LE FRÈRE JACQUES — LES STATUTS DE
La maladie de la pierre; Mareschal et la lithotomie. — La « taille » de frère Jacques; Mareschal refuse à ce religieux l’entrée de la Charité. — Succès et faveur de frère Jacques; ses accusations contre Mareschai.
Les apprentifs de Mareschal : Malissain et Le Cat; ses pensionnaires : Camerarius, Palfin, Rau et La Peyronie.
Félix, premier-chirurgien du roi, rédige de nouveaux statuts pour la Communauté de Saint-Côme; le lieutenant de police d’Argenson nomme Mareschal membre de la commission d'examen de ces statuts. — Troubles dans Saint-Côme:; le prévôt Ledran exilé à Orléans. — Réformes et innovations des statuts de 1699.
L'hôpital de la Charité, où Georges Mareschal exerçait les fonctions de maître chirurgien ordinaire, était depuis longtemps réputé pour le succès avec lequel on y réussissait la lithotomie. Dès le milieu du dix-septième siècle, l'Anglais John Evelyn écrivait après un séjour à Paris : « A l'hôpital de la Charité, le 3 mai 1650, J'ai vu pratiquer l’opération de la taille. C’était un enfant de huit à neuf ans qui l’a subie avec Le courage le plus extraordinaire. Il montra beaucoup de joie quand il vit la pierre qu'on lui avait Ôtée. Le profit que moi j'en tirai, ce fut de remercier Dieu de tout mon cœur de n'avoir pas cette déplorable infirmité. »
La maladie de la pierre était fréquente au temps de Mareschal, surtout chez les petits garçons : « De trente personnes à qui on fait l'opération, remarque Dionis, il y en a d’ordinaire plus des deux tiers qui n’ont pas dix ans. » En parcourant les journaux de Dangeau et de Sourches, on est étonné du nombre de « tailles » relatées par ces mémorialistes. Certains malades recouraient à la lithotomie plusieurs fois dans leur vie (1), et c’est à Paris que tous les calculeux de l’Europe venaient se mettre entre les mains des chirurgiens pour se faire tailler. Le médecin anglais Lister, visitant l’hôpital de la Charité en 1698,
(1) Jacques DENIS cite un homme qui fut taillé cinq fois en treize ans.
remarqua plusieurs armoires grillées où l’on conservait les concrétions extraites des corps humains : « Il y en a une qui dépasse toute croyance, écrit-1l; on la tira à un moine qui mourut dans l’opération; elle est de la grosseur de la tête d’un enfant. Ce n’est que le modèle qui est exposé avec cette inscription : figure et grosseur de la pierre pesant cinquante et une onces, qui font trois livres trois onces (1), qui a été tirée dans cet hôpital au mois de juin 1690 et que l’on conserve dans le couvent de la Charité (2). »
Devenu le premier lithotomiste de Paris, Georges Mareschal montrait une telle habileté qu’on le vit un jour tailler avec succès huit patients « en une demi-heure et quelques minutes (3) ». Il employait de préférence la méthode du « grand appareil »; celle du « petit appareil », que peu d'instruments suffisaient à pratiquer, n’était guère usitée que pour les enfants : « Mais, dit le docteur Le Maguet, que la taille fût faite par le grand ou le petit appareil, elle entraînait des délabrements considérables, laissant, alors même que la guérison survenait, des reliquats, trajets fistuleux ou autres, que le malade gardait sa vie durant (4). » Aussi l'aventure d’un opérateur qui prétendait avoir trouvé un procédé meilleur fit-elle grand bruit pendant les dernières années du dix-septième siècle.
« Dans le mois d’août 1697, écrit Dionis, arriva à Paris une espèce de moine, qui avait l’habit de Récollet, avec cette différence seulement qu'il était chaussé, et qu’au lieu de capuchon 1l portait un chapeau. Il se faisait appeler frère Jacques, et 1l paraissait simple et ingénu. Il était sobre, ne vivant que de
(14) 4 kilogramme 560 grammes.
(2) Voyage de Lister à Paris en 1698. Paris, 1873, édition de la Société des bibliophiles français.
(3) GARENGEOT, Traité des opérations de chirurgie, t. VI, p. 74. Malgré son expérience des maladies de la vessie, Mareschal commit, en 1696, une grave erreur de diagnostic; le 19 mai, on lisait dans la délibération du bureau de l’Hôtel-Dieu : « Sur le rapport de M. Marchand qu’une jeune fille a souffert l’opération de la taille à l'Hôtel-Dieu quoiqu’elle n’eût point la pierre, qu’à la vérité les opérateurs ne l’avaient point sondée, s'étant confiés à ce que ses père et mère avaient dit qu’elle l'avait été par le sieur Mareschal, opérateur à l'hôpital de la Charité, qui avait assuré qu’elle en était attaquée, la Compagnie a arrêté que, pour prévenir dorénavant un pareil accident, tous les sujets qui se présenteront pour être taillés ne seront admis et reçus dans la salle qu'après avoir été sondés avec toute l’exactitude possible par les opérateurs de l’Hôtel-Dieu.(BRIÈLE, Collection de documents pour servir à l’histoire des hôpitaux de Paris, t. 1, p. 247.)
