‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 11 sur 182 · CHAPITRE. VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE. VI

Maladie de Louis XIV en 1696; Mareschal appelé en consultation par le roi, son émotion; il « opine » d’un geste ; guérison de Louis XIV. — Mareschal s’attire l’amitié du premier-chirurgien Félix.

Maladie et mort de Charles XI de Suède : Mareschal et M. de Palmquist.

Félix et ses amis Boileau et Racine; Mareschal soigne Fanchon Racine. — II épuve deux insuccès chirurgicaux. — Opération célèbre qu'il fait au maréchal de Villeroy.

Nouvelle situation sociale de Mareschal; l’armorial de France; armoiries de Mareschal et de quelques chirurgiens.

Louis XIV fut sujet toute sa vie aux infirmités corporelles : le Journal de la santé du roi, que tinrent successivement les premiers-médecins Vallot, Daquin et Fagon, énumèêre tous les lavements, les purgations, les tisanes, les gargarismes, les cataplasmes, les opiats, les pilules, les baumes, les liniments, les lotions, les emplâtres et les embrocations que nécessitèrent ses innombrables maladies ou indispositions. Le Roi-Soleil donna donc beaucoup de travail à ses chirurgiens, et, sans parler des saignées, il subit plusieurs cruelles opérations. La principale fut la fameuse incision de sa fistule anale, en 1686 : elle valut au premier-chirurgien Félix un présent de cent cinquante mille livres (environ six cent mille francs), le domaine des Moulineaux et enfin des lettres de noblesse. Dix ans après, le traitement d’une nouvelle affection chirurgicale de Louis XIV consacrait la réputation de Georges Mareschal.

€ Le 12 août 169,6, écrit le premier-médecin Fagon, comme le roi mettait sa perruque le matin, il sentit de la douleur à la nuque du cou, où j’aperçus une petite pointe rouge que je reconnus d’abord pour le commencement d’un furonele, mais si petit, que nous n’insistâmes pas à le couvrir, le roi ayant de la répugnance pour un emplâtre de la grandeur d’une mouche de dame que M. Félix lui proposait. » Le mal ne tarda pas

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s’envenimer, et le marquis de Dangeau écrivait le 18 août : « Le roi se trouva fort incommodé de son clou; il entendit la messe dans son lit. » Le 19, le mémorialiste continuait ainsi : «Le mal du roi augmente plutôt que de diminuer; il commence à mal dormir les nuits et a même un peu d'émotion que ces sortes de maux-là ont accoutumé de donner. »

Cependant, Fagon avait appliqué sur le cou du roi un cataplasme savamment composé : pulpe d’oseille, pulpe d’oignons de lis et saindoux. Ce traitement ne donnant aucun résultat, les officiers de santé s’inquiétèrent : le 19 août, Fagon et Félix couchèrent dans la chambre du roi et ne le quittèrent plus les nuits suivantes, car, dès lors, il eut de continuels accès de fièvre.

€ II était contraint de garder le lit, dit Fagon, par l’impossi-

bilité de soutenir debout le poids de sa tumeur, qui était prodigieusement étendue, et occupait tout le cou d’une oreille à l’autre, de la largeur de quatre grands doigts de haut en bas, épaisse de deux travers de doigt, avec une dureté et une rougeur brune épouvantable. »

En vain le premier-médecin fit-1l préparer par le premier-apothicaire un cataplasme de mauve, de guimauve, d'oignons de lis, de ciguë, de telephium, de camomille et de liquidambar ; en vain imagina-t-1l un emplâtre de litharge, d’aimant, de térébenthine et d’huile d’olive : le clou de Louis XIV, « dégénéré en un terrible anthrax, devenait érésypélateux. » :

Naturellement Fagon avait pensé à faire saigner le roi, car c'était le grand remède pour toute maladie; il appela donc à Versailles M° du Tertre, chirurgien le plus réputé pour le maniement de la lancette. Mais Louis XIV, qui montrait beaucoup d’aversion pour la saignée, refusa de suivre lordonnance de son premier-médecin : le parrain de François Mareschal revint à Paris sans avoir prouvé une fois de nlus son habileté.

