MARESCHAL NOMMÉ PREMIER-CHIRURGIEN DU ROI
Mort de Charles-François Félix, écuyer, seigneur de Stains, premier-chirurgien du roi; ses qualités, sa situation à la cour, sa famille, ses amis. — Mariage de son fils avec la fille de Pierre Le Tessier de Montarsy, seigneur de Bièvre. — Le chirurgien Gervais, candidat à la succession de Félix; disgrâce de François du Tertre.
Georges Mareschal est nommé premier-chirurgien du roi; article du Mercure galant; ce que disent de Mareschal le marquis de Sourches, le duc de Saint-Simon et le duc de Luynes. — Mareschal au physique et au moral; différents portraits faits de lui.
Tandis que Mareschal guérissait le premier-médecin F agon de sa grave maladie de vessie, le premier-chirurgien Félix éprouvait les symptômes d’une affection semblable. Au milieu de mai 1703, ses malaises augmentèrent : souffrant d’une rétenton d’urine, et ne voulant pas recourir à la main d’un confrère, il prit ses dispositions pour se sonder lui-même.
Depuis son opération de la fistule royale, Félix était parfois secoué d’un tremblement nerveux, causé, dit-on, par l'émotion qu'il avait éprouvée en sectionnant l’anus de Louis XIV. Cet inconvénient, si gênant pour un chirurgien, lui laissait de fréquents répits, car on cite de lui, après 1686, plusieurs belles Opérations. Le 19 mars 1701, le Grand Dauphin eut une sorte d'attaque; seule une saignée pouvait lui sauver la vie: ayant « manqué » (1) le roi en 1686 par suite de son tremblement, Félix s’était juré de ne plus toucher une lancette: cependant, en l'absence d’autre praticien, il porta secours au prince : pendant que Monseigneur, à qui la connaissance ne revenait pas, se débattait entre les bras de ses serviteurs, le premier-chirurgien parvint à le saigner « en l’air », dit Saint-Simon. Plus récemment encore, « avec sa réussite ordinaire (2), » il pratiquait la grande opération sur la maréchale de Villeroy, et«raccommodait
(1) C’est-à-dire ayant piqué le bras du roi sans en faire jaillir le sang. (2) Sources, t. VII, p. 54.
fort heureusement un bras (1) » au duc de La Rochefoucault.
Mais le jour où Félix entreprit de se sonder, le tremblement auquel il était sujet nuisit à la sûreté de sa main; 1l se blessa dangereusement et son état fut bientôt d’une extrême gravité. Le premier-chirurgien habitait alors son appartement du château de Versailles; croyant se soigner plus facilement en sa maison des Moulineaux, il s’y fit transporter le 23 mai; le soir même, écrit le marquis de Sourches (2), « M. Félix se trouva si extrêmement mal que l’on espérait peu de chose de sa vie. » Il avait à cette époque au moins soixante et un ans (3). Tout ce que l’on tenta pour le sauver fut inutile, et le 25 mai 1703 la Cour apprenait sa mort. « M. Félix, écrit Dangeau ce jour-là, mourut aux Moulineaux. Sa Majesté le regrette fort : c'était le plus habile homme de sa profession, et il avait beaucoup de mérite d’ailleurs. » Sourches, qui consigne la même nouvelle dans son journal, ajoute que le premier-chirurgien « est universellement regretté de tout le monde ».
La Gazette de Hollande, dans une lettre du 28 mai, annonça la perte que venait d’éprouver la chirurgie française, et le Mercure galant du mois de mai se fit l’écho de la sympathie qu'inspirait le premier-chirurgien : «Il s’était acquis la confiance et la considération de Sa Majesté, et l’estime et l’amitié des premières personnes de la Cour, pour son bon esprit et pour toutes les qualités qui font le parfait honnête homme. »
Charles-François Félix, écuyer, seigneur de Stains, Jouissait auprès du roi d’une situation très supérieure à celle de ses prédécesseurs dans la même charge. Premier-valet de garde robe de Sa Majesté en même temps que premier-chirurgien, il marchait de pair avec les principaux officiers de la chambre; la duchesse de Bourgogne choisissait parfois son habitation des Moulineaux pour y faire des collations champêtres. Quand Louis XIV apprit la mort de Félix : « Ce n’est pas seulement un bon chirurgien que j'ai perdu, dit-il, c’est un ami (4). »
(1) SAINT-SIMON, t. III, p. 325.
