SIÈGE DE SAINT-CÔME PAR LA FACULTÉ
dans leur amphithéâtre : le doyen eut beau frapper à la porte de l’école, elle resta close devant lui. Prévoyant un incident, Andry s’était fait accompagner du sieur Glou, commissaire au Châtelet; cet officier rédigea un procès-verbal relatant l’attitude injurieuse des maîtres : « Les docteurs, écrivit-il, ont attendu dans la rue l’ouverture de la porte, laquelle n’a point été faite, nonobstant plus de quarante coups donnés avec le oros heurtoir d’icelle à plusieurs et diverses fois. » Les fraters réunis pour l’ouverture des cours ne résistèrent pas au plaisir de narguer la Faculté, affectant, continue Glou, « de fermer la dite porte à double tour, ensemble les verrouils et barres d’icelle, ce qui a causé une grande rumeur dans toute la rue des Cordeliers et aux environs de la maison, au devant de laquelle il s’est amassé une très grande quantité de peuple. » De temps en temps, Mme François, femme du concierge, se montrait à une fenêtre du deuxième étage, regardant si les docteurs étaient encore là. Au bout de trois quarts d’heure seulement, le doyen Andry songea qu’il compromettait le prestige de sa robe et regagna la rue de la Bûcherie avec ses collègues, au milieu des quolibets de la foule.
La tentative de la Faculté pour réduire les chirurgiens à l’obéissance aboutissant à un affront public, il ne lui restait plus qu’à employer les moyens de droit : les docteurs remirent leur cause entre les mains du recteur de l’Université; c’était à cette époque le philosophe Guillaume Dagoumer. Homme 1instruit, mais débauché (1), Dagoumer a été dépeint par Le Sage dans Gil Bias, sous le nom du « licencié Guyomar ».
Le 13 août 1725, le chef de l’Université, produisant un long mémoire, supplia Sa Majesté « de ne porter aucune atteinte aux règlements qui établissaient la subordination où devaient être les chirurgiens à l’égard des médecins, et d’ordonner, en conséquence, que le docteur de la Faculté de médecine député par elle ferait les discours et les explications en la manière accoutumée, et que les chirurgiens démonstrateurs feraient
(4) Dagoumer s’enivrait fréquemment : sortant la nuit d’un cabaret où il avait bu plus que de ra'son, le recteur de l’Université s’arrêta contre la fontaine Saint- Séverin pour sacrifier à la nature. Comme l’eau ne cessait de tomber près de lui, il se crut l’auteur de ce flux d’une insolite continuité : Dagoumer serait resté jusqu’à l'aube debout près de la fontaine sans l’opportune intervention d’un ami. (Ductionnaire LAROUSSE.)
seulement les opérations requises par les patentes (4) ». Il n'existe à Paris, disait Dagoumer, qu’une seule école de chirurgie, celle que la Faculté a naguère organisée dans son sein en faveur des barbiers-chirurgiens; les cours y sont à leur intention professés en langue française. « Par conséquent, concluait-1l, le nouvel établissement des cinq démonstrateurs en chirurgie devrait, suivant la règle, s’exécuter dans les écoles de la Faculté de médecine. Mais M. Mareschal a obtenu que cet exercice se fit dans l’amphithéâtre de Saint-Côme. L'Université, frappée par l’utilité d’un tel établissement, et, d’ailleurs, prévenue en faveur de M. Mareschal, qui mérite, à cause de ses grands talents, toute l’estime de ceux qui la composent, a oublié d’abord de faire voir l'inconvénient qu’il y a de remettre entre les mains d’une seule personne la nomination des démonstrateurs d’un art qui intéresse tout le monde. » Après avoir signalé au roi que le premier-chirurgien s’opposait « à ce que la Faculté de médecine députât un de ses docteurs à Saint-Côme pour faire les explications », Dagoumer prouvait : 1° que les chirurgiens n'avaient pas le droit d’enseigner dans un auditoire public; 2° qu’ils n’en avaient pas la capacité.
Pour établir la première de ces propositions, l’auteur du mémoire rappelait les démonstrations du Jardin royal et de l'Ecole de médecine : comme les gradués de l’Université étaient seuls en droit de professer, un docteur présidait chacun de ces exercices et y prenait la parole, «tandis que le chirurgien occupait un simple tabouret auprès du cadavre pour être à portée d'opérer. » Cette règle, ajoutait Dagoumer, a paru subir une infraction dans les fondations Bienaise et Roberdeau, car les maitres chargés de les accomplir discouraient sans l’assistance d’un médecin, mais on ne peut comparer ces petits établissements avec l’importante école créée par les lettres de 1724, et, si les docteurs « n’ont pas cru devoir sortir de chez eux » pour diriger les exercices Bienaise et Roberdeau, ils veulent accomplir ce devoir auprés des démonstrateurs nouvellement, nommés.
Le recteur terminait son argumentation par une comparaison montrant ingénument en quel rôle les docteurs enten-
(1) Mémoires pour l’Université de Paris, Bibliothèque nationale, T18 72.