La suppuration de l’anthrax s’établissant par deux ouvertures très rapprochées, il fallut couper la petite bande de chair qui les séparait. Le marquis de Sourches, dont le journal est souvent plus détaillé que celui de Dangeau, mentionne que ce premier coup de bistouri fut donné le 21 août : « Le 21, les chirurgiens jugérent à propos de faire une incision au mal du roi,

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qui était effectivement un carboncle ou charbon (1), et non pas un simple clou; ce fut Félix, son premier-chirurgien, qui lui fit l’opération; en même temps la goutte le prit aux deux pieds, et, comme il souffrait de tous côtés, il ne se laissait guère voir aux courtisans, ce qui les comblait de tristesse. »

Louis XIV était sujet à la goutte; cet accès malencontreux rendit ses nuits plus pémibles. Le 25, comme d’autres ouvertures se produisaient dans l’anthrax, le roi reçut de Félix « deux petits coups de ciseaux ». Cette fois, ilse croyait délivré des chirurgiens, et Sourches écrivait le soir même : « Le 25, le roi commença à donner à son dîner la liberté à tous les courtisans de le voir; il parut gai, mangeant très bien et avec appétit. »

Jusqu’alors on avait caché la véritable nature de son mal : comme le danger paraissait conjuré, les médecins n’en firent plus mystère. Louis XIV n’était cependant pas au bout de ses souffrances : le 29, un nouvel anthrax poussait à côté du premier.

Pour nettoyer les incisions faites au cou royal, Fagon y « seringuait » du baume vert de Schroder (2), et Félix les enduisait d’un onguent de son invention : la plaie, au dire de tous, était «belle et vermeille ». Aussi Louis XIV se montra-t-il désagréablement surpris, le 4% septembre au soir, quand son chirurgien lui annonça avec ménagement la nécessité d’un coup de bistouri dans le second anthrax. Mme de Maintenon, qui assistait aux pansements, tomba évanouie; quant au roi, il ne dormit pas de la nuit. Depuis quelque temps il faisait veiller dans sa chambre le poète Racine, qui possédait une charge d’historiographe du roi. Durant ses insomnies, le malade se faisait lire les vies des hommes illustres : le souvenir des hauts faits immortalisés par Plutarque lui donna du courage, car, le 6septembre, il se décidait à consulter le maître chirurgien Bessière, dont il avait reconnu l’habileté en 1686; Sourches donne le résultat de leur entrevue : « Le 7, le roi fut inquiet toute la Journée, ne parlant à personne qu'avec quelque chagrin;

(1) C'était en réalité un anthrax : DionIs, dans son Cours de chirurgie, fait une

distinction entre le carboncle et l’anthrax, et il parle à cette occasion de l’anthrax survenu au roi en 1696. (P. 828.)

(2) Appelé par Sourches baume de Mlle Feillet, du nom de la personne possédant le secret de sa fabrication.

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la raison était que Bessière, ayant le matin vu le mal du rot, avait opiné à faire encore une incision. »

Au cours de la consultation, Félix et Bessière, voyant l’hésitation de Louis XIV à suivre ce conseil, [ui proposèrent de s’adjoindre un de leurs confrères parisiens; appréciant le talent de Georges Mareschal, ils savaient que le chirurgien de la Charité ne dissimulait jamais son opinion et qu’il traiterait le roi comme un malade ordinaire. Or, depuis la guérison de sa fistule, Louis XIV s’intéressait à la Communauté de Saint- Côme et se tenait au courant des principales opérations faites dans sa capitale : les succès de Mareschal et la sûreté de son diagnostic lui étaient donc connus. D'accord avec Félix et Bessière, le roi décida que le maître ordinaire de la Charité serait mandé à Versailles pour le lendemain, et que l’on s’en rapporterait à son avis pour le traitement du nouvel anthrax.

