‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 16 sur 182 · FAGON, PREMIER-MÉDECIN DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

FAGON, PREMIER-MÉDECIN DE LOUIS XIV

La charge de premier-médecin du roi, son importance à la Cour. — Guy-Crescent Fagon, son portrait, sa faveur auprès du roi. — Fagon malade de la pierre; choix d’un opérateur : Georges Mareschal et frère Jacques. — Le chirurgien de la Charité opère Fagon; convalescence et guérison du premier-médecin; joie

© publique; honoraires de Mareschal. — Opération malheureuse de frère Jacques au maréchal de Lorges; le religieux quitte Paris.

Georges Mareschal opère plusieurs personnages de la Cour : l’abbé de la Châtre, M. de Garsault, le comte d’Avaux, M. de Pommereu, le comte d’Estrées.

Par sa charge et par sa situation personnelle, Guy-Crescent Fagon, premier-médecin de Louis XIV, était un des plus importants officiers de la Cour. Les rois, qui confiaient leur vie à l «archiâtre », tenaient à lui inspirer le respect de sa mission. Dès son entrée en charge, les mains jointes entre celles de son souverain, le premier-médecin prêtait à genoux un serment solennel. Ses appointements se montaient à quarante mille livres, soit à plus de cent cinquante mille francs, et il possédait le titre de conseiller d'Etat. Enfin, son emploi lui conférait la noblesse héréditaire (1).

Les premiers-médecins avaient intérêt à prolonger les jours de leur maître, car la mort du roi terminait leur fortune : la charge d’archiâtre était à la Cour la seule qui prit fin avec chaque règne. Comme Fagon n’aimait ni les honneurs, ni l’argent, son zèle ne s’inspirait pas de cette éventualité. Pendant les vingt-deux années qu'il conduisit la santé du Roi- Soleil, il s’attira l’estime de ses ennemis mêmes. « Fagon, écrit

(1) D’après M. RAYNAUD (les Médecins du temps de Molière), l’archiâtre avait droit au titre de comte : aucun écrit du temps ne confirme cette assertion, et nulle: part il n’est parlé du comte Fagon. Aïtreste, lorsqu'un titre s’attachait à une dignité, il était toujours accompagné d’un nom de fief; ainsi le prélat obtenant l’archevêché de Paris devenait non pas duc, mais duc de Saint-Cloud; or, aucun fief ne s’incorporait à la charge de premier-médecin. Fagon ne jouissait donc pas du titre de comte,

mais il pouvait timbrer ses armoiries de la couronne héraldique propre à la dignité comtale.

Saint-Simon, était un des beaux et des bons esprits de l'Europe, curieux de tout ce qui avait trait à son métier, grand botaniste, bon chimiste, habile connaisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien. Très désintéressé, ami ardent, mais ennemi qui ne pardonnait point, 1l aimait la vertu, l’honneur, la valeur, la science, l’application, le mérite, et chercha toujours à l’appuyer sans autre cause ni liaison, et à tomber aussi rudement sur tout ce qui s’y opposait que si on lui eût été personnellement contraire. Sa faveur et sa considération, qui devinrent extrêmes, ne le tirèrent jamais de son état ni de ses mœurs, toujours respectueux et toujours à sa place (1). »

Le premier-médecin de Louis XIV naquit à Paris, le 11 mai 1638, de « noble homme Henry Fagon, conseiller du roi et commissaire ordinaire des guerres (2) », et de Louise de la Brosse, nièce du médecin Guy de la Brosse, fondateur du Jardin royal des plantes. Docteur de la Faculté de Paris, il eut la bonne fortune d’être choisi, en 1677, par Mme Scarron, comme médecin des bâtards du roi, dont la future Mme de Maintenon conduisait l’éducation. Sa protectrice lui fit attribuer peu après la charge de premier-médecin de la reine, puis, à la mort de Marie- Thérèse en 1683, celle de premier-médecin des enfants de France. Enfin Mme de Maintenon, devenue la toute-puissante épouse de Louis XIV, obtint facilement, en 1693, la disgrâce de Daquin, premier-médecin du roi, homme avide et importun, et elle fit donner à Fagon la charge d’archiâtre.

La princesse Palatine décrivait ainsi le physique du nouveau premier-médecin : « Le docteur Fagon est une figure dont vous vous jerez difficilement une idée. Il a les cuisses grêles comme les jambes d’un oiseau, la bouche encombrée par les dents de dessus qui sont toutes noires et pourries, de grosses lèvres qui rendent la bouche saillante, les yeux tout couverts, le teint jaune foncé, la figure allongée et l’air aussi méchant qu’il l’est en réalité (3). » Pour comprendre ce dernier trait, il faut se rappeler que la duchesse d'Orléans haïssait Mme de Maintenon : le protégé de la « vieille guenipe » — elle appelait de ce nom l'épouse secrète du roi — ne pouvait trouver grâce devant

(E)rMémotres, &. 1, p. 122.

