‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 9 sur 182 · L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

L'hôpital de la Charité; les frères du bienheureux Jean de Dieu, leur établissement en France. — Les religieux chirurgiens, les gagnants-maîtrise et les « maitres chirurgiens ordinaires » de l'hôpital.

Georges Mareschal se lie avec le gagnant-maîtrise Remy Roger, chirurgien du prince de Conti, et il est admis à fréquenter la Charité. — Voyage de Roger: Mareschal le remplace auprès du prince. — Fin du stage de Roger à l'hôpital : Mareschal lui succède comme gagnant-maîtrise de la Charité et il épouse Marie Roger; sa vie de gagnant-maîtrise.

L'hôpital de la Charité est le plus ancien et le plus important des hôpitaux de Paris après l’Hôtel-Dieu. Actuellement rattaché à l’Assistance publique, il appartenait autrefois aux frères de Saint-Jean-de-Dieu. A l’époque où le « gagnant-maitrise » Roger y introduisit Mareschal, le Portugais Jean Cieudad, fondateur de l’ordre au seizième siècle, n’était encore que « bienheureux », et l’on connaissait ses disciples sous le nom de « frères de la Charité ».

Ces religieux furent appelés de Florence à Paris par Marie de Médicis, et Henri IV autorisa leur établissement par lettres patentes du mois de mars 1602. Ils se fixèrent d’abord dans une maison située sur l’emplacement actuel de l'Ecole des beaux-

arts (rue Bonaparte); peu après, ils vinrent s'établir défini-

tivement à l’endroit où se trouve l’hôpital de la Charité, dans la partie ouest du groupe de maisons compris entre la rue Jacob, la rue des Saints-Pères, le boulevard Saint-Germain (autrefois rue Taranne) et la rue Saint-Benoît. A la fin du dixseptième siècle, la porte principale de l'hôpital s’ouvrait sur la rue des Saints-Pères, et non pas, comme aujourd’hui, sur la rue Jacob, car les frères ne s’étendaient pas encore jusqu’à cette artère. Toutefois, une petite allée donnant rue Jacob aboutissait à un escalier conduisant au premier étage de l’hôpital et

permettait de ce côté l’accès des salles de malades aux médecins et chirurgiens attachés à la maison.

Institués pour donner gratuitement leurs soins aux malades et aux blessés, les frères de la Charité méritèrent bientôt, par leur savoir et leur dévouement, l’estime et l’admiration des Parisiens. Voltaire disait plus tard, en parlant des disciples de saint Jean de Dieu : « Ce sont, avec les religieux de la rédemption des captfs, Les seuls moines utiles. » Les frères se répandirent rapidement dans toute la France, où de nombreuses villes les avaient appelés. En 1680, ils comptaient, outre deux maisons distinctes à Paris et une autre située à Charenton, dix-neuf établissements en province : jusqu’à la Révolution, qui les déposséda et les dispersa, ils en fondèrent dix-huit autres en France et dans les colonies.

Les archives des frères, recueillies par l’Assistance publique, ont été incendiées en 1871 : on retrouve donc peu de documents relatifs à l’histoire de l’hôpital de la Charité. La maison de la rue des Saints-Pères servait de noviciat pour le royaume entier; aussi le nombre des religieux y était-il considérable. [ls obéissaient à un prieur, élu pour trois ans par le chapitre général, et à un sous-prieur. Le 6 décembre 1699, on constate la présence à l’hôpital de ces deux dignitaires, du procureur et de onze religieux « vocaux et capitulaires ». Une vingtaine de novices et un nombre égal de serviteurs complétaient le personnel de la maison (1).

Les lettres patentes d'Henri IV autorisaient les religieux « de la congrégation du dévôt Jean-de-Dieu à chercher et mendier l’aumêne des gens de bien pour la nourriture des pauvres malades, infirmes et nécessiteux ». Les frères ne furent pas longtemps réduits à des quêtes journalières, car la bienfaisance parisienne enrichit l’hôpital; en 1680, le nombre des hits « fondés » s'élevait à cent (2).

Arrivés en France à une époque où la chirurgie se réduisait

(1) Archives nationales, Y 273, fo 203.

(2) Contrairement à ce qui se passait à l’Hôtel-Dieu, où l’on couchait généralement ensemble quatre malades, et où quelquefois douze ou quinze misérables furent entassés sur le même matelas, chaque hospitalisé avait à la Charité sa place particulière; aussi la mortalité y était-elle beaucoup moindre qu'ailleurs. On n’y recevait que des hommes, d’où le nom de « Charité-des-hommes » donné à la maison, et l’on n’y traitait aucune maladie contagieuse.

