, auteur des contes :
On élève en nos jours un vaste amphithéâtre Pour le bel art qui sait guérir Rome en faisait construire, en son culte idolâtre, A8 Pour des gladiateurs qu’elle y faisait mourir. Redoublez votre ardeur, signalez votre zèle, Vous qu’à ce grand dessein appelle un heureux sort, On doit une gloire immortelle A l’art qui surmonte la mort.
Le même Mercure galant dépeint ainsi l’édifice : « Get amphithéâtre est construit à la manière d’un temple antique. Ses principales faces répondent aux quatre points du monde; il est de figure octogone et couvert d’une coupe qui se termine par une lanterne à l’impériale qui porte une couronne de France. » Une estampe que Me Meurisse fit graver en 1694, à l'occasion de l’achèvement des travaux, représente lamphithéâtre soutenu par quatre personnages allégoriques : Apollon, dieu de la médecine et de la chirurgie; la Renommée;le Génie de la chirurgie; enfin « une personne jeune et bien faite » figurant la Chirurgie elle-même. Cette dernière mérite, dit le Mercure, d’être décrite en détail : elle est jeune; cela signifie que pour un chirurgien la jeunesse est un grand bien; ses traits respirent la joie, car le roi lui a accordé sa protection. Elle montre l’amphithéâtre d’une main au milieu de laquelle est un œil : c’est une allusion à la vigilance que doit avoir l'opérateur. Enfin elle tient de l’autre main le bâton d’Esculape sur lequel s’enroule un serpent, « ce qui signifie non seulement que la chair salutaire de ce reptile entre dans la composition des antidotes, mais que la santé est renouvelée par les chirurgiens comme le reptile renouvelle sa peau tous les étés. » Au bas de Pestampe se trouve une vue de Paris, « ville où la chirurgie a fait de si grands progrès. »
Aujourd’hui l’édifice est dépossédé de sa lanterne et de sa couronne royale. Pour les besoins de l’Ecole des arts décoratifs, 1l a été divisé en deux par un plancher posé à la base de la coupole. Au rez-de-chaussée se trouve une grande pièce autour de laquelle règnent des gradins; on l’appelle « salle Bachelier », du nom du peintre fondateur de l’école. Des loges de concours sont aménagées au premier étage dans la coupole, et de larges fenêtres remplacent les œils-de-bœuf primitifs. Quand on visite
la salle Bachelier après avoir lu les descriptions enthousiastes de lPamphithéâtre de chirurgie, on est surpris de ses petites dimensions, et l’on se demande par quel prodige d’élasticité cette pièce octogone de treize mètres de diamètre put contenir les sept à huit cents étudiants qui s’y pressèrent au dix-huitième siècle. De 1694 à 1736, Georges Mareschal fit subir de nombreux examens aux aspirants dans l’amphithéâtre bâti par sa Compagnie : 1l était si fier de cet édifice qu’il Le reproduisit, en 1706, sur une des faces de son jeton de premier-chirurgien du roi (1).
La première opération de Mareschal dont les écrits du temps aent gardé le souvenir date du commencement de l’année 1696 : elle valut au littérateur Palaprat la guérison d’une maladie douloureuse.
Jean Palaprat, écuyer, seigneur de Bigot, naquit à Toulouse en 1649; il appartenait à une famille de robe. Venu chercher fortune à Paris, Palaprat se bia d’une amitié durable avec labbé de Brueys, et tous deux écrivirent en collaboration une série de comédies qui eurent du succès à la fin du dixseptième Siècle. En 1696, Palaprat et Brueys avaient déjà fait applaudir à la maison de Molière le Concert ridicule, le Secret révélé, le Grondeur, le Muet, le Sot toujours sot et l’Important, vaudevilles oubliés aujourd'hui : ils produisirent, dix ans plus tard, leur œuvre la plus durable, en remettant au théâtre une farce du quinzième siècle, attribuée à Pierre Blanchet et intitulée : lAvocat Patelin. « Cet ancien monument de la naïveté gauloise que Brueys rajeunit, et son Grondeur, écrit Voltaire en parlant du collaborateur de Palaprat, le firent connaître tant qu'il y aura un théâtre en France. »
Depuis quelques années, Palaprat était secrétaire des commandements du lieutenant général de Vendôme, grand prieur de France dans l’ordre de Malte et frère du maréchal duc de Vendôme. Les deux fils du « roi des halles » vivaient dans la débauche; mais, si le duc faisait oublier ses vices par des victoires, le grand prieur ne rachetait les siens par aucune qualité. Son secrétaire des commandements Palaprat lui disait souvent des vérités fort dures, inutilement si l’on en croit Saint-Simon,
(1) Voir plus loin la reproduction de ce jeton.