(2) LL MILISD207 | (3) On ne retrouve pas son acte de baptême, mais, de ce qu’il fut nommé en 1662 premier-chirurgien en survivance de son père, on peut conclure qu'il naquit vers 1642; comme plus tard Louis Mareschal, il avait au moins vingt ans quand il obtint cette faveur.
, (4) MoRAND, Eloge de Mareschal.
Une lettre de Boileau au conseiller Brossette, du 28 mai 4703, témoigne combien l’auteur de l'Art poétique fut touché de la mort de Félix. « Je ne vous écris que ce mot, parce que je suis pressé de sortir pour une affaire de conséquence, et que, d’ailleurs, je suis dans une extrême affliction de la mort du pauvre M. Félix, premier-chirurgien du roi, qui était, comme vous savez, un de mes meilleurs et de mes plus anciens amis. » Le 3 juillet, il mandait au même correspondant : « La mort de M. Félix m'a d'autant plus douloureusement touché que c’est lui, pour ainsi dire, qui s’est tué lui-même, en se voulant sonder pour une rétention d'urine qu’il avait. Nous nous étions connus dès nos plus jeunes ans. Il était un des premiers qui avaient battu des mains à mes naissantes folies, et qui avaient pris mon part à la Cour contre M. le duc de Montausier. Il a été universellement regretté, et avec raison, puisqu'il n’y a jamais eu d'homme plus obligeant, plus magnifique et plus noble de cœur. » |
De son mariage avec Mlle Brochand, Charles-François Félix eut une fille et un fils : en 1684, Mlle Félix épousa Jean- Baptiste Prou du Martray, lieutenant particulier au Châtelet: son frère, Charles-Louis Félix, ne voulant pas, dit Saint-Simon, « tâter » de la profession paternelle, le premier-chirurgien lui acheta la charge de contrôleur général de la maison du roi. Pour réaliser les cent quatre-vingt-cinq mille livres demandées par Béchamel des Ormes (1), titulaire de l'emploi, Félix vendit en 1697 à Quentin, neveu du « baigneur » la Vienne, sa charge de premier-valet garde-robe du roi, et il en obtint cent quinze mille livres. Le 11 janvier 1699, le jeune contrôleur général épousait la fille de Pierre Le Tessier de Montarsy, seigneur de Bièvre (2). Le premier-chirurgien n'avait pas eu le temps, pendant sa courte maladie, d’assurer l’avenir de sa femme, et Mme Félix, écrit Sourches, « se trouva dans un extrême besoin. » Louis XIV lui accorda une pension de trois mille
(1) Frère de Béchamel, marquis de Nointel, à qui l’on attribue l'invention de la sauce Béchamel. ‘7
(2) On sait par une lettre de RACINE que le mariage de Louis-Félix ne se fit pas sans difficulté : « M. son père, écrivait le poète en juillet 1698, lui veut donner la fille de M. de Montarsy, à qui on donne cinquante mille écus, mais Mme Félix s’y oppose tête baissée et pleure dès qu’on lui en parle. Elle a pris, je ne sais pourquoi, cette alliance en aversion, et cela jette un peu de froideur dans le ménage. »
livres, puis, comme dernière preuve de sa reconnaissance envers l’habile opérateur de la fistule, 1l fit don d’une pareille pension à Charles-Louis Félix,
La mort du premier-chirurgien ouvrait une succession enviée, que briguërent aussitôt les principaux praticiens de la Cour : le plus qualifié d’entre eux, Pierre Gervais, remplissait dans la maison chirurgicale l’emploi venant après celui de Félix. Cet officier était âgé de cinquante-huit ans; attaché dès sa jeunesse à la famille royale, il fut d’abord premier-chirurgien de la reine Marie-Thérèse. À la mort de la souveraine, Louis XIV nomma Gervais suppléant du vieil Alan, son chirurgien ordinaire. En 1686, lorsqu'on chercha le moyen d’éviter à Louis XIV la « grande opération », Gervais conduisit à Barèges les quatre fistuleux sur lesquels on voulait expérimenter l'effet des eaux. Il les ramena, dit Dionis, « tout aussi avancés dans leur guérison que quand ils étaient partis; » mais on ne rendit pas Gervais responsable de l’inefficacité des eaux de Barèges, et, au commencement de la guerre de la ligue d’Augsbourg, il fut choisi avec Tribouleau et Haustome pour accompagner Monseigneur sur le Rhin, comme chirurgienmajor de son armée; dix ans après, le roi le plaçait auprès du même prince comme chirurgien ordinaire, avec trois mille livres de pension. Presque aussitôt, la mort d’Alian, survenue le 2 mai 1698, lui donna l’entière jouissance de sa charge de chirurgien ordinaire de Sa Majesté. Lors de l'attaque qui faillit enlever Monseigneur, en 1701, la deuxième saignée du prince fut confiée à Gervais, son chirurgien ordinaire. Il introduisit adroitement sa lancette dans l’ouverture pratiquée la veille par Félix au bras droit du Grand Dauphin, etle malade, écrit le Hercure, apprécia beaucoup cette façon de lui épargner une nouvelle cicatrice. Le lendemain, Gervais saignait encore le prince, au bras gauche cette fois, et « fort bien », continue le Mercure : aussi Louis XIV le choisit-il bientôt comme phlébotomiste.