à la saignée, à des pansements et à quelques opérations simples, les frères pratiquèrent eux-mêmes cet art dans leur maison. Comme les barbiers de province demeuraient dans l'ignorance, il fallait que certains frères fussent capables de donner aux blessés, dans les nouveaux hôpitaux, tous les soins nécessaires. Le prieur choisissait chaque année parmi les jeunes disciples de Jean de Dieu ceux qui lui paraissaient posséder des dispositions suffisantes : un moine expert enla matière leur professait l’anatomie, et chaque jour, assistant à la visite des malades avec le médecin attaché à l'hôpital, ces novices prenaient les meilleures leçons de pratique. Malgré cette organisation (1), les frères de la Charité s’assurèrent, dès les premières années de leur installation à Paris, le concours d’un garçon barbierchirurgien, qui venait deux fois par jour exécuter les principales opérations. En ce temps-là déjà, un des garçons qui rendaient les mêmes services à l’Hôtel- Dieu était admis de droit, sans examen et sans frais, dans la Communauté des maîtres barbiers-chirurgiens de Paris après six ans de service gratuit. Voulant récompenser leur aide, les frères de la Charité obtinrent, en 1612, des lettres patentes ordonnant que le « garçon » de l’hôpital entrerait de plain-pied dans la Communauté des barbiers-chirurgiens après un stage de six ans, suivant la coutume pratiquée à l’Hôtel-Dieu : quand Georges Mareschal fit la connaissance de Remy Roger, ce jeune praticien occupait la place de « gagnant-maîtrise » instituée sur la demande des religieux.

Roger accomplissait son service sous les ordres d’un confrère de Saint-Côme, nommé Claude Morel, qui portait le titre de « maître chirurgien ordinaire de la Charité (2) ». Jus-

(1) L'exercice de l’art par les frères ne fut pas longtemps sans soulever les protestations des Communautés de chirurgiens-barbiers, car on vit bientôt, surtout en province, d’habiles religieux faire concurrence aux opérateurs locaux auprès de la clientèle bourgeoise. Mais les frères se réclamaient de puissants protecteurs, et les efforts de leurs adversaires pour leur faire interdire l’art opératoire échouèrent jusqu’en 1724. A cette époque, la chirurgie avait fait partout des progrès, et Georges Mareschal occupait la place de premier-chirurgien du roi. Il voulait réglementer la pratique du métier dans tout le royaume et créer des écoles pour les aspirants dans tous les hôpitaux de la Charité: il fit donc rentrer les frères dans leur rôle d’infirmiers, et leur imposa partout des chirurgiens majors ne dépendant que du roi.

(2) Les noms de « chirurgien-major » ou de « chirurgien en chef » ne furent employés que beaucoup plus tard.

qu'en 1667, le gagnant-maîtrise avait seul aidé les frères à soigner les pauvres; à cette date,la nomination de ce « garçon » rencontra des difficultés : le prieur dut faire appel, en attendant l’arrivée du nouveau titulaire, au dévouement d’un maitre chirurgien, et l’anatomiste Louis Gayant, membre de l’Académie des sciences, accepta de faire cet intérim (1). Quand le gagnant-maîtrise, enfin nommé, prit son service, Gayant ne cessa pas ses visites à la Charité : le nombre des lits fondés allait toujours croissant, la chirurgie commençait à se perfectionner, et les frères, incapables de procéder aux opérations nouvelles, constataient que leurs deux auxiliaires suffisaient à peine au traitement des malades. L’anatomiste s’étant retiré en 1672, le prieur offrit son emploi à Me Claude Morel, litho- tomiste réputé : ce praticien continuait de se rendre chaque jour à l'hôpital quand Roger fut choisi comme gagnant-maitrise. Remy Roger ne logeait pas à la Charité : les fonctions aujourd’hui remplies par les internes incombaient à des frères chirurgiens chargés d’accueillir les malades à leur arrivée rue des Saints-Pères et de leur donner nuit et jour les soins les plus urgents. Comme, d’autre part, le gagnant-maîtrise ne recevait des religieux aucun traitement, il avait cherché hors de lhôpital une charge rétribuée : à l’époque où Georges Mareschal le rencontra, Roger était « chirurgien du prince de Conti ». Les grands seigneurs entretenaient autrefois près d’eux un « chirurgien domestique ». Ce praticien conservait la latitude de visiter sa clientèle ou de fréquenter les hôpitaux, mais il devait se trouver en tout temps à la disposition de son maître et surtout le suivre à la guerre. L’emploi augmentait d'importance avec la qualité du seigneur : Remy Roger, chirurgien de Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, neveu du Grand Condé et gendre de Louis XIV (2), possédait une place considérée. Néanmoins il ne faisait pas partie des cinquante-deux chirurgiens des maisons royales, que l’arrêt du Conseil d'Etat du 1 juin 1669 autorisait à tenir boutique à Paris sans s’être fait agréger à la Communauté des chirurgiensbarbiers de cette ville.