Grande fut l’émotion de Georges Mareschal quand Bessière vint lui transmettre la décision royale. Etre appelé par Sa Majesté constituait le suprême honneur pour un chirurgien de Saint-Côme. La France et les nations voisines avaient les yeux fixés sur le Roi-Soleil : « Toute l’Europe, écrit le duc de Saint-Simon, ne laissa pas d’être fort attentive à un mal qui ne fut pas sans danger. » Nul n’ignorerait donc la haute marque de confiance donnée au praticien de la rue Jacob.

Le lendemain, samedi 8 septembre 1696, Mareschal montait de grand matin avec Bessière dans un carrosse de louage pour gagner Versailles. C’est au moment du « lever du roi », vers huit heures, que devait avoir lieu la consultation. Les deux maîtres se rendirent à l’avance chez le premier-chirurgien pour se concerter avec lui : Félix occupait, en vertu de sa charge, un appartement situé dans le château royal. Mareschal avait eu rarement l’occasion de voir Louis XIV, qui venait peu à Paris. Le roi s’était arrêté à Gravelines les 1er juin 1670 et 2 mai 1671, accompagné de la reine, du dauphin et de la Cour : chaque fois le vieil officier irlandais Jean Mareschal vint se placer avec ses enfants sur le passage du monarque dont la victoire de Rocroy avait consolidé le trône. C’est l’Apollon de trente-deux ans, c’est le fastueux amant de la Vallière et de Montespan que Georges Mareschal put admirer en ces occasions. Agé, en 1696, de cinquante-huit ans et parvenu à l’apogée de

sa gloire, Louis XIV ne provoquait plus que le respect et la crainte : le cœur du maître chirurgien battit d’émoi quand il pénétra dans la chambre royale derrière Félix et Bessière.

Le roi n’habitait pas, à cette époque, la salle qu’on visite actuellement à Versailles comme chambre de Lous XIV : celle-ci fut aménagée par Mansart en 1701. Depuis 1679 jusqu’au commencement du dix-huitième siècle, le salon actuel de l’Œil-de-Bœuf resta divisé en deux pièces : l’une, appelée «salon des Bassans », parce qu’elle était ornée de tableaux dus aux peintres de ce nom, servait d’antichambre, et Le roi couchait dans la seconde, sur laquelle s’ouvrait celle qu’il occupa plus tard et que Dangeau nommait alors : « chambre où le roi s’habille. »

Mme de Maintenon et le premier-médecin Fagon se trouvaient auprès du malade; devant le lit, le duc de Bouillon, auquel sa charge de grand chambellan conférait le droit d’assister aux consultations, se tenait debout. Après un profond salut, les trois chirurgiens passèrent la balustrade séparant le lit royal du reste de la chambre, et Mareschal, pour la première fois, vit de près ce grand roi auquel il devait fermer les yeux dix-neuf ans plus tard, après l’avoir entouré de soins journaliers pendant douze années.

Dès que Félix eut enlevé les compresses de la nuque royale, Mareschal constata l’insuffisance des coups de bistouri entr’ouvrant l’anthrax; mais, impressionné par la majesté du lieu, il n’osa pas élever la voix pour formuler son opinion. Traçant de la main un double trait dans l’espace, 1l fit signe au premierchirurgien qu’il convenait de faire dans le mal une large ouverture en forme de croix. « M. Mareschal est de notre avis, Sire, dit Félix; 1l estime qu’une incision cruciale est nécessaire à la guérison de Votre Majesté. — Faites-la donc, répondit le roi, et ne me ménagez pas cette fois-ci, afin que cette opération soit la dernière. »

Le marquis de Sourches donne le détail de cette matinée : «Le 8 au matin, Bessière revint avec Mareschal, chirurgien de l’hôpital de la Charité de Paris, et comme ils furent d’avis lun et l’autre de faire l’ouverture du mal du roi, il dit qu’on ne l’épargnât point pour n’y plus revenir; et, en même temps, Félix lui donna quatre grands coups de ciseaux et quatre petits, de sorte qu’il donna un libre passage aux humeurs, et

qu'on ne douta plus, après une si grande ouverture, qu’elles n’eussent moyen de s’évacuer entièrement, et le roi d’être parfaitement guéri dans trois semaines. Ce qu’il y eut d’extraordinaire fut que, après une si rude opération, le roi ne laissa pas de dîner en public dans son salon, et, après son dîner, il fit excuse de ce qu’il n'y demeurait pas plus longtemps, disant que l’état où il était parlait pour Iui. »