Depuis 1696, François du Tertre, parrain de François Mareschal, était «chirurgien du roi près de sa personne », et venait à Versailles chaque fois que Louis XIV éprouvait le besoin de se faire tirer quelques palettes de sang (1). Devenu veuf, le
(1) Sources. Du Tertre recevait annuellement pour ses soins la somme de cinq mille sept cents livres.
phlébotomiste vivait avec une demoiselle Poliart, se disant fille noble. Vraie ou fausse, cette qualité de la jeune femme contribuait à lui mériter la constance de du Tertre, qui, d’après les lettres de son ami Racine, était la vanité même, et le chirurgien avait plusieurs enfants de sa maîtresse. Un jour, il apprit que Mlle Poliart le trompait avec un avocat nommé Pipaut, « plus connu par son libertinage que par sa profession (1). » Furieux de cette trahison, du Tertre voulut faire enfermer l'infidèle dans un couvent, en la dénonçant pour inconduite. Mais la jeune femme prit les devants, et, déposant une plainte entre les mains d’un commissaire au Châtelet, elle accusa le praticien de lui avoir ravi l'honneur. François du Tertre répondit au magistrat qu’il s’étonnait de cette inculpation tardive, car la plaignante lui avait donné plusieurs enfants, un fils en particulier qu’il faisait élever par un maitre d’école du faubourg Saint-Antoine. À sa grande stupéfaction, Mlle Poliart, le taxant de mensonge, nia par serment que le petit garçon fût d'elle : du Tertre se vit admis à faire la preuve du contraire, et l’on juge du scandale qu’une telle cause fit à Paris. Le temps était passé où Louis XIV, entretenant plusieurs concubines dans le palais même de la reine, se donnait chaque année un nouveau bâtard doublement adultérin. Le dévot époux de la vieille Mme de Maintenon ne voulait plus entendre parler de maîtresses ou d’enfants nés hors du mariage. Aussi, dès qu'il connut l'affaire de son chirurgien, il n’hésita pas, écrit Sourches le 12 septembre 1700, « à le chasser de la Cour, » Jui conservant une pension de deux mille livres (2), et Gervais, dont le talent venait d’être mis en lumière par les saignées de Monseigneur, fut désigné pour remplacer le praticien disgracié.
« Le roi se fit saigner par pure précaution, écrit Dangeau le 15 avril 1701; ce fut Gervais qui le saigna pour la première fois, » Le marquis de Sourches ajoute « qu’il le saigna très adroïtement ». Comme Louis XIV avait l'habitude de présenter
(1) Rapports inédits du lieutenant de police René d’Argenson, par P. COTTIN, p. 46.
(2) Après mille détours de procédure, Mlle Poliart s’enfuit en Champagne, où elle se retira définitivement. Du Tertre obtenait satisfaction, puisque la mère de ses enfants ne pouvait plus les déshonorer à Paris par son inconduite. Le phlébotomiste survécut longtemps à sa disgrâce, et devint le doyen de la Communauté de Saint-Côme; il mourut le 6 février 1731, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Le portrait du parrain de François Mareschal, peint en 1728 par Pierre Le Maire, orne actuellement la Faculté de médecine.