PREMIÈRES OPÉRATIONS FAMEUSES ji
car 1l resta toujours « en tout la plus vile, la plus misérable et en même temps la plus dangereuse créature qu’il fût possible. » Un jour que le maréchal de Catinat, entendant Palaprat fronder son maître, lui témoignait la crainte de voir le grand prieur se venger d’une pareille liberté : « Rassurez-vous, lui répondit le secrétaire des commandements, ce sont mes gages (1). » Le Calaisien la Place raconte une amusante anecdote sur Palaprat et il fait ainsi le portrait du premier chient notoire de Mareschal : « À une imagination vive et plaisante Palaprat joignait une candeur de mœurs et une simplicité de caractère vraiment singulières : il réunissait à la fois les saillies du bel esprit et la naïveté d’un enfant. »
En 1695, le grand prieur de France commandait une armée en Italie : son secrétaire, qui souffrait depuis longtemps de la «pierre », dut revenir à Paris pour se faire soigner. Les maladies de la vessie étaient de la compétence des maîtres de Saint- Côme : quand un calcul, se formant dans cet organe, venait à faire obstacle à la miction, on recourait à l’opération dite de la « taille ». Incisant le périnée, le chirurgien introduisait dans la vessie un instrument spécial, nommé tenette, avec lequel il retirait la pierre (2). La « taille » ou « lithotomie » était une opération cruelle, et la délicatesse des organes intéressés la rendait difficile. Dionis décrit la façon dont on disposait le patient qui devait la souffrir : « Dans les hôpitaux,
- dit-il, on à une chaïse faite exprès, mais dans les maisons de
particuliers on se sert d’une table haute, afin que le chirurgien, n'étant pas obligé de se baisser, puisse opérer plus à son aise. On met le malade sur le bord de la table, après l’avoir garnie d’un matelas, sous lequel on aura renversé une chaise pour fournir un plan incliné, parce qu’il faut que le malade y soit appuyé en arrière; ensuite on le lie de façon qu'il ne puisse pas
(1) SAINT-SIMON, édition SAUTELET, 1829, t. I, p. 46. (C’est en l’édition de 1829 qu'ont été prises toutes les citations de Saint-Simon contenues dans cet ouvrage.
(2) Aujourd’hui on pratique de préférence la lithotritie : dans cette méthode, inventée au commencement du dix-neuvième siècle, l’opérateur, glssant par le canal de l’urètre un instrument particulier, s’en va briser dans la vessie le corps solide qui s’y est formé; les morceaux du calcul sont ensuite expulsés de cet organe par la voie naturelle. Si la lithotritie n’est pas possible, on a recours à la taille dite autrefois « par le haut appareil », et que l’on nomme «hypogastrique ». Dans cette opération, l'ouverture, pratiquée au-dessus de l’os pubis, intéresse le péritoine; avant la découverte des procédés aseptiques, la taille suspubienne était peu usitée, car elle occasionnait presque toujours une péritonite.
interrompre l’opération par aucun mouvement, n'étant plus en son pouvoir de remuer. Les cuisses étant liées contre le ventre et les talons contre les fesses, on lie tellement ensemble le bras, la cuisse et la jambe de chaque côté, qu’on est absolument maître du malade. » À cette époque on ne connaissait pas les anesthésiques : terrible était la situation du calculeux, livré pieds et poings liés à son chirurgien.