La guérison de Louis XIV ne fut plus dès lors qu’une question de jours. Le 9 septembre, Sourches consigne en son journal que la plaie est « vermeille » et la suppuration « louable ». De son côté, la princesse Palatine, mère du futur régent, écrivait le 13 à la duchesse de Hanovre : « Avant-hier j’ai vu passer Sa Majesté le roi. La plaie est plus longue que la mainet a la - forme d’une croix. Il endure toutes les souffrances avec une

grande patience et beaucoup de fermeté. Je ne pense pas que la plaie puisse être fermée avant un mois. »

Le 16 septembre, Louis XIV, quittant sa chambre pour la première fois depuis l’opération, se rendit « de son pied » chez Mme de Maintenon (1). Enfin, le 21, accomplissant sa première sortie, il s’en fut promener à Trianon, et le 3 octobre Dangeau pouvait écrire : « Le roi continue à se porter de mieux en mieux; il ne lui reste plus que la sixième partie de sa plaie à fermer, et cela ne lui fait nul mal et ne l’empêche de rien. » D’après le journal de Fagon, Louis XIV se trouva parfaite ment guéri pour la fête de la Toussaint.

Aussitôt après avoir donné son avis dans la consultation du 8 septembre, Georges Mareschal était reparti pour Paris, sans attendre le résultat de l’opération conseillée par lui. Quelques jours après, le roi interrogeait Félix : « Pourquoi, dit-il, ne voit-on plus M. Mareschal à Versailles? » Le premier-chirurgien transmit la parole royale à son modeste confrère; obéissant à cet ordre implicite, le chirurgien de la Charité revint assister à l’un des pansements du roi. Dans le courant de la convalescence, il retourna trois ou quatre fois à la Cour, mais toujours sur l'invitation royale. Tant de réserve lui valut l’estime du

(1) Le chemin n’était pas long : la marquise habitait un appartement situé, comme la chambre royale, au premier étage du château de Versailles, mais à l’aile

gauche. Pour atteindre l’antichambre de sa maîtresse légitime, le roi n’avait qu’à traverser le salon des Bassans, les salles des Gardes et le vestibule de l’escalier de

la reine.

premier-chirurgien Félix, et leur amitié date de cette époque.

Les rares journaux du temps sont très sobres de détails sur la maladie du roi : une sévère censure les empêchait d'informer l’Europe de ce quise passait à Versailles. Cependant, la Gazette de France parle, le 14 septembre, «d’un clou survenu au roi entre les deux épaules, » et le Mercure galant, dans son numéro de septembre 1696, annonce la guérison de Lous XIV bien avant qu’elle n’ait eu lieu : « La santé du roi est parfaitement rétablie, et il n’y a pas à douter que ce prince ne soit d’une constitution à vivre longtemps, puisque son bon tempérament et l’excès de sa bonne santé, si l’on peut parler ainsi, ne pouvant rien souffrir d’impur, ont rejeté tout ce qu’un tempérament moins fort n’aurait pas pu pousser en dehors, et qui par conséquent aurait été fort nuisible. »

Louis XIV n’ignora pas la gravité de son mal. En janvier 1700, Sourches écrivait : «Le 7,le marquis d’O, revenant de Paris à Marly, où le roi était depuis le soir précédent, apporta la nouvelle de la mort de sa cousine Mlle de Crénan, causée par un anthrax au col, qui lui avait donné de grandes douleurs et l’avait obligée de souffrir de grandes incisions. C'était le même mal que le roi avait eu autrefois, et l’on voyait par là quel danger 1l avait couru. »

La confiance témoignée à Georges Mareschal par Louis XIV, au cours de sa maladie de 1696, valut au maître ordinaire de . la Charité l’appel d’un autre prince.