chaque année son bras à la lancette, Gervais fut encore appelé auprès du roi le 5 juin 1702, et, quand Félix mourut, le phlébotomiste venait de remplir sa fonction le 30 avril 1703, toujours avec la même réussite : 1l se croyait donc assuré de sa nomination à la charge de premier-chirurgien. Mais Félix, pendant ses derniers jours, avait envisagé la mort avec une admirable tranquillité. Pour donner à son maître une preuve suprême d’affection, il voulut rechercher avec les médecins de la Cour, empressés autour de lu, quel était le chirurgien le plus propre à le remplacer auprès du roi. Lors de la consultation de 1696, il avait apprécié Georges Mareschal. Depuis, les deux chirurgiens se rencontrant au chevet des seigneurs de la Cour, des liens d’amitié s’étaient noués entre eux. On ne fut donc pas étonné d’entendre le moribond désigner le maître chirurgien de la Charité comme le plus digne d’être son successeur.
Le roi n’aimait pas les visages nouveaux : « Il ne voulait souffrir près de sa personne, écrit Sourches, que des gens qu’il connaissait de longues mains. » La recommandation de Félix n’eût pas suffi à écarter la candidature de Gervais, mais Mareschal avait à la Cour un puissant protecteur : en tout ce qui regardait la « santé du roi », rien ne se faisait que par la volonté de Fagon. Donnant à son lithotomiste un éclatant témoignage de sa gratitude, le premier-médecin sacrifia Gervais. « Fagon, premier-médecin du roi, qui avait toute sa confiance et celle de Mme de Maintenon sur leur santé, mit en cette place de premier-chirurgien Mareschal, chirurgien de la Charité à Paris, le premier de tous en réputation et en habileté, et qui lui avait fait très heureusement l'opération de la taille (1). »
Depuis plusieurs années, le maître de la Charité refusait les « places de conséquence » de la Cour : « Il préférait le public, écrit Morand, et le public n’était point ingrat : il lui faisait une fortune aisée et indépendante. » Mais le poste auquel Louis XIV appelait Mareschal, le plus haut qu’un chirurgien pût ambitionner, donnait à son possesseur le titre de « chef de la chirurgie du royaume,» : si les revenus de l’emploi, quoique
(4) SAINT-SIMON, t. IV, p. 9.
considérables, n’égalaient pas les honoraires annuels de Mareschal, le Roi-Soleil avait assez magnifiquement récompensé Félix pour que son successeur pût espérer d’importantes faveurs. Le maître chirurgien de la Charité accepta donc de remplacer auprès de Louis XIV le fameux opérateur de la fistule. |
La nomination de Georges Mareschal fut signée à Versailles le 14 juin 1703, vingt jours après la mort de Félix; elle était officielle dès la veille, car Dangeau écrivait le 13 : « Le roi a choisi Mareschal pour remplir la charge de premier-chirurgien, vacante par la mort de M. Félix, que Sa Majesté et toute la Cour regrettent fort. » Le maître de la Charité reçut le brevet suivant
Retenue de premier-chirurgien du roi pour le sieur Mareschal (1).
A Versailles, le 149 juin 1703 ‘°° De par le roi,
Notre premier-médecin, premier-maître et maitres ordinaires de notre hôtel, maîtres et contrôleurs de notre chambre aux deniers, salut. |
La charge de notre premier-chirurgien étant vacante par le décès de Charles Félix, nous avons fait choix de notre cher et bien-amé Georges Mareschal, maître chirurgien juré à Paris, pour la remplir; sa grande capacité et l'expérience qu’il s’est acquise dans toutes les opérations les plus difficiles de la chirurgie, et les bonnes qualités qu'il a d’ailleurs, sa fidélité et l’affection qu’il a témoignée pour notre service, nous font espérer qu’il s’acquittera de cette charge à notre satisfaction.
À ces causes nous avons aujourd’hui retenu et retenons par ces présentes signées de notre main le dit sieur Mareschal au dit état et charge de notre premier-chirurgien, vacante, comme dit est, par la mort du dit sieur Félix, pour par lui Pavoir et exercer, en jouir et en user aux honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, gages, droits, hostelages, récompenses, fruits, profits, revenus et émoluments accoutumés et y appartenant, tels et semblables qu’en a joui ou dû jouir le dit sieur Félix, et ce tant qu'il nous plaira.
(1) Archives nationales, O1 47, p. 96.