(2) Bibliothèque de la ville de Paris, ms. 26171. (3) Correspondance, éd. Jæaré, t. I, p. 131.

ses veux; ailleurs elle accuse Fagon d’avoir tué la reine Marie- Thérèse par ordre de la Maintenon (1).

Aimé des uns, haï des autres, craint par tout le monde, Fagon était « un personnage très considérable et des plus comptés jusque par les ministres et par tout l’intérieur du roi (2) ». Singulier contraste, ce médecin, qui donnait ses soins à un roi robuste et gros mangeur, possédait lui-même un tempérament délicat, et vivait en prenant les plus minutieuses précautions pour sa santé. Dans une satire composée plus tard contre un des fils de Fagon, l’abbé de Margon dépeint le« vieux médecin cacochyme » qui avait engendré son ennemi :

Il ne vivait que de régime, Exténué, bossu, hideux,

La démarche d’un quadrupède, Sa figure semblait un zède;

Une forêt de noirs cheveux Entourant son crâne et sa face, Il effrayait la populace;

Chacun croyait à son abord

Voir le squelette de la mort (3).

Souffrant de mille infirmités, Fagon prônait la transpiration pour les vieillards. Leur cuir, disait-il, est plus dur que chez les jeunes gens, et ils transpirent moins qu'eux; c’est la cause de leurs incommodités (4). » Aussi ne manquait-il jamais « sa sueur de toutes les nuits ». En fait de nourriture, il pensait que l’on mange toujours trop, et se contentait souvent d’une aile de poulet dans sa journée. En 1699, ces théories l’avaient réduit à une extrême faiblesse physique quand il éprouva de caractéristiques douleurs, et se reconnut «la pierre ». Convaincu bientôt de la nécessité d’une opération, Fagon pensa la confier au frère Jacques, ce religieux qui pratiquait une nouvelle méthode de lithotomie dans les hôpitaux. Ayant assisté à plusieurs de ses tailles, 1l montrait une haute estime pour son habileté, et la plupart des médecins de la Cour, ravis à l’avance d’une humiliation infligée aux chirurgiens de Saint-Côme, poussaient Fagon à se passer de leurs services. Avant de se mettre entre

(1) Ed. Jœaré, t. I, p. 101.

(2) SAINT-SIMON, t. II, p. 388.

(3) Mathieu MARAIS, t. III, p. 92.

(4) Mémoires du maréchal de Villars.

les mains du frère, le premier-médecin voulut expérimenter encore son procédé : il écrivit au religieux, qui séjournait à Aix-la-Chapelle, de venir passer l’hiver chez lui à la Cour (1). Frère Jacques se rendit à cette flatteuse invitation, et, sous la protection de Fagon, il pratiqua plusieurs tailles à la Charité de Versailles. Le médecin anatomiste du Verney (2), professeur au Jardin royal, avait été prié par le premier-médecin de contrôler les opérations; il rédigea sur elles un rapport favorable. « M. du Verney, écrit Vacher (3), déclara que la méthode du frère était plus sûre et plus aisée que celle des chirurgiens de Paris, et lui fit modifier un des instruments dont il se servait. M. Fagon, convaincu, résolut dès lors de le choisir pour se faire opérer. » ;

Malgré tout, le premier-médecin du roi reculait devant une décision aussi grave : comme frère Jacques était appelé à Cologne, il le laissa partir. Le religieux ne fut pas longtemps absent, et, de retour à Versailles dans le courant de l’hiver 1700, il y fit de nouvelles cures heureuses, se fortifiant dans l’espoir que la guérison du premier-médecin allait consacrer son procédé.

Les témoignages de confiance prodigués par Fagon au frère Jacques faisaient scandale parmi les chirurgiens de la Cour et de Paris : cette protection accordée à un homme qu'ils traitaient d’aventurier constituait une injure officielle au savoir et à l’habileté des membres de la Communauté de Saint- Côme. Le premier-chirurgien Félix fit observer à Fagon que, si son opération entrainait quelque suite fâcheuse, on le blâmerait de s’être confié à un charlatan; et bientôt un événement inattendu fournit à Félix un nouvel argument : le duc de Beauvilliers, malade de la dysenterie et condamné par Fagon, fut guéri en huit jours par le médecin Helvétius (4) : « Fagon, écrit Saint-Simon, pensa en crever de dépit... (5). Helvétius était un gros Hollandais qui, pour n’avoir pas pris les degrés

(1) VACHER, Histoire de frère Jacques. Besançon, 1736. (2) Celui dont parle Boileau dans sa dixième satire (contre les femmes) :

Puis d’une femme morte avec son embryon Il faut chez du Verney voir la dissection.

