DIPLOMATIE DU PREMIER-CHIRURGIEN
Un chirurgien anonyme apostrophait ainsi les docteurs : « Votre profond sommeil a excité notre application; vous ne professez qu’un amas inutile d’idées abstraites et votre art demeure impuissant. On ne vous rencontre pas sur les champs de bataille, les négociants ne vous embarquent pas sur leurs navires, les villages et les campagnes sont dépourvus de médecins : comment osez-vous donc prétendre qu’un chirurgien ne peut agir sans vous? Partout les charpentiers que nous sommes construisent les plus beaux édifices sans le secours de leurs prétendus architectes. Vous affirmez qu'un chirurgien ne peut pas enseigner, car il ne comprend pas le latin, mais vous-mêmes vous ne savez que très peu de grec et vous ignorez complètement l'arabe : ne professez-vous pas les doctrines des savants grecs et arabes? Au lieu de puiser dans les ouvrages de l’antiquité, nous avons consigné dans des livres français le résultat de nos observations, et nous avons forcé les étrangers à apprendre notre langue pour s’instruire. On nous appelle souvent auprès des malades, tandis qu’on a peu recours à votre ministère, et la guerre que vous nous faites n’a pas d'autre cause : au lieu de nous combattre, imitez-nous, attachez-vous à la méthode de l'expérience et vous verrez renaître la confiance en votre art.»
En même temps, un médecin de Versailles, Médalon, imprimant un mémoire favorable aux chirurgiens, signalait l’attitude des docteurs de Paris lors de l’examen des statuts imposés à la Communauté de Saint-Côme en 1699; comme plusieurs maîtres suppliaient la Faculté de s’opposer à ce que les chirurgiens des princes entrassent sans examen dans leurs rangs, le doyen osa s’écrier devant ses confrères : « Il est avantageux pour les médecins que lese hirurgiens soient ignorants. »— «La Faculté, ajoutait Médalon, n’a pas consigné cela dans ses registres, mais j'en appelle à la bonne foi des docteurs, qui s’en souviennent certainement. »
Toute cette polémique rendait la lutte plus ardente, et les médecins du roi, prenant fait et cause pour la Faculté de Paris, s’employèrent auprès du contrôleur général pour obtenir la révocation pure et simple des lettres patentes de 1724. Le premier-chirurgien craignit que Dodart, Helvétius et Boudin, unissant leur crédit à celui des chefs de l’Université, ne par-
vinssent à détruire son œuvre; il jugea politique d’affirmer son respect des privilèges de la Faculté et de parlementer avec le doyen. L'Université, dit-il au premier-médecin Dodart, demande au roi la suppression des démonstrateurs, mais ne recevrait-elle pas satisfaction si le roi déclarait en son Conseil que, dans les lettres de 1724, il n’a voulu retrancher à la Faculté aucun de ses droits? Forts de cette affirmation, les docteurs feraient décider par le Parlement si les exercices de l’amphithéâtre seront ou non présidés par l’un d’eux. Mareschal ajoutait que, pour obtenir le maintien des cours de chirurgie, il était disposé à certaines concessions : peut-être même pourraiton régler à cette occasion les questions qui divisaient la Communauté et la Faculté depuis l'arrêt du Parlement du 11 mars 1724.
Les docteurs accueillirent avec empressement ces conciliantes paroles : tout en attribuant au seul doyen Caron l'issue malheureuse du procès commencé par Douté, ils comprenaient que le Parlement ne se déjugerait pas pour leur donner satisfaction. Les concessions du premier-chirurgien permettraient à la Faculté de reprendre quelque ascendant sur ses adversaires, sans risquer un nouvel échec judiciaire. Et il fallait s’empresser de mettre à profit l'attitude de Mareschal, car son survivancier ne s’y conformait pas : la Peyronie, en effet, se montrait opposé à tout arrangement, objectant que si le roi déclarait n'avoir rien voulu innover dans ses lettres patentes, c’en était fait de l’école de Saint-Côme. Sans doute faut-il voir dans ce prétendu désaccord une manœuvre concertée entre les deux premiers-chirurgiens pour augmenter aux yeux de la Faculté le prix de la modération de Mareschal.
Le 4 décembre 1725, Helvétius, médecin ordinaire du roi, écrivait au doyen de la Faculté : « Monsieur, nous avons enfin terminé votre affaire. M. Mareschal a signé ce matin le projet d'arrêt que M. le contrôleur général nous avait lu, et cet arrêt doit passer ce soir au Conseil. M. de la Peyronie n’a jamais voulu le signer et s’est fort fâché contre M. Mareschal et contre nous. Mais enfin l’affaire est terminée malgré lui. Nous devons avoir de la reconnaissance des manières gracieuses de M. Mareschal, il ne veut point de procès et il y à lieu de croire qu’on pourra faire finir toutes les affaires à l’amiable; ainsi, il faut