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CHAPITRE X

Le premier-chirurgien du roi, ses prérogatives, ses émoluments, ses gratifications pour les saignées et le toucher des écrouelles; son titre de « chef de la chirurgie du royaume », ses différents droits. — Générosité de Georges Mareschal.

La famille royale en 1703; Mme de Maintenon. — Une journée de Mareschal à la Cour. — Le lever du roi, les chasses royales, le débotté, le coucher du roi.

Mareschal et sa famille en 1703; morts d’Elisabeth Mareschal et de Remy Roger. — Appartements de Mareschal aux châteaux de Versailles et du Louvre.

La maison chirurgicale de Louis XIV comprenait le premierchirurgien, le chirurgien ordinaire et huit chirurgiens servant par quartier, c’est-à-dire par trimestre : au seul premier-chirurgien revenait l'honneur de pratiquer les opérations prescrites au roi par les médecins; les autres « officiers » se bornaient à faire acte de présence chez Sa Majesté, puis à donner leurs soins à son entourage.

Avant la nomination de Mareschal, le roi remettait à un spécialiste de la saignée la délicate mission de faire couler son sang. Comme cette opération constituait le premier traitement de chaque maladie, et même de chaque indisposition, Louis XIV apportait un soin particulier au choix de son phlébotomiste (1). François du Tertre exerça pendant plusieurs années cet emploi de confiance, et, en 1701, époque de sa disgrâce, il fut remplacé par Gervais. À partir de 1703, la saignée royale fit partie des attributions de Georges Mareschal.

Louis XIV avait élevé la charge du premier-chirurgien fort au-dessus des autres offices de sa maison chirurgicale; toutefois, elle ne conférait pas à son titulaire les honneurs dont jouissait le premier-médecin : la distance sociale qui séparait les chirurgiens des médecins s’y opposait encore. Ainsi, l’ar-

(1) Voir l’Appendice n° 2.

chiâtre, décoré du titre de conseiller d'Etat, était compté parmi les grands officiers de la maison, et comme tel prêtait serment entre les mains mêmes de Sa Majesté, tandis que le premierchirurgien, qualifié « conseiller du roi », jurait fidélité entre les mains du premier-médecin. Les hautes situations personnelles des premiers-chirurgiens, et les progrès de leur art, firent disparaitre plus tard cette différence : le 19 juin 1770 des lettres patentes de Louis XV décidèrent que, désormais, le chef de la maison chirurgicale prêterait serment entre les mains du roi, comme le premier-médecin, et posséderait comme lui le titre de conseiller d'Etat.

Les émoluments fixes de Georges Mareschal se montaient à huit mille deux cent soixante-quinze livres, soit à plus de trente mille francs, se décomposant ainsi :

CRU A Charge... 1 000 livres.

Livrées pour la bouche à Cour (1). 14 2795 — Gages du Conseil. t'ODOME Pension. . . LOS DR 3 000 — Récompenses ordinaires . 1 200 — RAR A le aides dit or. 300 — DOS TRE RU A + + so Jours (2)

Outre ses appointements fixes, le premier-chirurgien recevait des honoraires spéciaux chaque fois qu’il saignait le roi ou qu'il accompagnait Sa Majesté au toucher des écrouelles.

D’après les « états de la France », les saignées royales étaient payées « par ordonnance » au chirurgien qui les pratiquait; il avait droit à six cents livres (soit deux mille cinq cents francs) pour chaque opération, et les draps qui lui servaient devenaient sa propriété (3). Le 5 mai 1704, Georges Mareschal commença les fonctions de phlébotomiste royal, et son début fut remarqué par les chroniqueurs de la Cour. « Le roi se fit saigner par précaution, écrit Dangeau; ce fut Mareschal qui le saigna pour la première fois.» —«Mareschal saigna Sa Majesté fort adroitement, ajoute le marquis de Sourches; cela était bien juste, mais en

(1) Le premier-chirurgien avait « bouche à Cour », c’est-à-dire jouissait du droit de s’asseoir à l’une des tables de la maison du roi : habitant avec sa famille un appartement du château de Versailles, il ne profitait pas de cet avantage, et la somme comprise sous la rubrique « livrées pour la bouche à Cour » l'en dédommageait.

(2) Archives nationales, E 10417.

(3) Mémoires du duc de Luynes, t. III, p. 206.

même temps bien rude pour Gervais, qui le saignait depuis longtemps. »

Comme tout ce qui concernait le roi, la saignée donnait lieu à un cérémonial minutieusement réglé. Au chevet du lit, le premier-médecin, une bougie à la main, éclairait le bras de Sa Majesté (1). Près de lui, lapothicaire « de quartier » tenait la première « palette » (2); un aide, muni de plusieurs autres vases, suivant la quantité de sang que l’ordonnance médicale prescrivait de faire couler, devait successivement les tendre à l’apothicaire. Quand tout était préparé, le chirurgien opérateur possédait un privilège spécial : il pouvait faire sortir de la chambre royale ceux des spectateurs qui lui déplaisaient, « parce qu’il ne fallait pas, écrit Dionis, qu'il eût près de lui des personnages qui auraient pu l’inquiéter et le chagriner par leur présence. » Les phlébotomistes royaux n’usaient guère de ce droit, et Félix le père fut le dernier à l’exercer.

Fagon, dans son Journal de la santé du roi (3), consigne les résultats de la première saignée faite à Louis XIV par Mareschal : « Le sang est toujours venu également en arcade, et, aussitôt que les trois premières palettes ont été remplies, 1l s’est trouvé fort beau, mais trop fibreux, et sa sérosité très salée. » Le médecin fit arrêter l'écoulement du sang à la quatrième palette; l’opération, écrit-il, avait donné un excellent résultat.