(3) Loc. cit.

(4) C'était le second de la dynastie des Helvétius : son petit-fils fut un philo-

| sophe célèbre.

(5) Addition à DANGEAU, 27 février 1701. |

de médecine, était l’aversion des médecins, et en particulier l'horreur de Fagon; cela s’appelait un empyrique dans leur langage, qui ne méritait que mépris et persécution, et qui attirait la colère, la disgrâce et les mauvais offices de Fagon sur qui s’en servait (1). »

Félix put représenter à Fagon que si le grand seigneur avait mécontenté les docteurs en se livrant à un empyrique, les maîtres verraient avec peine le premier-médecin du roi se faire opérer par un aventurier : de tels exemples tendraient à déconsidérer en France la médecine et la chirurgie. Il existait à Paris quelques bons lithotomistes, et le plus réputé d’entre eux, Mareschal, chirurgien de l'hôpital de la Charité, prouvait tous les jours que sa méthode valait celle de frère Jacques. Le monde savant s’étonnerait de voir l’archiâtre dédaigner le praticien qui avait taillé avec tant de succès M. de Palaprat et M. le duc de Gramont. Circonvenu de cette façon, écrit Vacher, « Fagon se vit comme forcé de se remettre entre les mains de M. Mareschal. Frère Jacques, qui lui était sincèrement attaché, et qui ambitionnait la gloire de le guérir, fut si mortfié de cette préférence qu'il quitta Versailles avec une ferme résolution de n’y plus retourner (2). »

Cependant l’état de Fagon, alors âgé de plus de soixantetrois ans, s’agoravait de mois en mois; en novembre 1701, 1l dut s’aliter. « M. Fagon, premier-médecin du roi, est considérablement malade, note Dangeau le 26 novembre; on ne doute point qu'il ait la pierre, et il va se faire tailler ces jours-c1. » Les journaux de : Paris et de l’Europe (3) publièrent cette inquiétante nouvelle. « Le roi est si aimé de ses peuples, dit le Mercure galant de décembre 1701, que l’on ne doit pas s’étonner si l’opération faite à M. Fagon, qui a soin d’une santé si chère, a causé de si grandes alarmes à toute la Cour, et même à toute la France. »

Le dimanche 27, Dangeau continue : «Le roi envoya le soir M. Chamillard chez M. Fagon; Sa Majesté, qui est fort touchée de voir un si habile et si honnête homme dans un si triste état,

(1) SAINT-SIMON, t. III, p. 91.

(2)4Loc. cit.

(3) Le rédacteur du Mercure galant de décembre 1701 s’exprime ainsi : « Toutes les nouvelles publiques imprimées dans divers états ont dit ce que j’ai mis dans cette notice. »

Jui manda qu’il lui donnait cent mille livres pour faire avoir une charge à son fils, et ajouta à cela des discours fort obligeants et fort tendres, et que M. Fagon a bien mérités. » La visite rendue

à Fagon

par Chamillart, contrôleur général des finances et

secrétaire d'Etat de la guerre, était un honneur pour le premier-médecin: aussi les journaux en firent-ils mention comme du présent royal (1). On lisait dans le numéro de la Gazette de Hollande du 8 décembre : « Le roi, pour consoler M. Fagon de ses maux, lui a fait présent de cent mille livres argent comptant, et lui a fait témoigner combien il est sensiblement touché de son état, l’aimant et l’estimant infiniment, ajou-

tant, que

, S'il venait mourir, il regarderait cette perte comme

irréparable pour lui, et qu'il aurait un soin particulier de sa

famille. »

À Paris, la nouvelle qu’une opération dangereuse allait être pratiquée par Mareschal sur le premier-médecin du roi produisit une vive émotion. Un des poètes du Mercure galant,

M. Diéréville, traduisit ce sentiment dans le numéro de janvier 1702 :

Decidé

Quel bruit, quel triste bruit tout à coup se répand! Quoi, du plus grand des rois qui règnent sur la terre Le premier-médecin est atteint de la pierre, Et l’on va le tailler dans ce danger pressant! Nous implorons ton assistance, Ah! Seigneur, conduis bien la main de Mareschall! 18 Dans cette funeste occurrence, 5 Qu'il achève par toi de guérir ce grand mal. F La santé de Fagon, Seigneur, t’est précieuse; Il entretient celle d’un roi | Qui fait suivre ta sainte loi — Malgré l’hérésie odieuse | ‘, Qui cent fois a voulu s'élever contre toi; Es En conservant l’auteur d’une santé si chère, LA De tes sacrés autels tu soutiendras l'appui, Et tu feras enfin, exauçant ma prière, Plus pour toi-même que pour lui.