Le roi de Suède se nommait Charles XI; petit-neveu de Gustave-Adolphe, il était monté tout enfant sur le trône, mais son règne eut peu d'éclat, et la plus grande gloire de Charles XT fut d’avoir engendré Charles XII. Au commencement de l’année 1697, ce roi tomba malade. Le genre d’affection dont il souffrait ne paraît pas avoir été exactement connu des contemporains. Saint-Simon, qui n’aimait pas Charles XI, car le prince avait « ruiné tous les seigneurs de Suêde », écrit dans une de ses additions au journal de Dangeau : « Le genre obscur et cruel de la maladie dont mourut ce roi a fait dire aux uns que Dieu même en avait fait Justice dans la vigueur de son âge (1), et à d’autres, qu’il était mort empoisonné. »

(1) Le prince était âgé de quarante-deux ans en 1697.

Le mal se manifestait par de nombreux abcès, et, dans les pre- miers jours du mois d'avril, l’état du prince devint grave.

Les circonstances de la dernière indisposition du roi de France étaient connues de Charles XI : il voulut consulter pour ses abcès le chirurgien auquel Louis XIV devait la guérison de son anthrax. Vers le 8 avril, il écrivit donc à son résident près la Cour de Versailles, M. de Palmaquist, une lettre où 1l lui enjoignait d'offrir à Georges Mareschal une somme considérable, pour le décider à entreprendre le voyage de Suède. En ce temps-là, un courrier ne mettait pas moins de dix-sept jours pour aller de Stockholm à Paris, et il eût fallu près d’un mois au maître chirurgien de la Charité pour effectuer le même trajet.

Ayant reçu le 25 avril les ordres de son maître, M. de Palmquist fit appeler le chirurgien de la Charité, et lui donna le détail exact de la maladie. Comme 1l engageait Mareschal à partir sur-le-champ pour Stockholm, faisant miroiter à ses yeux les magnifiques honoraires offerts par le roi de Suède : « Si lexposé de la maladie est fidèle, lui répondit le chirurgien, 1l m'est impossible d’arriver près de Sa Majesté assez tôt pour la secourir; je ne veux donc pas abuser de sa générosité. » Huit jours après, M. de Palmquist recevait la nouvelle de la mort de Charles XI.

Depuis l’année précédente, Mareschal se rendait fréquem-

ment à Versailles chez le premier-chirurgien Félix : au milieu d’une société choisie, il y rencontrait Boileau et Racine; ces poêtes étaient déjà liés avec Charles-François Félix quand 1l s’initiait à l’art opératoire sous la direction de son père, alors premier-chirurgien du roi. Brossette raconte une farce d’étu-

diants que Félix et Racine jouèrent à Boileau : elle donne la

| mesure de leur intimité. Le futur auteur de la Satire contre les | femmes montrait déjà l’austérité qu’il professa par la suite : ses deux amis le conduisirent un jour chez une fille de mœurs légères et la lui présentèrent comme la cousine de l’un d’eux. Boileau se confondait en égards et en respects, quand tout à coup, dit Brossette, « cette demoiselle, faisant semblant de vouloir prendre une puce, troussa sa Jupe et sa chemise, se découvrant jusqu’à la ceinture. » Stupéfait, Boileau s’esquiva immédiatement sans plus de salutations. Pour l’excuse de

ses amis, ajoute Brossette, « il faut se souvenir que dans ce temps-là ils étaient bien jeunes tous trois. »

Mareschal avait déjà vu Boileau chez Mme Tancrède, marraine de son fils François, et il connaissait Racine par son ami du Tertre : bientôt le second de ces poètes le prit comme chirurgien de sa famille. Racine avait sept enfants qu'il désignait par des surnoms, tels que Nanette, Babet, Fanchon, Madelon, Lionval (1). Ecrivant à son fils Jean-Baptiste, le 31 mars 1698, Racine lui conte une indisposition survenue à Fanchon, alors âgée de douze ans, et il est curieux d’entendre le célèbre tragique s'exprimer en père de famille; ses théories médicales sont particulièrement amusantes :