(8) Le Monde médical parisien sous le Grand Roi.
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potage et de pain. I n’avait point d'argent et ne demandait que quelques sous pour faire repasser ses instruments ou pour faire raccommoder ses souliers. » Muni de certificats constatant ses succès chirurgicaux dans plusieurs provinces, notamment en Franche-Comté, le religieux vint à la Charité et demanda M. Mareschal : « Je suis venu à Paris, lui dit-il, pour apprendre aux lithotomistes une manière particulière d’exécuter l’opération de la taille; confiez-moi ceux de vos malades qui souffrent de la pierre, et je les en débarrasserai sous vos yeux (1). »
S’adressant à Mareschal, frère Jacques choisissait l’homme le plus autorisé pour préconiser sa méthode s’il en reconnaissait excellence. Mais la France était sillonnée d’une foule de charlatans qui prétendaient posséder des secrets pour la guérison de toutes les maladies : le maître chirurgien de la Charité crut avoir affaire à l’un deux. Les confrères de Saint-Côme se souvenaient du fameux Raoux dont l’imposture fit tant de bruit en 1664; venu de Bordeaux pour importer à Paris, disaitl, une méthode particulière de taille, 1l fut d’abord l’objet de l’engouement du public. Le premier-chirurgien Félix père l’admit à opérer devant lui : un jour, le lithotomiste Collot aperçut dans la main de Raoux une pierre qu’il se préparait à montrer comme provenant de la vessie du patient, et il dévoila la supercherie aux yeux de tous.
Mareschal répondit au frère Jacques qu’il n’avait pas l’habitude de confier ses malades au premier venu pour en faire des sujets d'expérience. Toutefois, comme les certificats [ui paraissaient dignes de foi, il voulut voir le religieux à l’œuvre : convoquant à l’hôpital le gagnant-maîtrise et plusieurs anciens maîtres de la Charité, il fit placer un calcul dans la vessie d’un cadavre et pria frère Jacques d’en pratiquer l’extraction. « Mais, continue Dionis, les spectateurs, dès cette première fois, ne furent pas contents de sa façon d’opérer. »
Le religieux ne se découragea pas de ce début fâcheux : comme il possédait une lettre de recommandation pour Duchêne, médecin des enfants de France, il se rendit à Fontainebleau où séjournait la Cour. Là encore ses certificats produisirent leur effet; Duchêne, prenant frère Jacques sous sa protection,
(1) Dion1s, Cours d'opérations, p. 240.
le présenta au premier-médecin Fagon, à Bourdelot, premiermédecin de la duchesse de Bourgogne, et au premier-chirurgien Félix. Celui-e1 connaissait à Fontainebleau un garçon cordonnier qui souffrait de la pierre; il lui persuada de se mettre entre les mains de frère Jacques et l’opération eut lieu devant la plupart des médecins et chirurgiens de la Cour : elle réussit parfaitement. Félix apprécia tant la nouvelle méthode du religieux qu’il le pria de loger chez lui pendant le reste du séjour du roi à Fontainebleau.
Le perfectionnement apporté à l’opération par le frère consistait en ce que l’ouverture destinée à livrer passage au calcul était pratiquée dans le haut de la cuisse, et non dans le périnée; le bistouri rencontrait ainsi des parties moins délicates que dans la taille usuelle; maïs frère Jacques ne possédait qu’une connaissance incomplète de l’anatomie, et 1l lui arrivait sou-
vent de percer la vessie de part en part; de plus, l'opération ter-.
minée, il ne s’occupait pas de panser son malade. « Je lui ai tiré la pierre, disait-il en modifiant le mot d’Ambroise Paré, Dieu le guérira. » Son ignorance et sa négligence devaient lui attirer beaucoup d’insuccès.
Le garçon cordonnier fut sur pied trois semaines après l’opération, et cette cure fit honneur au frère. Il annonça qu'il connaissait aussi une manière particulière de guérir les hernies : son second procédé ne rencontra pas d’admirateurs, car le religieux pratiquait, en réduisant les « descentes », l’émasculation de ses clients. On lui conseilla de s’en tenir à la lithotomie, et sa réputation n’en souffrit point. Comme la Cour partait de Fontainebleau pour Versailles, le 25 octobre 1697, frère Jacques revint à Paris où il n’était bruit que de son habileté. « Ce n’était ni un moine ni un ermite, écrit Saint-Simon, mais un homme bizarrement encapuchonné de gris, qui avait inventé une manière de faire la taille à côté de l’endroit ordinaire, qui avait l'avantage d’être plus promptement faite et de ne laisser après aucune des fâcheuses incommodités qui sont très souvent les suites de cette opération faite à l'ordinaire. Tout est mode en France; cet homme-là y était lors tellement qu’on ne parlait que de lui (1). »
(1) Mémoires, t, III, p. 378.