(1) Index funereus.

(2) Il venait d’épouser, en 1680, Mile de Blois, fille légitimée du roi et de Mlle de la Vallière.

Roger logeait à l’hôtel de Conti, rue des Poulies : cette petite voie parisienne réunissait la place du Louvre à la rue Saint-Honoré (1). La boutique où travaillait Mareschal étant située non loin, il est probable que le gagnant-maitrise et le frater se rencontrèrent près de quelque malade : une mutuelle sympathie causa leur liaison, car leurs caractères offraient des ressemblances. Les contemporains font l’éloge de la noblesse et de la loyauté de Mareschal, et Devaux écrivait dans son Index funereus :« Remy Roger était un homme très sage, également recommandable par son habileté dans son art et par l’assemblage de toutes les qualités qui forment un homme d'honneur. »

Frappé de l’adresse que montrait déjà Mareschal dans ses opérations, le gagnant-maîtrise le présenta au père Mathias Goddé (2), qui fut prieur de la Charité de 1678 à 1681, et le garçon de Me Le Breton fréquenta dès lors assidûment la maison des frères. Son admission constituait une faveur assez rare. Un siècle plus tard, Tenon mentionnait la présence à l’hôpital de six élèves externes seulement. Or, sur les cent lits peuplant les salles en 1680, on en réservait une trentaine aux cas chirurgicaux; les novices étudiant l’art opératoire suffisaient donc à seconder les deux chirurgiens laïques. Comme le maître ordinaire Morel pouvait se faire accompagner dans

ses visites par son apprentif et ses garçons, il est certain que le

Père prieur accordait très difficilement aux fraters l’autorisation d’assister régulièrement aux pansements.

Introduit dans la maison de larue des Saints-Pères, Mareschak gagna l’estime des religieux et fut admis à suivre les cours faits aux novices sur l’anatomie. Plus tard, dans un Mémoire que les frères produisirent au cours de leurs difficultés avec le

premier-chirurgien du roi, ils écrivaient : «M. Mareschal n’eut

point d'école plus utile pour lui que l’hôpital de la Charité; ik s’y forma en travaillant concurremment avec les religieux. »

Vers 1683, Roger se vit obligé d'entreprendre un voyage; les frères de la Charité consentirent à se priver momentanément de ses services, mais 1l dut se faire remplacer à l’hôtel de

(1) Son emplacement est maintenant compris dans la partie de la rue du Louvre située entre la rue de Rivoli et la rue Saint-Honoré. (2) Fernand GILLET, Etude historique sur l'hôpital de la Charité, p. 96.

Conti et proposa au prince de recevoir pendant son absence les soins de Georges Mareschal. Après plusieurs années d’appren- tissage, le frater de la rue des Lombards jouissait d’une certaine liberté : Me Le Breton lui permit de venir habiter l'hôtel de la rue des Poulies, et Mareschal sut y faire apprécier ses services; quand Roger reprit possession d’un emploi où son ami lavait si bien suppléé, leur liaison devint plus intime.

Le chirurgien du prince de Conti était marié; une de ses sœurs, nommée Marie, habitait le quartier Saint-André-des- Arts avec Mme Roger mère; Remy Roger songea bientôt à l’union possible de Georges Mareschal et de sa sœur; mais, en dépit de ses qualités morales et de sa réputation naissente, Mareschal n’avait aucun avenir. Ne pouvant pas éco- -nomiser l’argent nécessaire aux examens de la maitrise, il devrait toute sa vie rester au service des autres, ou quitter Paris. Sachant assez de chirurgie pour ouvrir avec succès une boutique en province, le garçon de Me Le Breton manifestait déjà l'intention de retourner à Gravelines : Marie deviendrait donc la femme d’un barbier de petite ville. Roger ambitionnait pour elle un sort plus relevé, et il abandonnait l’idée de la marier à Georges Mareschal quand une heureuse circonstance vint modifier la destinée du jeune homme.

L'année 1684 s’avançait : la date allait échoir où Remy Roger, ayant accompli son stage à la Charité, serait reçu maître chirurgien, et l’espoir de lui succéder agitait un grand nombre de fraters.

Il existait à Paris six hôpitaux possédant le droit de faire entrer gratuitement un de leurs « garçons » à Saint-Côme (1).