Si vous mandons qu'après ce qu’il vous sera apparu des bonnes vie, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine dudit sieur Mareschal, et que vous aurez pris et reçu de lui le serment en tel cas requis et accoutumé, vous ayez à faire registrer ces présentes ès registres de notre chambre aux deniers, et du contenu ci-dessus le faire jouir et user pleinement et paisiblement, obéir et entendre de tous ceux et ainsi qu'il appartiendra ès choses concernant ladite charge.
Mandons aussi aux trésoriers généraux de notre maison que les dits gages et droits ils aient à payer au dit sieur Mareschal à l'avenir, par chacun an, aux termes accoutumés suivant nos états.
Car tel est notre plaisir.
F Donné à Versailles, le quatorzième juin 1703, et de notre règne le soixantième.
La nouvelle de la nomination de Mareschal fut bien accueillie. Dans son numéro de juin 1703, le Mercure galant consacra au nouveau chef de la chirurgie un article élogieux : «M. Mareschal, chirurgien de l’hôpital de la Charité, dont le profond savoir répond à sa grande expérience et à sa réputation, qui est généralement établie, a été nommé par le roi premierchirurgien de Sa Majesté, à la place de feu M. Félix. Ce choix a été généralement applaudi et était souhaité de toute la Cour, ce qui fut cause que le roi lui dit, lorsqu'il vint remercier Sa Majesté, que toute la Cour l’avait choisi pour remplir la place de M. Félix. Le roi ajouta, par une bonté particulière pour la ville de Paris, que, pourvu qu'il se trouvât à son lever et à son coucher, 1l lui permettait de venir tous les jours à Paris. Je ne crois pas devoir rien dire de plus sur cet article; on doit se taire sur les actions dont on ne peut assez bien exprimer la beauté.»
En 1703, le nouvel élu jouissait d’une telle réputation que les médecins et chirurgiens de Paris virent dans le choix du roi un acte de justice. Racontant une cure difficile, Tolet écrivait : « Je fis appeler M. Mareschal, pour lors maître de l'hôpital de la Charité-des-hommes, d’où le brillant mérite qu'il s’y est acquis l’a élevé au suprême degré d’honneur audessus de ses confrères, par le choix que Sa Majesté en a fait pour être son premier-chirurgien (1). » Un autre savant praticien, Jean-Louis Petit, pensait de même : « Louis le Grand,
(1) Traité de la lithotomie, 1708, p. 277.
de glorieuse mémoire, perdit M. Félix, son premier-chirurgien, et choisit pour occuper cette place M. Mareschal, que le public n'aurait vu le quitter qu’à regret, s’il n’avait pas chéri la santé de son monarque plus que la sienne (1). » Enfin, le médecin Brisseau traduisait l’opinion de tous en disant : « M. Mareschal n’est monté au rang de premier-chirurgien du roi que par son seul mérite universellement reconnu (2). »
A la Cour, l'impression fut aussi favorable : « Le 14, écrit Sourches, on apprit que le roi avait donné la charge de premier-chirurgien à Mareschal, le plus fameux des chirurgiens de Paris. » Et le mémorialiste ajoute en note : « Il passait pour le plus habile homme de Paris, et d’ailleurs était fort honnête homme, mais c’était là un terrible coup pour Gervais qui était chirurgien ordinaire. » Cette expression d’« honnête homme » ne recevait pas alors l’étroite acception qu’on lui donne aujourd’hui; elle impliquait non seulement la probité, mais la politesse et l’honorabilité : « Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l’être, » écrivait Boileau dans sa satire «sur l’honneur ».
Le duc de Saint-Simon a laissé de Georges Mareschal un portrait qui justifie l’appréciation de Sourches : « Outre sa capacité dans son métier, Mareschal était un homme qui, avec fort peu d'esprit, avait très bon sens, connaissait bien ses gens, était plein d'honneur, de probité et d’aversion pour le contraire; droit, franc et vrai, et fort libre à le montrer, bonhomme et rondement homme de bien, et fort capable de servir, et, par équité ou par amitié, de se commettre très librement à rompre des glaces auprès du roi, quand il se fut bien initié (et on l’était bientôt dans ces sortes d’emplois familiers auprès de lui). On verra dans la suite que ce n’est pas sans raison que je m’étends sur cette espèce de personnage des cabinets intérieurs, que sa faveur laissa toujours doux, respectueux, et, quoique avec quelque grossièreté, tout à fait en sa place (3). » Aïlleurs, il ui décerne en quelques mots le plus bel éloge : « Mareschal était la probité et la vertu même (4). »
(1) Traité des maladies des os, édition de 1795, t. IE, p. 325. (2) Traité de la cataracte. Paris, 1709, p. 153.