« Je vous assure, écrit-il, que vous auriez encore pensé plus sérieusement que vous ne faites peut-être sur l’incertitude de la mort et sur le peu que c’est que la vie, si vous aviez eu le triste spectacle que nous venons d’avoir, votre mère et moi, cette après-diner. La pauvre Fanchon s’était beaucoup plainte de maux de tête tout le matin. Elle avait pourtant été à confesse à Saint-André (2). En dînant, ses maux de tête l’ont reprise, et on a été obligé de la mettre sur son lit. Sur les trois heures, comme je prenais mon livre pour aller à vêpres (3), J'ai demandé de ses nouvelles. Votre mère, qui la venait de quitter, m'a dit qu’elle lui trouvait un peu de fièvre. J’ai été pour lui tâter le pouls. Je lai trouvée renversée sur son lit, la tête qui lui traînait à terre, le visage tout bleu et tout boufli, sans la moindre connaissance, avec une quantité horrible d’eaux qui l’étouffaient et qui faisaient un bruit effroyable dans sa gorge : enfin, une vraie apoplexie. J’ai fait un grand cri, et je l’ai prise dans mes bras, mais sa tête et tout son corps n’étaient plus que comme un sac mouillé; ses yeux étaient tout renversés dans sa tête; un moment-plus tard, elle était morte. Votre mère est venue toute éperdue et lui a jeté deux ou trois poignées de sel dans la bouche, en lui ouvrant les dents par force; on l’a baignée d’esprit-de-vin et de vinaigre, mais elle a été plus d’une grande demi-heure entre nos bras dans le même état que je vous ai représenté, et nous n’attendions que le moment qu’elle

(1) Ce dernier fut Louis Racine, auteur du poème de {a Religion. (2) Saint-André-des-Arts.

(3) C’était le lundi de Pâques.

allait étouffer. Nous avions vite envoyé chez M. Mareschal et chez M. du Tertre, mais personne n’était au logis. A la fin, à force de la tourmenter et de lui faire avaler par force tantôt du vin, tantôt du sel, elle a vomi une quantité épouvantable d'eaux qui lui étaient tombées du cerveau dans la poitrine. Elle a pourtant été deux heures entières sans revenir à elle, et il n’y a qu’une heure à peu près que la connaissance lui est revenue. Elle m’a entendu dire à votre mère que j'allais vous écrire, et elle m’a prié de vous faire ses compliments : c’est en quelque sorte la première marque de connaissance qu’elle nous a donnée. Elle ne se souvient de rien de ce qui lui est arrivé, mais, à cela près, je la crois entièrement hors de péril. Je m’assure que vous auriez été aussi ému que nous l’avons tous été. Madelon en est encore toute effrayée, et a bien pleuré sa sœur qu’elle croyait morte. »

Racine habitait depuis 1693 la rue des Marais-Saint-Germain (actuellement rue Visconti). Mareschal avait donc peu de chemin à faire pour aller de sa boutique à la maison du poète. Quand il put s’y rendre, l'alerte était passée. Il est probable qu’il saigna néanmoins la petite Fanchon. Fagon, premier-médecin du roi, consulté peu après, déclara que la fillette avait souffert d’un « catarrhe suffoquant (1) ».

Les émotions qu'éprouva Racine en cette journée du 31 mars 1698 aggravèrent une affection hépatique dont 1l souffrait. « {l fut attaqué, écrit son fils Louis, d’une fièvre assez violente que les médecins firent passer à force de quinine. Il se croyait guéri, lorsqu'il lui perça à la région du foie une espèce d’abcès qui jetait de temps en temps quelque matière. Les médecins lui dirent que ce n’était rien. » Le poète ayant recours aux chirurgiens, son abcès fut ouvert le 19 avril 1699; ce traitement arrivait trop tard et l’on ne réussit pas à sauver le malade, qu mourut le 22 avril. Louis Racine ne nomme pas l’opé-