(1) Ce mode de recrutement de la Communauté n’y amenait donc annuellement qu’un seul nouveau confrère, tandis que les examens du chef-d'œuvre consacraient en moyenne six maîtres : le nombre des privilégiés était minime; néanmoins, les chirurgiens de Saint-Côme se plaignaient de cette admission forcée. L’un d’eux, nommé Lou:s Prioust, sollicitant pour ses collègues l’exemption des charges publiques, écrivait en 1670 au lieutenant de police : « Ce qui cause aux suppliants un préjudice très considérable et ce qui leur est le plus à charge, c’est d’être obligés d'admettre au nombre des maîtres ceux qui servent quelque espace de temps l'Hôtel-Dieu, l'hôpital des Incurables, la Charité-des-hommes, les hôpitaux de Bicêtre, de la Salpêtrière et de la Pitié. » (Bibliothèque Mazarine, À 11192, p. 15.) Prioust exagérait un peu le nombre des places de gagnant-maîtrise existant en 1670. À cette date, il y en avait bien deux à l’Hôtel-Dieu (dont une pour l’hôpital des Incurables) et une troisième à la Charité. Mais l’édit d'avril 1656 « portant établissement de l’Hôpital Général pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et faubourgs de Paris » n’en créa que deux, l’un à la Salpêtrière, l’autre à

La dernière place de gagnant-maîtrise avait été instituée à l'hôtel des Invalides, et l’édit de 1674 expliquait en détail les privilèges qu’elle comportait : « Voulons aussi que le principal chirurgien qui servira dans le dit hôtel acquière et gagne sa maîtrise dans notre bonne ville et faubourgs de Paris, après avoir servi et travaillé dans le dit hôtel durant le temps et espace de six ans consécutifs, et que les dits chirurgiens jouissent des mêmes droits et privilèges que les autres maîtres, lesquels seront tenus de les recevoir comme réputés suffisants et capables, sur le certificat qui leur sera donné par le dit directeur et administrateur général, sans qu’ils soient obligés de subir aucun examen ni faire aucuns frais pour être reçus à la dite maîtrise; et, si les dits maîtres différaient de les recevoir, nous leur permettons, par ces présentes, de tenir boutique, et entendons que, du jour où 1ls auront été présentés aux dits maîtres pour être reçus, 1ls jouissent des droits de séance et tous autres, tout ainsi que s’ils avaient été reçus par le corps de l’art de chirurgie; faisons défense aux dits maîtres de les empêcher ou troubler dans l’exercice d’icelui, à peine de trois cents livres d'amende. »

L'emploi de gagnant-maîtrise à la Charité était le plus envié, Car, occupé jusque-là par d’excellents praticiens, 1l valait à son titulaire une clientèle de choix. Le premier aide des frères, nommé Hugues Régnier, avait été un chirurgien réputé, et, si les deux suivants ne l’égalèrent pas, lit-on dans un factum rédigé par les religieux au dix-huitième siècle, c’est qu'ils furent imposés aux prieurs par la Communauté des barbiers-chirurgiens : l’un d’eux, Bernard (1614-1620), « eut une mauvaise conduite à l’hôpital; il était incapable et fut mal charitable envers les pauvres. » L’autre, Bourdon, entré à la Charité en 1620, s’enfuit trois ans plus tard en pays étranger, «à la suite d’une procédure faite contre lui. » Mais, après ces deux médiocres serviteurs, tous les gagnants-maîtrise obtinrent l'agrément des frères; les barbiers-chirurgiens et les religieux s’entendirent pour confier le poste à de bons opérateurs : « Le Bicêtre : l'hôpital de la Pitié, qui constituait avec les deux autres l'Hôpital Général, ne Comportait aucune place privilégiée. Quatre ans plus tard, en 16784, l’édit d’établissement de l’Hôtel des Invalides vint porter véritablement à six le chiffre des

emplois de gagnant-maîtrise, et jusqu’à la Révolution il ne s’en créa plus de nouveaux.

gagnant-maitrise de la Charité, continue le factum, fut souvent un homme instruit, et dont les talents étaient connus avant

même qu’il briguât la place. » Les habiles lithotomistes Rufin et Jonnot, successeurs de Bourdon, restèrent attachés à l’hôpital, le premier de 1623 à 1642, le second de 1642 à 1667. Si Jean Mongelet, qui vint après eux, n’eut pas de notoriété, Tolet, son successeur, acquit une grande réputation dans l’opération de la taille, et le gagnant-maîtrise Remy Roger devint. un praticien estimé : « À la fin du dix-septième siècle, écrit Louis, la chirurgie était cultivée dans les écoles et exercée dans le public par des hommes excellents dont le nécrologe des chirurgiens de Paris a conservé la mémoire, tels que Passerat, Roger et autres (1). » |