Georges Mareschal passait pour un excellent lithotomiste; Palaprat se mit donc entre les mains du maïître de la Charité pour subir la « taille ». L’opération eu lieu le 14 janvier 1696 et réussit parfaitement; dès ce jour l’auteur dramatique et le praticien entretinrent des relations d’amitié. En 1697, Palaprat et Brueys firent représenter au Théâtre-Français une comédie appelée les Empyriques, où ils mettaient en scène les médecinscharlatans de Paris. Dans la préface de cette pièce, imprimée en 1712 avec les œuvres complètes de Palaprat, le secrétaire des commandements exprime spirituellement sa reconnaissance envers son chirurgien. Sa pièce est dédiée au docteur Boudin, premier-médecin de la Dauphine. Faisant allusion à la « taille » que Mareschal pratiqua en 1701 sur Fagon, premier-médecin de Louis XIV : « Divertissez-vous, monsieur, de la lecture de cette comédie, dit Palaprat au docteur Boudin, et faites naître l'envie à M. Fagon de vouloir bien aussi s’en divertir. M. Fagon ne sait pas que je lui suis uni d’aussi près que je le suis; nous sommes pourtant frères consanguins (pas moins que cela), fils d’un même père qui nous a régénérés par une même opération.
is Du pas devant sur lui m’appartient l'avantage, Il n’est que mon cadet et je suis son aîné (1),
ayant été taillé quelques années avant lui par M. Mareschal.
« Vous estimez trop l’un et l’autre cet habile homme, cet homme divin, pour ne pas permettre ici à ma reconnaissance sur ce prince des chirurgiens une digression à plus de pauses que la chaconne (2) d’Amadis n’a de mesures. Les termes de prince et de divin ne sont pas outrés à son égard; le monde y est tout accoutumé dans le divin Platon et le divin Homère, personne ne leur dispute plus le titre de princes des philosophes
(1) Vers de Sosie dans Amphitryon.
(2) Sorte de danse.
et des poètes. Or, qui sait mieux que vous (excepté moi qui en ai cueilli le fruit) qu'il y a plus de solidité dans un coup de bistouri donné par M. Mareschal qu’il n’y en a dans toutes les idées de Platon? et plus d’art dans la moindre de ses opérations que dans les vingt-quatre livres de l’/liade, les vingtquatre de l'Odyssée et la Batrachomyomachie (1) par-dessus le marché. Dussent se soulever contre moi tous les amants fidèles de l’antiquité, jeme ferai hacher en faveur d’un si illustre moderne et je dirai à ceux qui voudraient me chicaner : faitesvous tailler par lui, messieurs, et puis nous disputerons. » Après cette amusante expansion de sa gratitude, Palaprat fait l’historique de sa maladie : « J’ai bien été pendant dix ou . douze années condamné, nouveau Sisyphe, à rouler une grosse pierre. » Il donne ensuite d’intéressants détails sur le caractère de Georges Mareschal et la façon dont le chirurgien se comportait avec ses malades : « La joie ou la gaieté est une des choses les plus nécessaires au succès de toutes les opérations de la médecine. Quand M. Mareschal me fit cette opération si terrible dans la poltronne imagination de la plupart du monde, Je suis persuadé que, si son habileté et la légèreté de sa main commencèrent ma guérison, la douceur et la gaieté de son humeur la perfectionnèrent. [1 ne s’approchait jamais de moi qu'avec un visage riant, je tâchais à le recevoir de même, et cette attention empêchait que l’abattement du corps ne passât jusqu’à l'esprit. M. Mareschal n’a pas oublié que, toutes les fois qu'il vint me rendre visite, je le reçus toujours avec un nouveau couplet de chansons, tantôt sur ma garde, tantôt sur un garçon chirurgien qu’il m'avait donné pour me soigner, tantôt sur un médecin qui s'était emparé de moi sans que je l’eusse appelé, qui m’avait constitué son malade de sa seule autorité, et qui un jour, à l’insu de M. Mareschal, me fit donner une -purgation dont je pensai crever, et tantôt enfin sur des sujets encore plus réjouissants. Aurais-je jamais osé faire un pareil accueil à M. Mareschal s’il avait été de l'humeur hargneuse de M. Grichard? » C'était le nom du héros de sa comédie le Grondeur. La princesse Palatine,exprimantson avissur cetouvrage,en donne aussi la clef :« Vous avez raison, écrit-elle le 17 mars 1706
(1) C'est-à-dire le « combat des rats et des grenouilles », petit poème burlesque attribué à Homère.
à la raugrave Amélie-Elisabeth, de trouver que Le Grondeur est une gentille pièce. Mais il faut que ce soit bien Joué. L’original du Grondeur est un médecin qui s’appelait M. Lebel, et qui, dans le temps, était mon docteur. » Palaprat ne nomme pas son modèle dans la préface du Grondeur, tandis qu’une note de l’auteur, dans le discours sur les Empyriques, cloue au pilori de l’histoire cet indiscret médecin qui purgeait les gens malgré eux : il avait nom « Porceaunhac » (1). Jean Palaprat survécut longtemps à l’opération de Mareschal; 1l mourut à Paris, en 1721, à l’âge de soixante-douze ans.