(3) Mémoires, t. IV, p. 9.
(4) Mémoires, t. X, p. 243.
Dangeau et Sourches écrivaient leurs notes au jour le jour, tandis que Saint-Simon composa ses Mémoires au milieu du règne de Louis XV. Les appréciations des premiers sont dictées par leurs impressions du moment, alors que celles de Saint- Simon résultent de la vie entière de ses héros. D’après Sourches, Mareschal mérita donc le qualificatif d’« honnête homme » pendant le temps où il exerçait son art à Paris, et les éloges de Saint-Simon s'appliquent au reste de l’existence du premierchirurgien. Quand Mareschal obtint la succession de Félix, il donnait depuis longtemps ses soins à l’auteur des Mémoires, qu'il avait connu enfant; l’hôtel Saint-Simon s'élevait à l’angle de la rue Taranne (1) et de la rue des Saints-Pères. « Mon père et moi après lui, écrit le duc, nous avons logé toute notre vie auprès de la Charité. Ce voisinage avait fait de Mareschal le chirurgien de notre maison; il nous était tout à fait attaché, et il le demeura dans sa fortune. » Saint-Simon, à l’affût des nouvelles de la Cour, questionnait chaque jour Mareschal sur ce qui se passait chez le roi : il invoque souvent à l’appui de ses affirmations le seul témoignage du praticien.
Tous les contemporains rapportent l’incorruptible franchise de Mareschal : « Il avait acquis avec justice, dit le duc de Luynes, la réputation de probité et de parler vrai (2), » et plus loin le même auteur ajoute que « Mareschal faillit perdre sa place en 1715 pour avoir parlé trop vrai ». Saint-Simon revient souvent sur cette réputation de véracité : « Mareschal était un homme droit, sans cabale et incapable de mensonge, » écrit-il dans son addition au Journal de Dangeau du 21 février 1709. Et il redit dans ses Mémoires : « Mareschal était l'honneur et la vérité même, et personne ne le lui a disputé (3). »
Le premier-chirurgien se montrait bienveillant et serviable: il aidait volontiers ses amis de sa bourse, et s’employait pour eux auprès du roi. Palaprat vantait « la douceur et la gaieté de son humeur ». Enfin la dédicace que le libraire-éditeur Laurent d’Houry écrivit en tête d’un ouvrage sorti de ses presses complète le portrait moral de Mareschal; réimprimant, en 1712,
(1) Actuellement boulevard Saint-Germain.
(2) Mémoires, 16 décembre 1736.
(3) TX TI 20.90.
Premier-chirurgien de Louis XIV
(D'après son buste par Girardon.)
un ouvrage de Laurent Verduc, intitulé /a Manière de guérir par le moyen des bandages les fractures et les luxations qui arrivent au corps humain (1), d'Houry le fit précéder de ces lignes : |
À Monsieur Mareschal, conseiller du roi, premier-chirurgien de Sa Majesté, chef de la Compagnie des maîtres chirurgiens de Paris et de la chirurgie du royaume.
Monsieur,
Je suis trop pénétré des bons offices que vous venez de me rendre dans une affaire de conséquence, pour pouvoir retenir plus longtemps les témoignages de ma reconnaissance; vous m'avez fait honneur de me protéger d’une manière trop déclarée pour ne vous en faire qu’un remerciement secret et particulier. Permettez-moi, Monsieur, pendant que toute l’Europe célèbre votre bon esprit, votre heureux génie et votre pratique incomparable dans les plus difficiles opérations de la chirurgie, que je me retranche à publier votre bon cœur, vos manières polies et obligeantes et la gracieuseté avec laquelle vous accordez votre protection à ceux qui en ont besoin et dont le bon droit vous est évident. Comme la Cour connaît votre probité et que vous ne prenez jamais que le parti de la justice, vous faites toujours honneur à une affaire que vous appuyez; aussi n'est-on pas surpris de la voir décider au gré de ceux que vous honorez de votre recommandation; c’est par l'envie que J'ai de m'expliquer là-dessus sous les yeux du public que je prends la liberté de vous dédier la nouvelle édition que je viens de faire d’un ouvrage de feu M. Verduc, sur la manière de guérir les fractures et les luxations qui arrivent au corps humain, accompagné d’observations et de figures de bandages convenables à ce sujet. Je voudrais pouvoir produire de moi-même de quoi apprendre à tout le monde avec quelle vive reconnaissance et quel profond respect je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
D'Hourx.