Un dernier avantage augmentait aux yeux des fraters la valeur du poste bientôt vacant : le gagnant-maîtrise de la Charité pouvait obtenir son admission dans la Communauté des chirurgiens avant d’avoir accompli la durée totale de son stage à l’hôpital. D’après le privilège des frères, cette durée

devait être de six ans. Si les « garçons » se fussent succédé régu-

lièrement, Remy Roger eùt été, depuis le départ de Régnier en 1614, le onzième frater admis rue des Saints-Pères; or, xl n’était que le septième. De 1623 à 1667, les longs séjours à la Charité des chirurgiens Rufin et Jonnot enlevèrent cinq places de gagnant-maïîtrise aux aspirants du métier. À cette époque, les religieux n’admettaient qu’un seul aide; si le titulaire de l'emploi, âprès le stage réglementaire, demandait à continuer un service lui procurant dans Paris une nombreuse chentèle, personne ne pouvait obliger le prieur à le renvoyer. Mais les religieux obtinrent une compensation pour les fraters parisiens : la Communauté des chirurgiens consentit à abréger le stage pour ceux des jeunes praticiens qui montreraient une capacité hors de pair. Ainsi le lithotomiste Tolet, entré à l’hôpital en 1674, fut reçu dans la corporation en 1679, après cinq ans de service seulement.

Pendant que les plus habiles « garçons » escomptaient la succession de Roger, Mareschal continuait de fréquenter les salles de la Charité, et les religieux le prenaient en affection :souvent

(1) Histoire de l’Académie royale de chirurgie. Mémoires de l’Académie, t. X, p. 54, :

ÿ2 GEORGES MARESCHAL, SEIGNEUR DE BIÈVRE

les deux chirurgiens de l’hôpital, Morel et Roger, lui confiaient des opérations qu’il pratiquait avec une pleine réussite. Un jour enfin, le Père prieur Jacques Boucher fit entendre à Remy Roger que, si son ami se mettait sur les rangs des candidats, à lui peut-être serait attribuée la place de gagnant-maïtrise. Les fraters qui la briguaient allaient passer un examen devant le lieutenant du premier-chirurgien du roi et les prévôts de Saint-Gôme : Georges Mareschal se joignit à eux et subit avec succès l’épreuve de rigueur; mais plusieurs autres candidats avaient parfaitement répondu aux questions des prévôts, et le prieur de la Charité eut à subir l’assaut de leurs protecteurs ({). Le concurrent le plus sérieux de Georges Mareschal était le chirurgien du maréchal d’Estrade : le vieux diplomate, depuis le traité de Nimègue dont 1l venait de diriger la discussion, possédait de l'influence. IT alla jusqu’à offrir au Père Boucher une somme de cent louis (2) pour les malades de lhôpital, en échange de la nomination de son « domestique ». Mais le prieur avait vu Mareschal à l’œuvre : « Ce jeune chirurgien donnait dès lors, dit un factum de 1718, les plus hautes espérances pour l'illustration de son art. » Jacques Boucher voulut assurer à ses malades les soins d’un habile opérateur, et, persuadé qu'aucune somme d’argent ne compenserait pour eux un tel avantage, il déclara que le frater de M: Le Breton était définmtivement admis à emploi de gagnant-maîtrise de l’hôpital de la Charité. |

(1) On n’était pas arrivé sans difficultés à cette façon de procéder. Dès l’apparition des lettres patentes de 1612, créant la place de gagnant-maîtrise à la Charité, les barbiers s’'émurent de cette nouvelle porte ouverte dans leur Communauté, et ils firent opposition à l'exécution des lettres. Le Parlement, pour donner autant que possible satisfaction aux deux parties, procéda à l’enregistrement de l'acte royal, le 24 mars 1616, maïs il décida que le garçon destiné à gagner sa maitrise à la Charité serait fourni aux religieux par la Communauté des barbiers, après examen des candidats. Les frères luttèrent contre cette servitude et ils obtinrent de nouvelles lettres patentes leur permettant de choisir seuls les gagnantsmaîtrise. Vain succès : les arrêts du Parlement du 23 juin 1618 et du 28 mai 1621 s’opposèrent à la volonté du roi,en ordonnant l'exécution de l’arrêt du 24 mars 1616. Une nouvelle tentative des frères en 1667 ne fut pas plus heureuse. Cependant, le 23 juillet 1668, ils élaborèrent un règlement général qui fut confirmé par lettres patentes enregistrées le 16 avril 1669, et où l’article 24 était ainsi conçu : « Les médecins, chirurgiens et autres officiers séculiers seront choisis par le prieur de chaque maison. » Après cette victoire, les frères adoptèrent, par composition avec la Communauté de Saint-Côme, le moyen terme de l’examen passé devant les prévôts et du choix définitif laissé au prieur.