à subir la taille, « l’auteur de la santé du roi» se fit

transporter, le 30 novembre 1701, dans la maison qu’il possédait

à Versailles rue de la Paroisse (2), à côté de celles de Félix, premier-chirurgien du roi, et de Dionis, premier-chirurgien de

(1) Mercure galant, décembre 1701.

(2) LEROI, Histoire de Versailles, t. I.

feu Mme la dauphine; il avait eu soin d’en éloignersa famille (1). : Et, dès le lendemain, Mareschal se rendit chez Fagon avec cinq garçons. Les principaux médecins et chirurgiens du roil’accompagnaient : Bourdelot, médecin ordinaire de Sa Majesté; du Gué de la Mondière et Poisson, médecins par quartier; Félix, premier-chirurgien; Gervais, chirurgien ordinaire; Burguet et Poictiers, chirurgiens par quartier du roi, affirmaient par leur présence rue de la Paroisse le respectueux intérêt qu’ils prenaient à la santé-de M. le premier-médecin. Mareschal sonda devant eux la vessie du malade, et, sentant la pierre en position favorable, il prépara tout pour la taille. On immobilisait ordinairement le patient avec des bandes de toile, mais Fagon déclara qu’il répondait de son empire sur lui-même et qu’il ne voulait pas être lié (2).

Malgré les dangers de cette façon de procéder, Mareschal dut se contenter de faire maintenir le malade par ses aides : deux garçons embrassèrent à droite et à gauche les membres dù premier-médecin; un troisième, montant sur la table d’opération, lui appuya ses deux mains sur les épaules; un quatrième lui releva les bourses, et la lithotomie commença. Pratiquant la taille périnéale au moyen des instruments que lui tendait son cinquième garçon, Mareschal rencontra un « fongus » dans la vessie de Fagon : 1l dut employer toute sa science pour extraire de cet organe le calcul qui l’obstruait. « L'opération fut heureuse, dit la Gazette d’ Amsterdam, mais longue, à cause que, la pierre étant molle, on craignait qu’elle ne s’ouvrit. » Et plus loin : « La pierre que l’on a tirée à M. Fagon est plus grosse qu’un des plus gros boutons (3). » D’après le marquis. de Sourches, « elle était plate et très considérable par sa grosseur (4). » À

Fagon montra un courage héroïque pendant cette douloureuse opération. « Asthmatique, très bossu, très décharné, très délicat et sujet aux atteintes du haut mal, écrit Saint- Simon, Fagon était un méchant sujet en termes de chirurgie; néanmoins, il guérit par sa tranquillité et l’habileté de Mareschal

(1) Mercure galant, décembre 1701.

‘ (2) Ibid.

(3) Gazette d’ Amsterdam, 8 décembre 1701.

(4) Journal, t. VIT, 47 décembre 1701.

qui lui tira une fort grosse pierre (1). » Sans proférer une plainte, sans laisser échapper un mot témoignant sa souffrance, sans même donner aucun signe qui pût la faire soupçonner, Fagon conversa tranquillement avec son opérateur durant la lithotomie. Et, le dernier pansement achevé, tandis que Mareschal lui donnait des conseils pour son alimentation, l’archiâtre eut une parole résumant la querelle des médecins et des chirurgiens depuis plusieurs siècles : « J’ai eu besoin de votre main, dit-il à son opérateur, mais je n’ai pas besoin de votre

tête pour mon régime de vivre (2). » Cette réponse fit longtemps l’admiration des docteurs; en 1743, Santeuil écrivait : « Le médecin malade, le fameux chirurgien

devinrent l’objet des regards du public... M. Fagon fit voir à l'univers le plus beau modèle du concours de la médecine et de la chirurgie; le sieur Mareschal se contenta d’avoir fait l'opération. M. Fagon fit à son tour admirer sa sagesse, lui qui, sans se départr de la politesse, se réserva le soin des appareils, des remèdes topiques, du temps de les appliquer et du régime, pour apprendre, quoiqu'il eût choisi le plus habile opérateur, ce que sont les médecins vis-à-vis des chirurgiens. »