Après avoir guéri un homme de lettres, le maître ordinaire de la Charité eut la bonne fortune d’opérer avec succès un grand seigneur, le duc de Gramont, gouverneur de Béarn. Fils de ce fameux comte de Guiche, qui fut ensuite le maréchal de Gramont, il s’était appelé d’abord le comte de Louvigny, et, depuis [a mort du maréchal en 1678, portait le titre ducal de son père. Dès le 30 décembre 1694, le marquis de Dangeau (2) signale la mauvaise santé du gouverneur : « Le duc de Gramont devait venir de Béarn cet hiver, mais 1l s’est trouvé incommodé et demeurera en ce pays-là. » Le 26 octobre 1695, Dangeau dit encore : « M. le duc de Gramont vint saluer le roi, revenant de Béarn; 1l croit avoir la pierre et ne va plus qu’en litière.» C’est au cours de ce voyage que le duc résolut de se faire opérer; plusieurs chirurgiens se disputèrent l’honneur de lui donner leurs soins, mais la guérison de Palaprat faisait grand bruit à ce moment, et le duc se mit entre les mains du maître chirurgien de la Charité.
L'opération eut lieu le 16 avril 1696. « On sut, écrit le marquis de Sourches à cette date, que le duc de Gramont s'était fait tailler et qu'on lui avait tiré une fort grosse pierre (3). » Le lendemain Dangeau dit à son tour : « Le duc de Gramont fut hier taillé à Paris par Mareschal; la taille fut fort heureuse. » Un des aides du chirurgien commit cependant une faute qui pouvait empêcher la réussite de l’opération. Mareschal allait
pratiquer la taille dite « au grand appareil », ainsi appelée à
(1) Peut-être ce nom, connu de Molière trente ans auparavant, l’avait-il aidé à trouver celui de « Pourceaugnac ».
(2) Journal du marquis de Dangeau, édition Firmin-Didot. Paris, 1854.
(3) Mémoires du marquis de Sourches, édition Hachette. Paris, 1882.
cause du nombre d’instruments nécessaires à son exécution: lié par des bandes de toile, le duc était maintenu dans une position favorable par plusieurs garçons chirurgiens : au moment où Mareschal prenait le bistouri que lui présentait son aide principal, il se fit à la main une forte coupure. Dionis rapporte cet accident dans son Cours d'opérations de chirurgie : « Celui qui tend le bistouri à l’opérateur, dit-il dans sa démonstration sur la taille, doit se souvenir de le présenter par le manche, et non par la pointe, comme fit celui à qui M. Mareschal, aujourd’hui premier-chirurgien du roi, l’avait donné à tenir lorsqu'il tailla M. le due de Gramont, et qui, lui tendant ce bistouri la pointe en devant, le blessa à la main, ce qui faillit troubler l'opération (1). » |
La conduite de Mareschal en cette difficile circonstance fut admirée, et la Cour en eut connaissance par le duc de Gramont; quarante ans plus tard, Louis XV en conservait encore le souvenir et la racontait avec éloges au duc de Luynes : « J’entendis dire au roi, écrit ce mémorialiste le 16 décembre 1736,
une action de fermeté de Mareschal, et de présence d’esprit.
Î faisait l'opération au feu duc de Gramont, grand-père de celui-ci (2). L’incision était faite. Mareschal voulut prendre la tenette pour tirer la pierre; en la prenant ilse coupa tous les doigts jusqu’à l’os. Sa main toute en sang, il ne fit que remuer les doigts pour voir s’il n’y avait point de nerfs coupés, et 1l acheva l’opération. » Il faut préférer l’explication de Dionis à celle du duc de Luynes, car la « tenette » n’était pas un instrument tranchant, mais une sorte de pince.
M. de Gramont survécut vingt-cinq années à son opération. Devenu veuf de la fille du maréchal de Castelnau, 1l épousa, en 1704, Anne Baillet de la Cour, « une vieille gueuse, dit Saint-Simon, laide et borgnesse. » Le duc avait à cette époque plus de soixante-quatre ans.
(2) C'est-à-dire aïeul du duc de Gramont vivant en 1736.