(2) Le louis d’or valait alors dix livres; c'était une somme de mille livres (c’est à-dire plus de cinq mille francs) que les pauvres devaient perdre en cas de refus.

Désormais la carrière chirurgicale s’annonçait honorable pour Mareschal. Il atteignait à peine sa vingt-sixième année : Ja place obtenue lui permettrait d’amasser quelque argent, et dans six ans il serait reçu maître de Saint-Côme sans payer les frais énormes du grand chef-d'œuvre. Le nouveau gagnantmaitrise abandonna donc son idée de retour à Gravelines. Il pouvait dès lors prétendre à la main de Marie Roger, et le chirurgien du prince de Conti, n'ayant plus d'inquiétude pour l'avenir des jeunes gens, la lui accorda aussitôt.

Depuis que les incendies de la Commune ont détruit les anciens registres paroissiaux, il est devenu difficile de rétablir la fihation dans les familles parisiennes. Cependant on conserve à la Bibliothèque nationale plusieurs manuscrits du dix-huitième siècle dans lesquels de patients généalogistes ont reproduit un grand nombre d’actes de baptême, de mariage et d’inhumation. Deux de ces documents contiennent copie de Pacte de mariage de Georges Mareschal et de Marie Roger; cette pièce était ainsi conçue :

Paroisse Saint-André-des-Arts.

25 octobre 1684. Furent mariés Georges Mareschal, chirurgien à Paris, fils de défunt Jean et de défunte Marguerite Sel, et Marie Roger, fille de défunt Rémy Roger et de Barbe Supplée. P. Rémy Roger, frère de la mariée, Adrienne Farre, sa belle-sœur (1).»

L'église Saint-André-des-Arts (2), paroisse de la famille

(1) CLAIRAMBAUT, 989, et ms. fr. 32589. Cette pièce est une de celles qui permettent d'identifier Georges Mareschal avec l’enfant baptisé à Calais le L avril 1658, sous le nom de Charles.

Le père de Remy Roger était décédé, mais peut-être un de ses fes résidait-il aussi dans l’hôtel de la rue des Poulies. Un manuserit de la Bibliothèque nationale mentionne en 1696 la mort d’une dame Desprez, veuve de M. Roger, secrétaire du prince de Conti; et il existait probablement une autre demoiselle Roger, devenue Mme Guérin, car Georges Mareschal protégea plus tard un « neveu » nommé Martin Guérin, qui fut un praticien distingué. Martin Guérin eut plusieurs enfants, dont un fils, le chirurgien Georges Guérin, et une fille qui épousa Sauveur-François Morand, secrétaire de l’Académie royale de chirurgie (voir l’Appendice n° 8). Enfin peut-être le maître chirurgien Martin Roger, dont Devaux mentionne la mort en 1684, appartenait-il aussi à la famille de l’ancien gagnant-maîtrise; son prénom de Martin, donné au jeune Guérin, pourrait le faire supposer, bien que la famille de Remy Roger fût, d’après Devaux, originaire de Champagne et non de Lorraine : « Martin Roger, décédé le 26 janvier 1684, écrit l’auteur de l’Zndex, était gentilhomme lorrain et n’avait pas cru déroger en devenant maître-chirurgien. » (Devaux fait là un jeu de mots involontaire).

(2) La cure de Saint-André-des-Arts était un des tro:s bénéfices dont, par une vieille coutume, l'Université nommait les titulaires : fait curieux, les deux autres

se VILLE * 1

Roger, s’élevait sur la place qui porte encore son nom, à la jonction des rues Saint-André-des-Arts, Danton et Hautefeuille. Elle était, écrit Germain Brice en 1706, « fort simple et fort vilaine, » mais on admirait à l’intérieur les mausolées du magistrat Christophe de Thou et de l’historien Jacques-Auguste de Thou, père de l’infortuné compagnon de Cinq-Mars. Dans le chœur, à côté du grand autel, reposait depuis 1672 la mère du prince de Conti dont Remy Roger fut le chirurgien domestique. Née Anne Martinozzi, cette princesse était une nièce de Mazarin; pour honorer ses vertus, Girardon orna sa tombe d’une statue de marbre blanc « figurant par ses attributs la foi, l’espérance et la charité ». Plus tard, le même statuaire exécuta le buste de Mareschal, devenu « chef de la chirurgie du royaume ».