Quittant Versailles pour Marly le 30 novembre, Louis XIV avait donné l’ordre qu’on lui expédiât, aussitôt après la taille, des nouvelles de son médecin : le lendemain matin, il partit en calèche pour aller courre le cerf, et, pendant la chasse, on lui apporta une lettre dans laquelle on lui mandait « que l'opération avait fort bien réussi, et que le chirurgien Mareschal espérait la guérison de M. le premier-médecin, malgré la faiblesse et la délicatesse de son tempérament (3) ». Mareschal ne pouvait se prononcer avant quelques jours : Fagon s’obstinant à n’absorber par jour que deux verres d’eau panée et sept ou huit gouttes de bouillon (4), le chirurgien craignait pour son malade un trop grand épuisement. Cependant, le 6 décembre, Sourches écrivait dans son journal : « On disait que Fagon se portait de mieux en mieux, et qu’il avait donné

trois mille livres à Mareschal pour l’opération qu'il lui avait

(H)o Mémoires, t: TEE, p. 254.

(2) Gazette de Hollande, 12 décembre 1701.

.(3) Journal de Dangeau, 17 décembre 1701.

(4) Gazette de Hollande, 12 décembre 1701.

faite. » Le 9, la Gazette de Hollande constatait « que M. Fagon était aussi bien qu’on pouvait le souhaiter, et que cela réjouissait beaucoup le roi et toute la Cour. » Elle ajoutait que M. Fagon avait donné mille écus à M. Mareschal pour l'avoir taillé. | Ainsi, cinq jours seulement après son opération, l’archiâtre offrait à son chirurgien de magnifiques honoraires : Mareschal refusa d'accepter ce présent, disant qu'il se trouvait « trop récompensé du plaisir d’avoir servi l'Etat en contribuant au retour de la santé de M. Fagon ». Mais, continue le Mercure galant, le «roi, qui le sut, dit que c’était son affaire, et que M. Mareschal ne le refuserait pas; de sorte que Sa Majesté lui envoya quatre cents louis (1), au lieu de trois cents qu'il n’avait pas voulu accepter (2). » | Dangeau et Saint-Simon, qui mentionnent aussi le désintéressement du chirurgien, parlent d’une somme plus considérable : le premier écrivait plus tard à l’occasion de l’opération faite au comte de Toulouse : « Quand Mareschal Peut taillé, M. Fagon voulut lui donner deux mulle écus, que Mareschal ne voulut pas recevoir; le roi loua leur procédé à tous deux, et dit que c'était à lui d’en faire la dépense, et lui fit donner une ordonnance de pareille somme. » Saint-Simon, qui possédait le manuscrit de Dangeau, confirme ce récit : « Mareschal, dit-il, avait refusé deux mille écus de Fagon qu'il avait autrefois taillé et parfaitement guéri, que le roi lui fit payer du sien. » Le chirurgien de la Charité reçut done, le 6 décembre, pour l'opération faite à Fagon, une somme que l’on peut évaluer à vingt mille francs. Peu après, comme par une ironie du mal, son opéré l’inquiéta. Le 12 décembre, en effet, le premiermédecin eut un frisson qu’il attribuait à la faute de ses gens, car on avait omis de chauffer son lit comme à l’ordinaire ; ce pouvait être aussi l’indice d’un abcès se formant dans la vessie (3). Mais le frisson ne se renouvela pas, et Fagon se leva le 20 décembre. Dangeau écrivait à cette date : « On le croit hors de danger malgré sa grande faiblesse, qui est ce que l’on a toujours le plus craint de son mal. » Et Sourches ajoute le même

(4) L’écu valait alors trois livres et le louis d’or dix livres. (2) Numéro de janvier 1702.

(3) SourcHEs, 12 décembre 1701, et Gazette de Hollande, 19 décembre 1701.

jour:«On disait que Fagon est entièrement quitte de la fièvre dont 1l avait eu quelques petits accès, qui avaient bien embarrassé Mareschal, mais que lui-même avait jugé ne provenir que du rhumatisme, et qu’il avait commencé, ce jour-là, à prendre du lait d’ânesse, pour aider la nature et pour faire reprendre ses chairs plus facilement (1). » Les médecins considéraient alors le lait d’ânesse comme un spécifique souverain. A la suite de son opération, le vieux Fagon, « très décharné et très délicat, » fut saigné cinq fois, et par sa propre ordonnance. Malgré ses légers accès de fièvre, il ne voulait pas prendre le remède qu'il prescrivait si souvent, le quinquina; mais,enveloppé dans quatre peaux qui le faisaient continuellement transpirer, il changeait de linge et de draps jusqu’à dix fois par jour (2).