(1) Jean-Baptiste Racine, à qui le poète écrivait l’indisposition survenue à sa sœur Fanchon, possédait une charge de « gentilhomme ordinaire du roi ». A ce moment il se trouvait à la Haye, avec les plénipotentiaires de Ryswick. Il répondit à son père que la maladie de Fanchon provenait tout simplement de ce qu’elle ne se mouchait pas assez. « Je lus votre lettre à Fanchon, lui manda Racine le 25 avril, et elle fut fort touchée de l’intérêt que vous prenez à sa maladie, et du soin que vous prenez à lui donner des conseils de si loin. Elle ne fait plus autre chose depuis €e temps-là que de se moucher, et fait un bruit comme si elle voulait que vous l’entendissiez, et que vous vissiez combien elle fait cas de vos conseils. »

rateur de son père : 1l est probable que ce fut Mareschal.

Le maître ordinaire de la Charité, qui n’avait pas encore eu d’insuccès notoire, pratiqua vers la même époque deux opérations malheureuses. Au mois d'août 1698, le duc d’Estrées se mit entre ses mains pour subir la Hithotomie : ce grand seigneur était larrière-neveu de la fameuse Gabrielle; petit-fils d’un maréchal de France, fils d’un ambassadeur, parent d’un cardinal et d’un second maréchal de France, 1l remplissait la haute charge de gouverneur de l’fle-de-France et occupait à Paris une situation en vue. Mareschal lui fit l’opération de la pierre le 28 août, et sa guérison parut certaine :« Le 29, relate le marquis de’Sourches, on sut que le jour précédent le duc d’Estrées avait été taillé heureusement par Mareschal, qui lui avait tiré une pierre pesant quatre onces et demie. » Et, le 31, Dangeau écrivait à son tour : «M. le duc d’Estrées se fit tailler vendredi à Paris. Mareschal fit l’opération; elle s’est passée fort heureusement. ».

La fatalité voulut que la chaleur devint excessive; un furieux orage s’étant déchaîné sur Paris le 3 septembre, la plaie s’envenima et le malade fut bientôt à l’agonie. « M. le cardinal d’Estrées parla au roi dans son cabinet, continue Dangeau le 10 septembre; il lui dit que le duc d’Estrées, son neveu, était sans aucune espérance. Il a reçu l’extrême-onction et les médecins l’ont abandonné. » Le duc, dont l’état avait paru un instant s’améhorer, mourut dans la soirée du 11. Certains confrères de Mareschal virent cet accident sans déplaisir, et ils l'en rendirent responsable; mais le chirurgien de la Charité fut défendu par le plus grand nombre. « Le duc d’Estrées est à l'extrémité, plutôt de ses vapeurs que de l’opération de la taille, remarque Sourches le 10 septembre; 1l y avait longtemps qu’il en était incommodé, et l’on affirmait qu’elles étaient l’effet de divers chagrins que lui donnaient ses affaires domestiques: jusque-là même qu’on lui fit l’opération, il avait toujours soutenu qu'il n'en reviendrait point. »

Courtilz de Sandras prend aussi la défense de Mareschal dans ses Annales de la Cour de Paris pour 1697 et 1698 : « Le duc d’Estrées mourut après s’être fait tailler, et l’on en attribua moins la faute au chirurgien entre les mains de qui il s'était mis qu'à un accident qu'il n’avait pas pu prévoir. Il

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avait attendu que les grandes chaleurs fussent passées pour se faire faire cette opération, mais, étant revenues lorsqu'on y pensait le moins, avec un grand tonnerre, sa plaie, qui était en bon état auparavant, ne suppura plus, de sorte qu’il fut troussé en moins de rien. »