L'église Saint-André contenait une tombe plus sacrée encore pour un frater :au bas de la nef, c’est la pierre funéraire d’Ambroise Paré que foulèrent les pieds des Jeunes mariés (1). Le gagnant-maitrise remplit plus tard auprès de Louis XIV la place que le «père de la chirurgie française » avait occupée auprès de Charles IX; maintenant, les médaillons de Georges Mareschal et d’Ambroise Paré figurent l’un près de l’autre au frontispice de l’Ecole de médecine.

Il est peu probable que les sœurs du gagnant-maîtrise aient accompli le long voyage de Gravelines à Paris pour assister à son mariage. Elisabeth Mareschal, devenue veuve, avait perdu le seul enfant qui lui restât, sa fille Françoise, décédée au

paroisses pourvues par ses soins, Saint-Côme et Saint-Germain-le-Vieux, ont subi le même sort que Saint-André, et il n’en reste plus trace. Les différents corps de l’Université exerçaient tour à tour le privilège de nomination aux trois bénéfices; la Faculté de droit commençait, puis venait le tour de la Faculté de théologie, puis celui de chacune des quatre Nations ou classes de la Faculté des arts, portant les noms d'Allemagne, Picardie, Normandie et France, enfin celui de la Faculté de médecine; cette dernière choisissait ordinairement un fils de médecin. Le curé qui bénit l’union de Georges Mareschal s’appelait Nicolas Mathieu, et son père était un docteur réputé de Paris; désigné par la Faculté de médecine, le 19 avril 1678, il mourut en 1706. Le hasard voulant que le droit de nomination appartint alors à la même Faculté, ce fut encore un fils de médecin, M. Labbé, qui succéda à Nicolas Mathieu. De nombreux privilèges comme celui-là contribuaient à rendre la situation sociale des docteurs bien supérieure à celle des chirurgiens-barbiers de Saint- Gôme.

- (4) Bibliothèque nationale, ms. fr. 32589. « Inhumation de M. Ambroiïse Paré, premier-chirurgien du roi, à Saint-André-des-Arts, le 22 décembre 1590. » Paré, que Brantôme et Sully disaient calviniste, s’était certainement converti au catholicisme, car l’archevêque de Paris n’eût pas reçu, dans une de ses églises, le corps d'uñ « hérétique ».

mois d’août 1682 (1); elle se remaria le 30 avril 1686 avec

François du Breüil. Quant à Jeanne, elle atteignait l’âge de seize ans. « M. Mareschal épousant Mile Roger, écrit Morand, abandonna entièrement le dessein de retourner à Calais, et, devenu peu de temps après maître de son patrimoine, il en fit don à sa sœur qui embrassa l’état religieux. » De nouveau, le secrétaire de l’Académie de chirurgie se montre peu documenté en cette partie de son Eloge de Mareschal : le gagnant-maîtrise ne possédait que les quatre-vingts livres déposées à Gravelines entre les mains de Léonard Knopf, et, depuis 1683, date à laquelle il eut vingt-cinq ans, le jeune homme pouvait disposer librement de ce que Morand appelle son « patrimoine ». Grâce à la hbéralité de son frère, Jeanne entra comme novice dans un ordre religieux, peut-être à Gravelines même, où il existait depuis 1620 un couvent de Clarisses.

Georges Mareschal attendit quelque temps avant de prendre son service à la Charité; le stage de Remy Roger dans cet hôpital n’était pas entièrement terminé en octobre 1684, et c’est seulement le 3 février 1685 qu'il fut admis à la maîtrise de la Communauté de Saint-Côme. On lit dans le tome XVI des Commentaires de la Faculté de médecine : « Samedi 3 février et lundi 5 février de l’année 1685, le nommé Roger prouva sa capacité en satisfaisant à l’examen dit « légère expérience »; pendant six ans 1l avait donné ses soins aux malades pauvres de l'hôpital de la Charité. Il fut recu à la maîtrise en présence de MM. Thuilher et Denis Puylon et du doyen » (2).

Le beau-frère de Mareschal put alors ouvrir une boutique et y recueillir les profits de la barberie. Louis-Armand, prince de Conti, étant mort sans enfants en 1685, son titre passa à son frère, connu jusque-là sous les noms de comte de la Marche et de prince de la Roche-sur-Yon. Remy Roger demeura le chirurgien domestique du nouveau prince de Conti et de la veuve de Louis-Armand, fille légitimée de France; l’acte mortuaire de sa femme, retrouvé à la Bibliothèque nationale, montre que

(1) Archives de Gravelines, F F 180.