. Pendant sa convalescence, l’archiâtre continua, de son lit, à diriger le régime de Louis XIV, qui souffrait d’un accès de goutte. « C’est par l’avis de ce malade que le roi a différé de prendre médecine, parce que Sa Majesté a encore le pié mollet, » lit-on dans la Gazette de Hollande (3). Et Fagon écrit lui-même dans son Journal : « Je n’étais point en état d’avoir l'honneur de voir le roi, ayant été taillé le premier jour de décembre; mais, sur le rapport qu'on me fit tous les jours du train que prenait la goutte du roi, et sachant qu'il n’en restait à Sa Majesté que la faiblesse et l’enflure de la jambe gauche, j’eus l’honneur de lui conseiller de prendre sa médecine le 19 décembre, et d’en écrire l’ordonnance (4). »

La Faculté, qui devait beaucoup à Fagon, manifesta sa joie dans une cérémonie publique. Le 6 février 1702, les docteurs, tous en robe et chaperon, se réunirent solennellement dans la chapelle de l'Ecole de médecine, rue de la Büûcherie. Après une messe célébrée par le curé de Saint-Etienne-du- Mont, un Te Deum fut chanté en l’honneur de la guérison de VParchiâtre; puis M. de Farcy, doyen de la Compagnie, Jouant en latin les mérites de Fagon, énuméra ses titres à la

(1) Journal, 20 décembre 1701.

(2) Gazette de Hollande, 19 décembre 1701.

(3) 17 décembre 1701. L'expression « avoir le pié mollet » signifiait « avoir de la peine à marcher. »

(4) LEROI, Journal de la santé du roux.

reconnaissance de l’Université. Le Mercure galant (1), ayant décrit cette solennité, continuait ainsi : « Je crois que vous ne doutez pas de l’empressement qu'avait M. Fagon de revoir le roi. À peine s'est-il trouvé en état de quitter la chambre, que limpatiente ardeur qu’il avait d’aller remercier ce prince de toutes les bontés qu’il a eues pour lui pendant le cours de sa maladie l’a fait voler dans l’appartement de Sa Majesté, et le roi, en l’embrassant, lui a donné de nouvelles marques de sa bonté encore plus éclatantes que les premières. Rien n’étant plus glorieux pour M. Fagon, je ne puis finir cet article en plus bel endroit, tout ce que je dirais ne pouvant approcher de l'honneur que ce prince lui a fait en cette occasion, et de la tendre bonté dont il a plu à Sa Majesté de le combler. » |

Délivré de la pierre (2), embrassé par le roi, Fagon avait le droit de se montrer satisfait; mais c’est pour son chirurgien que la réussite de la taille eut les plus importantes conséquences, car 1l s’était mérité par son habileté et sa délicatesse l'estime de larchiâtre. « Cette opération, écrit Saint-Simon en terminant le récit de la maladie de Fagon, fit Mareschal quelque temps après premier-chirurgien du roi (3). »

Quant à frère Jacques,il attira quelques mois plus tard le discrédit sur sa méthode. Le maréchal duc de Lorges, beau-père de Saint-Simon, ayant résolu de se faire tailler par le religieux, se mit entre ses mains le 19 octobre 1702; l’enlèvement des calculs présenta des difficultés si imprévues que l’opérateur perdit la tête et causa au duc de cruelles et inutiles souffrances. « Le duc de Gramont, qui avait été depuis peu taillé par Mareschal, écrit le gendre du malade, força la porte et annonça les accidents qui arriveraient coup sur coup, où il n'y aurait point de remède, et insista inutilement pour que lon fit venir Mareschal ou d’autres chirurgiens. Jamais frère Jacques ne voulut, et Mme la maréchale, craignant de le.

(1) Février 1702. |

(2) Quarante-trois ans plus tard, son fils, l’intendant des finances et conseiller d'Etat Fagon, qui avait hérité de la maladie du premier-médecin, subit également l'opération de la pierre, vers l’âge où son père en avait guéri. Ce fut le chirurgien Morand, petit-neveu par alliance de Mareschal, qui la lui fit. Moins heureux que son père, le conseiller succomba peu après, et avec lui s’éteignit le nom de Fagon. Journal de Barbier, t. III, p. 515. — Dugors, Eloges lus à l’Académie royale de chirurgie, par Louis. (Eloge de Morand.)

