LE FRÈRE JACQUES
Frère Jacques comptait parmi ses protecteurs un chanoine de Notre-Dame, tenu en grande estime par M. de Harlay, premier-président du Parlement, auquel sa haute fonction donnait la direction suprême de l’Hôtel-Dieu; le prêtre plaida chaleureusement auprès du magistrat la cause du frère : ce religieux était, disait-il, un envoyé de la Providence, et l’on devait lui permettre d'expliquer sa méthode dans le plus grand hôpital de
Paris. Au mois de décembre 1697, Méry, maître chirurgien ordi-
naire de l’Hôtel-Dieu, reçut donc l’ordre de livrer plusieurs malades au lithotomiste en froc. Jusqu'au mois d’avril 1698, le religieux pratiqua dans l’Hôtel-Dieu huit opérations de la taille, tant sur des sujets vivants que sur des cadavres. Il réussit médiocrement : M. de Harlay, ayant convoqué les médecins, les chirurgiens et les administrateurs de l’Hôtel-Dieu pour connaître leur avis sur la façon d’opérer du frère, Méry et Bessière répondirent que sa méthode leur paraissait mauvaise, « mais que ses résultats n’avaient pas été assez fâcheux pour qu’on l’empêchât de continuer ses essais (1). »
Malgré cette appréciation peu favorable, le religieux obtint du premier-président un appui plus favorable encore; on arrivait au printemps, et c’est principalement en cette saison que l’on procédait à la taille dans les hôpitaux : M. de Harlay décida que les malades de l’Hôtel-Dieu seraient traités par frère
Jacques, et, malgré l’opposition de Mareschal, il fit accorder la
même préférence au religieux par le prieur de la Charité. « Ce fut, écrit Dionis, un empressement inconcevable pour le voir travailler; il n’y avait pas un médecin n1 un chirurgien qui ne tâchât d’y entrer; il fallait des gardes pour empêcher la foule, et il y eut jusqu’à deux cents personnes à la fois présentes à ses opérations. »
Le médecin anglais Lister, qui se trouvait alors à Paris, ne manqua pas une telle attraction. « Ce dont je m’occupais le plus,
dit-il dans son journal de voyage, c’est la nouvelle méthode pra-
tiquée par un religieux appelé le frère Jacques. Le 20 avril, 11
tailla à l’Hôtel-Dieu dix malades en moins d’une heure de
temps, et, le troisième jour après l’opération, tous, à exception d’un seul, avaient bon courage et ne souffraient plus. Il taille
(1) MÉRY, Observations sur la manière de tailler de frère Jacques. Paris, 1700.
également au grand et au petit appareil. Dans les deux, il enfonce hardiment une large lancette ou un stylet dans le milieu du muscle de la cuisse, près de l’anus, jusqu’à ce qu’il ait rencontré le cathéter ou la pierre entre ses doigts; puis il élargit l’incision de la vessie en proportion de la pierre au moyen d’un cerceau d’argent ovale; si cela ne va pas, il y fourre ses doigts et déchire l’ouverture, et enfin avec le bec de cane …ül retire la pierre.
« Je l’ai vu opérer une deuxième fois à l’Hôtel-Dieu : en trois quarts d'heure il tailla neuf personnes avec beaucoup de dextérité. Il me parut disposé à tout risquer. Je fus malade de la cruauté de cette opération, aussi bien qu’un autre Anglais plus solide que moi. Je ne laissai pas d’aller trouver tous ces malades à leur lit; je les trouvai moins souffrants qu’étonnés.
« Le frère Jacques, à l’autre hôpital de la Charité, en tailla aussi onze de la même façon. Là, M. Mareschal, le meilleur chirurgien de Paris pour cette opération, parla avec force contre lui aux directeurs, qui répondirent froidement que ceserait par l’événement qu’ils jugeraient la bonté de leurs méthodes. L’un de ceux que frère Jacques tailla à la Charité mourut, et, à l’autopsie, on vit qu'il avait la vessie percée en quatre ou cinq endroits, le muscle psous abimé et les vésicules séminales gauches coupées. Nonobstant cela, cette méthode, bien pratiquée par une main savante, pourrait être utile à l'humanité (1). »
L’appréciation de Lister était juste :la méthode du religieux, sous le nom de taille latérale, fut plus tard préférée à toute autre. Mais l'ignorance de frère Jacques et sa barbarie d’opérateur causèrent la mort de la plupart de ses malades. Sur les quarante-cinq calculeux taillés dans l’'Hôtel-Dieu, vingt-neuf succombèrent bientôt, et, des dix-neuf opérés de la Charité, onze seulement survécurent. Fait curieux, la faveur dont le frère jouissait auprès du public n’en fut pas diminuée; il assura que ses malades n'avaient pas pu mourir des suites de l'opération, accusant Mareschal et ses confrères de les avoir tués pour nuire à sa réputation. Le 22 mai 1698, le prieur de la Charité et Mareschal mandèrent Méry, suivant les prescriptions de M. de Harlay, pour faire l’autopsie des huit victimes du frère. « Dans
(1) Loc. cut., p. 206 et suivantes.