Si l’issue fatale de l’opération faite au duc d’Estrées ne

porta pas d'atteinte au renom de Mareschal, il en fut autrement d’une saignée suivie d'accidents à laquelle, dit Morand, dans l’Eloge du premier-chirurgien du rot, « on attribua trop légèrement la mort d’un seigneur étranger. » D’après le secrétaire de l’Académie de chirurgie, cette saignée, dont les résultats mirent en discussion l’habileté de Mareschal, eut lieu entre les mois d'avril 1697 et d'octobre 1698. Dans ce laps de temps, le Mercure galant ne cite que deux morts de « seigneurs étrangers »; elles sont mentionnées dans le numéro d’octobre 1698 : « Mort de messire Jean-Joseph de Los, comte de Krzywonoga, palatin de Marienbourg, gentilhomme polonais, fils unique du défunt palatin de Marienbourg, mort à Paris, où il était venu voyager pour apprendre les exercices et le bel air de la Cour de France; il était fort riche et n’avait pas encore seize ans accomplis. » — « Mort de messire Alphonse del Pozzo, prince de la Cisterna, marquis de Vauguerre, maréchal des camps et armées de S. À. R. de Savoie. » Le marquis de Sourches annonce, le 14 octobre, que ce dernier est mort « d’une fluxion tombée sur loreille et ensuite sur le bras ».

On ne sait lequel des deux succomba par la faute de Georges Mareschal; peu après, une difficile guérison obtenue par le chirurgien ordinaire de la Charité vint effacer le souvenir de cet échec.

Depuis le 2 octobre 1698, la Cour résidait à Fontainebleau, où le roi se livrait à sa passion pour la chasse. Le 24, tandis que Sa Majesté courait Le cerf dans sa petite calèche avec la duchesse de Bourgogne, un des veneurs, le maréchal de Villeroy, s’évanouit tout à coup; on dut le transporter au château sur une civière faite à la hâte. | fi

Villeroy, malgré sa nullité comme chef d'armée, fut tendrement aimé de Louis XIV : une fois même le roi, parlant de lui, se servit « du mot de favori, terme qui ne lui était jamais

sorti de la bouche pour personne (1) ». — « C'était, dit Saint- Simon, un grand homme bien fait, fort, vigoureux. Quinze à seize heures à cheval ne lui étaient rien, les veilles pas davantage. Toute sa vie nourri et vivant dans le grand monde, magnifique en tout, fort notable en ses manières, homme fait exprès pour présider un bal ou pour être juge d’un carrousel, brave de sa personne, mais sans capacité militaire. »

Le maréchal, âgé de près de cinquante-quatre ans, conservait la prétention d’être un don Juan : il eût voulu cacher la nature de son accident; mais les chirurgiens qui lui donnèrent les premiers soins parlèrent, et l’on sut, dit Sourches, « qu’en courant le cerf son cheval, lui ayant fait un contretemps, avait rompu un bandage qu'il portait depuis quarante ans pour une descente (2), et que l'effet avait été si grand que les boyaux étaient descendus dans les bourses. »

« Le maréchal de Villeroy, écrit Saint-Simon de son côté, si galant encore à son âge, si paré, d’un si grand air, si adroit aux exercices et qui se piquait tant d’être bien à cheval et d’y fatiguer plus que personne, courut si bien le cerf à Fontainebleau, sans nécessité, qu’il manifesta au monde deux grosses descentes, une de chaque côté, dont personne ne s’était jamais douté, tant il les avait soigneusement cachées. »

Le premier-chirurgien Félix déclara le mal dangereux : une opération lui paraissait nécessaire. « Mais, continue Saint- Simon, le maréchal voulut dérober à la Cour le spectacle de cette sorte de honte pour un homme si bien fait encore et si fort homme à bonnes fortunes; 1l se fit emporter dès le lende-

main sur un brancard à Villeroy. » Ce château était situé entre

Fontainebleau et Sceaux, à huit lieues de Paris : quand le maréchal voulut regagner la capitale pour s’y soigner, il ne put supporter les cahots de son carrosse, et on le transporta sur les bords de la Seine, à Frémont;le reste du voyage s’effectua en bateau.

De retour à son hôtel, Villeroy envoya immédiatement quérir Mareschal, Bessière et Tribouleau : ces chirurgiens trouvèrent, dit Sourches, « un si grand étranglement de boyau » qu'ils jugèrent à propos de pratiquer au plus tôt l’opération de la

(1) DANGEAU, t. VIII, p. 322.

(2) Gest ainsi que l’on nommait autrefois les hernies.

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