(G)eMémoires, t. 11I,°p. 254.

troubler, n’osa appeler personne. Le duc de Gramont ne fut que trop bon prophète; bientôt après, frère Jacques lui-même demanda du secours. Il l’eut à l’instant, mais tout fut inutile : M. le maréchal de Lorges mourut le samedi 22 octobre sur les quatre heures du matin (1). » È

Les chirurgiens de Saint-Côme ne négligèrent pas cette occasion de perdre leur concurrent dans l’estime des Parisiens, et le frère prit le parti d’aller opérer en province. Quelques années plus tard, Dionis écrivait dans son Cours d'opérations de chirurgie (2) : « La mort prompte et cruelle de M. le maréchal de Lorges, qui arriva le lendemain de l’opération que lui fit frère Jacques, a désabusé tout le monde : ses partisans mêmes n’ont pas osé entreprendre de l’excuser; ils sont convenus de sa faute, et M. Fagon, qu’on pressait de se mettre entre les mains du frère, a pris le bon parti en se mettant entre celles de M. Mareschal, qui l’a heureusement tiré d’affaire, quoique les circonstances de ces deux opérations fussent semblables, car il y avait à chacun un fongus dans la vessie. M. Mareschal a sauvé la vie à M. Fagon et frère Jacques a tué M. le maréchal de Lorges : ce qui doit faire mettre une grande différence entre le charlatan et le bon chirurgien. »

Malgré ses insuccès en France, frère Jacques n’en était pas moins un novateur utile aux progrès de l’art : sa méthode particulière de taille fut reprise dans la suite par un opérateur hollandais, Rau, qui la lui avait vu pratiquer. Perfectionnée en Angleterre par Cheselden, elle fut remise en honneur à Paris par Morand et Le Cat, sous le nom de « taille latérale », et les lithotomistes ne se servirent plus que du procédé inventé par le frère. |

Depuis que Georges Mareschal avait donné ses soins aux ducs d’Estrées et de Villeroy, on l’appelait souvent à la Cour. Ainsi, le 22 mai 1099, il avait été mandé auprès de deux officiers du roi, victimes d’un accident de voiture : ce jour-là, M. de Garsault, écuyer surintendant des haras royaux, et l’abbé de la Châtre, aumônier par quartier de Sa Majesté, revenaient en carrosse de Pontchartrain à Saint-Léger, où se trouvait le haras de Monseigneur, quand les quatre juments de leur berline

(1) SAINT-SIMON, t. III, p. 379.

(2) Page 247.

s’emportèrent. Les voyageurs se trouvaient à ce moment sur la descente qui précède Saint-Léger, et tous les efforts du cocher pour retenir son attelage furent inutiles; le malheureux ayant été lancé hors de son siège, Garsault et la Châtre sautèrent sur le pavé et se fracassèrent la tête. « Les trois blessés, écrit Sourches, demeurèrent dans l’endroit où ils étaient tombés, et furent longtemps sans être pansés, parce qu'il n’y avait point de chirurgien à Saint-Léger, et qu’on fut obligé d'envoyer à Pontchartrain, à Versailles, et même à Paris, d’où lon amena Mareschal. »

Le roi, alors à Marly, s’intéressa aux victimes de cet accident, car, le matin même, l'abbé de la Châtre racontait à Pontchartrain « que certaine femme, qui lui avait fait son horoscope, lui avait prédit trois choses considérables, dont les deux premières lui étaient déjà arrivées, et la troisième était quil mourrait d’un accident qui lui arriverait par les chevaux. » Malgré les soins de Mareschal, l'abbé de la Châtre expira Île lendemain de sa chute, sans avoir repris connaissance. Cet abbé, dit Saint-Simon, « homme abominable en tous genres, avait ressenti les effets de la vengeance divine. » Quant à M. de Garsault, il fut trépané le 28 mai par Félix, et le lendemain Mareschal (1) lui fit la même opération en deux autres endroits. « Cependant, écrit Sourches, on ne laissait pas d’espérer encore quelque chose de sa vie. » Le surintendant des haras souffrit jusqu’à la fin de l’année : « Le 19 décembre, continue le grand prévôt, on apprit qu’enfin le malheureux Garsault était mort, après avoir résisté six mois à ses blessures et à. divers trépans. » — « Les chirurgiens, ajoute Dangeau, Pont fait vivre par miracle durant huit mois. »

Peu de temps après la taille du premier-médecin Fagon,. Georges Mareschal pratiqua la même opération sur deux autres personnages de la Cour, MM. d’Avaux et de Pommereu.