Georges Mareschal avait les traits réguliers, la figure pleine, le regard clair, la physionomie ouverte, comme on le voit sur son premier portrait, actuellement conservé au musée
(1) Bibliothèque de la Faculté de médecine, imp. 70262.
Dupuytren (1). Au commencement du dix-neuvième siècle, cette peinture fut gravée par Ambroise Tardieu dans sa Collection des personnages célèbres (2), et reproduite par le même artiste pour la biographie médicale Panckoucke. L’œuvre, sans signature, est certainement antérieure à la nomination de Mareschal comme premier-chirurgien du roi. Dès 1696, le maître de la Charité comptait parmi les plus célèbres opérateurs de Paris; c’est de cette époque que date l’exécution du portrait. Mareschal, dont le visage porte environ quarante ans, est représenté avec la perruque courte et le costume simple d’un bourgeois aisé; de la main gauche il tient une lettre, et cette attitude est à remarquer, car elle est dépourvue de signification personnelle : en ce temps où chacun aimait à se faire représenter au milieu des attributs de sa profession, il est singulier que le maître chirurgien l’ait choisie. À l’angle supérieur gauche du tableau sont écrits au pinceau les nom et qualité de Georges Mareschal. Ce portrait fut donné à l’Académie royale de chirurgie par Louis Mareschal, seigneur de Bièvre, après la mort de son père qui en était le fondateur. Quand vint la Révolution, la Faculté de médecine s'installa dans les bâtiments de l’Académie de chirurgie, et elle hérita des tableaux qui s’y trouvaient.
À une autre époque, qu’on ne saurait plus exactement préciser, Mareschal fit exécuter son buste en marbre blanc (3); le pied en est actuellement brisé et la signature a disparu : d’après une tradition de famille que confirme la beauté de la facture, cette œuvre est due à Girardon; c’est donc une des dernières productions de ce statuaire célèbre, qui mourut le même jour que le Roi-Soleil, le 17 septembre 1715. La longueur de la perruque, l’ampleur du costume témoignent que Mareschal faisait partie de la Cour quand Girardon sculpta son buste. |
Enfin une gravure de Daullé (4) conserve le souvenir d’un autre portrait du chirurgien, peint après sa nomination dans
(1) M. le conservateur du musée Dupuytren a bien voulu en autoriser la reproduction.
(2) Paris, 1820-28, in-8°.
(3) Cette œuvre appartient à l’un de ses descendants, M. Moisson-Mareschal de Montéclain; on en trouve ci-contre la reproduction.
(4) C’est elle qui figure à la première page de cet ouvrage.
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l’ordre de Saint-Michel en 1723 (1) : Georges Mareschal, seigneur de Bièvre et autres lieux, chevalier de l’ordre du roi, avait conquis dès cette date une haute situation personnelle: aussi un somptueux manteau de Cour recouvre ses épaules, sa perruque descend jusqu’à sa ceinture et d’épaisses dentelles ornent son jabot, sous le cordon noir de Saint-Michel.
En plus des trois œuvres qui perpétuent les traits du premier-chirurgien, il faut citer le médaillon en bas-relief représentant son profil sur la façade de la Faculté de médecine de Paris. Mais ce médaillon, sculpté par Berruer en 1772 pour les nouveaux bâtiments de l’Académie royale de chirurgie, est fantaisiste : dans cet hommage rendu au fondateur de l’Académie, l'artiste ne s’est inspiré ni du buste de Girardon, ni des portraits (2).