(2) Die sabbati 3a februarii et die lunæ 5a anni 1685, leviori, ut vocant, examine, probata fuit industria dicti Roger, qui per annos sex totus fuerat in curandis

pauperibus et ægris nosocomii dicti de la Charité. Admissus fuit ad magisterium præsentibus M. M. Thuillier et Dionysio Puylon, cum decano. »

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d6 GEORGES MARESCHAL, SEIGNEUR DE BIÈVRE

la surveillance de sa boutique ne l’empêchait pas d’habiter l’hôtel de Conti (1).

Tandis que Roger se faisait admettre dans la Communauté des chirurgiens de Paris, Georges Mareschal, sous les ordres de Morel, commençait à donner deux fois par Jour ses soins aux pauvres de la Charité. Il était aidé dans ce travail par plusieurs confrères de Saint-Côme, car depuis quelques années les religieux, pour augmenter les ressources chirurgicales des malades, autorisaient leurs anciens « garçons » devenus maîtres à fréquenter l’hôpital. Ces praticiens n’en retiraient aucun profit pécuniaire, mais ils acquéraient de l'expérience et de l’habileté. Leur titre de « maître chirurgien de la Charité » (sans la qualification d°’ « ordinaire » réservée à Morel) leur procurait d’ailleurs la confiance du public. Comme les pansements étaient pratiqués à des heures où Mareschal n’eût pas pu se présenter dans sa clientèle bourgeoise, son service à l’hôpital ne nuisait aucunement à l’exercice de sa profession en ville. De grand matin, après la première visite des malades, le gagnant-maîtrise rejoignait le quartier Saint-André-des-Arts, où 1l habitait près de la famille de sa femme, et ne revenait plus à la Charité que dans la soirée. N'ayant n1 boutique ni garçons, il possédait, grâce à son nouvel emploi, le droit d’aller saigner et opérer à domicile, sans que la Communauté de Saint-Cômé pût le poursuivre pour exercice de la chirurgie sans privilège. Suffisamment occupé, il ne rechercha aucune place analogue à celle de son beau-frère Roger : d’après Morand, il refusa, au contraire, les postes de ce genre qui lui furent offerts.

En 1685, Marie Roger donnait à Georges Mareschal un premier fils; le manuscrit français 32589 de la Bibliothèque nationale renferme copie de son acte de baptême :

«Paroisse Saint-André-des-Arts. 22 mai 1685. Baptême de Georges, né le 19 précédent, fils de Georges Mareschal, chirurgien, et de Marie Roger. M. Adrienne Farre, femme de Remy Roger, maître chirurgien. »

En recueillant ce document, le généalogiste auquel on doit

(1) « Lundi 15 octobre 1695. C. $. E. de Adrienne Farre, femme de M. Roger, maître chirurgien juré et de leurs altesses sérénissimes Mgr et Mme la princesse douairière de Conti, décédée en l'hôtel de Conti, rue des Poulies; qui se fit

à dix heures du matin en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle fut inhumée. » (Ms. fr. 32831.)

le ms. 32589 a omis de citer le parrain de l’enfant. Le gagnantmaîtrise, qui n’avait à Paris aucun membre de sa famille, dut faire tenir son fils sur les fonts baptismaux par un ami, un frater peut-être.

Georges Mareschal quitta vers 1686 le quartier Saint-André pour se rapprocher de la Charité, et vint habiter la paroisse Saint-Sulpice. Pendant la fin de son stage à l’hôpital, sa femme eut encore deux filles, Marie-Denise et Marie-Thérèse, qui furent baptisées à Saint-Sulpice les 16 novembre 1686 et 4 novembre 1687 (1). La petite Marie-Denise eut comme parrain son oncle Remy Roger, et comme marraine « Germaine- Marie de Barbançois, veuve de messire Jacques-Ferdinand Chauvelin, chevalier, seigneur de Luzeret, trésorier de la maison du roi ». Quant à Marie-Thérèse, le manuscrit cite seulement les noms de ses père et mère.

Peu après la naissance de sa seconde fille, la réputation du gagnant-maitrise lui valut d'entrer dans la Communauté de Saint-Côme, bien avant d’avoir accompli en entier son stage

hospitalier.

(1) Sur le ms. 32593, qui donne leurs actes de baptême, Mareschal est chaque fois qualifié de « chirurgien de la Charité ». C’est donc ce titre que portait habituellement le gagnant-maîtrise, alors que celui de « maître chirurgien ordinaire » de cet hôpital était réservé à Claude Morel.

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