Le comte d'Avaux était le neveu de l’ambassadeur de ce” nom, le frère du président de Mesmes, et l’arrière-petit-fils de M. de Mesmes, seigneur de Malassise, l’un des signataires de la fameuse paix « boiteuse et malassise », conclue en 1570 avec les huguenots. Ancien ambassadeur à Venise, en Hollande

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(1) SOURCHES, 29 mai 1699.

et en Suède, 1l possédait la charge de grand maître des cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, et, depuis 1695, faisait partie du Conseil du roi. Au commencement de l’année 1701, le comte de Briord, ambassadeur en Hollande, étant tombé malade, Louis XIV donna l’ordre au comte d’Avaux, son plénipotentiaire lors du traité de Nimègue, de partir pour la Haye, et d'y suppléer Briord. M. d’Avaux, qui ressentait lui-même des douleurs à la vessie, dut retarder son départ (1). Cependant, le 5 février 1701, il se rendit à son poste pour en revenir le 21 août, quand Guillaume III d'Angleterre eut formé contre la France, à l’occasion de la succession d’Espagne, la « grande alliance de la Haye ». Ainsi, contre l’espérance du roi, le nouvel ambassadeur n’avait pu éviter à la France une rupture avec la Hollande; cet échec, joint aux fatigues d’un long voyage dans le nord, aggrava la maladie du comte d’Avaux, qui dut se résigner, après de longues hésitations, à subir l’opération de la pierre.

«Le 28 avril 1702, écrit Sourches, on sut que le comte d’Avaux avait résolu de se faire tailler dans peu de jours par Mareschal. » La Gazette de Hollande donne la même nouvelle, et, le 5 mau, elle annonce inexactement la taille comme déjà faite; le malade ne fut délivré de son calcul que le 8 mai. « M. d’Avaux, écrit ce jour-là Dangeau, fut taillé à Paris par Mareschal, qui a fait l’opération fort heureusement, la pierre étant fort grosse. » Onze jours plus tard, le marquis de Sourches constatait que le comte « allait de mieux en mieux ».

Avec un autre conseiller d'Etat, M. de Pommereu, Georges Mareschal fut moins heureux. « M. de Pommereu, écrit Sourches, s'appelait en son nom Bonnard, et l’on disait qu'il venait d’un premier-médecin (2). » Autrefois intendant de province et prévôt des marchands de la ville de Paris, il occupait, depuis 1697, un siège au Conseil royal des finances. Saint-Simon, qui fait de lui beaucoup d’éloges et l'appelle « un aigle brillant d'esprit et de capacité », affirme que Pommereu faillit être nommé chancelier de France à la place de Pontchartrain, mais il y avait des jours « où sa tète n’était pas bien libre », et le roi écarta sa candidature. Chargé par Louis XIV de régler

(1) Gazette de Hollande, 21 janvier 1701.

(2) SOURCHES, 25 février 1697.

les affaires de la princesse Palatine avec son fils le duc d'Orléans M. de Pommereu était estimé de cette princesse. Au mois d'août 1702, le conseiller des finances fut atteint à son tour de cette maladie de la pierre, si fréquente à cette époque. Les quatre saignées consécutives que lui infligèrent ses médecins l’affaiblirent encore. Comme ses souffrances devenaient intolérables, il se mit, à l’insu de tout le monde, entre les mains de Mareschal (1).

L'opération eut lieu le 30 septembre 1702, et fut pratiquée, selon Dangeau, «fort heureusement. » — «M. Mareschal, ajoute la Gazette de Hollande, a tiré deux grosses pierres au malade. » Malgré l'affirmation optimiste de Dangeau, le conseiller mourut le 6 octobre, sans que les chroniqueurs aient indiqué, dans ce dénouement imprévu, la part de responsabilité du maître chirurgien.

Deux mois après, Georges Mareschal sauvait la vie du comte d’Estrées, cousin germain de ce duc d’Estrées qu'il avait « taillé » en 1698. Le comte fut plus tard maréchal de France, comme son père et son aïeul; cet exemple de trois générations successives de maréchaux de France dans une même famille est unique dans l’histoire. « On eut nouvelle, écrit Sourches le 16 novembre 1702, que le comte d’Estrées, en revenant à la Cour, avait été obligé de rester à Essonnes, à cause d’une violente colique causée par un abcès dans un endroit dangereux, lequel, ayant augmenté, avait obligé la maréchale, la comtesse et l’abbé d’Estrées d’y aller en diligence avec le médecin Falconnet et le chirurgien Mareschal. »

Le maître de la Charité fit transporter son malade à Paris pour le traiter plus commodément; Dangeau écrivait le 23 novembre : « On fit une opération au comte d’Estrées, fort grande et fort dangereuse; le soir, après son opération, il se trouva un peu soulagé. » Cette fois, la cure fut heureuse, et, le 27 novembre 1702, on lisait dans la Gazette de Hollande : « M. Mareschal a percé un abcès au comte d’Estrées ; sans cette ouverture, il serait mort.

(1) SOURCHES, 2 octobre 1702; Gazette de Hollande, même date.

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