La constitution du premier-chirurgien était robuste et lui procura une verte vieillesse; à l’âge de soixante-dix ans, il montait encore à cheval. Pendant les trente-trois années que Georges Mareschal vécut à la Cour, il eut cependant plusieurs maladies. Le marquis de Sourches parle pour la première fois de sa santé en 1704; l’extrait ci-après montre avec quelle confusion le grand prévôt notait ce qui se passait à la Cour : «Le même jour (18 novembre 1704), on disait publiquement que l’abbé de Pomponne était nommé pour l’ambassade de Venise; que Rabutin quittait le service avec ses deux mille livres de pension et mille livres qu’il avait d’ailleurs: que Mareschal, premier-chirurgien du roi, était très mal d’une colique depuis deux jours; que le roi irait à Meudon, le 26, pour trois Jours, et qu’il irait à Marly le 10 de décembre pour y rester dix jours. »
Sourches signale encore en 1709 une indisposition du premier-chirurgien : Mareschal possédait alors la faveur de Louis XIV, et les courtisans constatèrent l'intérêt que lui portait Sa Majesté. « Le 11 juin, écrit le grand prévôt, on apprit que Mareschal était extrêmement malade d’un choléra morbus, et le roi témoigna en être fort en peine. » Le mémorialiste définit ailleurs l’indisposition qu’il désigne d’un si terrible nom : le 13 avril 1712 le duc de Berry en fut atteint : « Il avait,
(1) On ignore ce que devint cette peinture, qui était l’œuvre de Fontaine. (2) Ce médaillon a été reproduit sur la même planche que le profil du buste.
écrit Sourches, de grandes douleurs dans le ventre; il vomissait très souvent et il allait beaucoup par en bas. » Le lendemain de cette attaque de « choléra morbus »,le duc de Berry « parut habillé pour courre le cerf l’après-diînée avec le rot ». La maladie du premier-chirurgien n’eut pas plus de gravité, et, dès le 12 juin au matin, on apprenait « que Mareschal était hors de danger ». Il avait éprouvé, à sept années d'intervalle, deux accès de coliques hépatiques; en 1722, il pensa mourir d’une attaque beaucoup plus grave de la même maladie, et ce fut par un abcès au foie qu'il fut enlevé en 1736.
Nommé à la Cour le 14 juin 1703, Georges Mareschal devait quitter son service de l’hôpital de la Charité. Les religieux de Saint-Jean-de-Dieu choisissaient eux-mêmes les médecins et chirurgiens dont ils avaient besoin; ils nommaient généralement au poste de chirurgien ordinaire de leur maison un des praticiens ayant travaillé chez eux en qualité de gagnant-maîtrise. Parmi ceux qui aspiraient à remplacer Mareschal se trouvait un de ses plus anciens amis, Jacques Lardy, dont la femme, Madeleine Tancrède, était marraine de son fils François. Ancien chirurgien-major des vaisseaux du roi, Lardy exerçait les fonctions de chirurgien ordinaire du duc d'Orléans, neveu de Louis XIV : Mareschal obtint du prieur Blaise Chappus la désignation de son ami, et on lut ces lignes dans le numéro de juin 1703 du Mercure galant (1) : « M. Mareschal, ayant été nommé premier-chirurgien de Sa Majesté, remit avec l’agrément du roi sa charge de chirurgien de l'hôpital de la Charité entre les mains de M. Lardy, premier-chirurgien en survivance de feu Son Altesse Royale. Sa Majesté a fort approuvé ce choix, M. Lardy ayant travaillé avec M. Mareschal pendant plusieurs années dans le même hôpital de la Charité et dans plusieurs autres endroits, et ces deux messieurs étaient regardés comme deux des plus habiles et des plus grands praticiens du royaume. M. Lardy a servi longtemps dans les armées de terre et de mer et a été chirurgien-major de l’hôpital de Messine. »
Cet « écho » du Mercure galant, qui attribuait à Georges Mareschal Ia nomination de Jacques Lardy, méconnaissait les droits des religieux; aussi le Père prieur fit-il insérer dans le
numéro suivant cette note rectificative (1) : « On s’est mépris lorsqu'on a dit que M. Mareschal avait donné sa place de chirurgien de la Charité à M. Lardy, premier-chirurgien de S. A. R. le duc d'Orléans; ce qu’il y a de constant est que M. Mareschal, Payant jugé très capable de remplir la place qu’il quittait, Pavait proposé aux Pères de la Charité, et que, Son Altesse Royale l’ayant ensuite recommandé aux mêmes Pères, ils se sont fait d'autant plus de plaisir de le nommer que le sujet que ce prince leur recommandait est digne de remplir la place vacante. Les pères de la Charité, qui ont le roi pour protecteur, ont droit par leurs fondations de nommer les médecins et les chirurgiens qui doivent servir cet hôpital; le roi a marqué qu’il leur savait gré du choix qu'ils ont fait de M. Lardy. »
(1) Mercure galant, juillet 1703, p. 302.