Après la saignée, le premier-chirurgien bandaïit soigneusement le bras du roi,et demeurait près de son lit jusqu’au moment du lever; quand les officiers de la chambre aïidaient Sa Majesté à revêtir ses habits, 1l veillait à ce que le pansement ne fût pas déplacé. À partir de 1711, Louis XIV remit à Georges Mareschal lui-même le soin de l’habiller aux jours de saignée, et, comme le moindre signe de la faveur royale était épié, cette innovation ne passa pas inaperçue : « Le 26 mars, écrit Sourches, le roi se fit saigner par précaution, et l’on remarqua que, lorsqu’il s’habilla sur les onze heures, ce fut Mareschal, son premier-chirurgien, et non pas les officiers de sa garde-robe, qui

(1) Dion1s, Cours d'opérations de chirurgie, p. 657.

(2) Ce petit vase pouvait contenir trois onces de sang, soit environ quatre-vingtdix grammes.

(3) LEROI, p. 263.

lui mirent (sic) son justaucorps. » Désormais le cérémonial s’augmenta d’un nouvel article : deux ans plus tard, le marquis de Dangeau, bon juge en matière d’étiquette, l’énonçait ainsi : «Samedi, 29 avril 1713, à Versailles. Le roi fut saigné; il demeura deux heures dans son lit, puis s’habilla. Les jours de saignée, c’est le premier-chirurgien qui lui met sa veste et son justaucorps, et non les officiers de la chambre (1). »

Louis XIV avait de l’aversion pour la saignée, parce que cette opération « lui causait des vapeurs (2) ». Mais chaque année, quand venait le printemps, Fagon lui adressait de telles remontrances que le roi se résignait à subir, par précaution, la lancette de son premier-chirurgien. Cette décision faisait époque à la Cour, et Louis XIV ne la prenait pas sans que son entourage en eût disserté. En 1705, la saignée de Sa Majesté fut retardée par une longue attaque de goutte; pour l'obtenir, Fagon dut vaincre «la répugnance que le roi témoignait avoir à se laisser saigner, que soutenaient, pour faire leur cour à ses dépens, la plupart des courtisans, que l'ignorance et la témérité fait toujours parler mal à propos et décider de tout (3) ». L’année suivante, le premier-médecin n’exprima plus son amertume contre les « prédictions impertinentes » des courtisans, car dès le 31 mai le roi réclama les services de Georges Mareschal. D’après Fagon, Sourches et Dangeau, le premier-chirurgien fit encore couler le sang de Louis XIV les 6 juin 1707, 7 mai 1708, 4er avril 1709, 31 mars 1710, 26 mars 1711, 4 décembre 1711, 15 février 1712, 28 octobre 1712, 29 avril 1713, 22 février 1714 et 11 mars 1745.

Plus fréquente que la saignée, la cérémonie du « toucher des écrouelles » comportait aussi pour le premier-chirurgien un rôle spécialement rémunéré. Louis XIV la renouvelait six ou sept fois par an, aux quatre grandes fêtes de l’année et aux fêtes de la Vierge. Quelques jours auparavant, on publiait dans les églises de Paris que le roi « toucherait ». Les scrofuleux se présentaient généralement au nombre de sept ou huit cents; à certaines fêtes, il en venait jusqu’à deux mille. Dès leur arrivée à Versailles, on les plaçait en ligne sur plusieurs rangs, soit dans

(1) Le 22 février 1714, DANGEAU renouvelle cette observation. (2) SOURCHES, t. XI, p. 76.

(3) Journal de la santé du roi, p. 280.

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la cour de marbre, soit dans le vestibule de la chapelle, soit dans la galerie des princes, suivant leur nombre et l’état du temps. Les étrangers, et particulièrement les Espagnols, avaient droit aux premières places, « parce que d’ordinaire, dit un manuscrit de la bibliothèque Mazarine (1), il y a parmi eux quelques gentilshommes qui viennent chercher le secours de nos rois. » Les médecins et chirurgiens se livraient à une minutieuse vérification des écrouelles et renvoyaient impitoyablement les simulateurs; l’appât de l’aumône remise à chacun des malades attirait beaucoup de misérables : le roi allouait deux sous aux scrofuleux français et cinq aux étrangers.

Quand Fagon et Mareschal avaient terminé leur examen, les gardes et les aumôniers reformaient les lignes, veillant à ce qu’un intervalle suffisant fût maintenu entre chaque malade et son voisin. On observait en ces occasions les plus strictes précautions, car un nouveau Ravaillac pouvait se glisser dans les rangs. A l’issue de la messe royale, les scrofuleux recevaient l’ordre de se mettre à genoux et de joindre les mains.

Cependant Louis XIV approchait, précédé du capitaine des Gardes en quartier; venaient ensuite le grand aumônier et quelques seigneurs : Fagon et Mareschal, se plaçant derrière le premier des malades agenouillés, [lui maintenaient de chaque côté la tête, pendant que le capitaine des Gardes serrait entre les siennes les mains jointes du scrofuleux; à ce moment, Louis XIV traçait un signe de croix sur la figure du malade, en lui passant sa main dégantée du front au menton et d’une oreille à l’autre, tandis qu’il prononçait ces paroles : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Ayant reçu ses quelques sous, le « touché » devait « se lever et sortir incontinent, de peur d’embarras, et de peur qu’il n’allât encore prendre rang pour avoir deux aumônes »; le roi passait alors au suivant.

Dans les dernières années de sa vie, le vieux monarque, souffrant de fréquents accès de goutte, éprouvait de la fatigue au toucher des écrouelles; les Jours où la cérémonie ne pouvait avoir lieu en plein air, tous ces scrofuleux assemblés répandaient une odeur infecte, et le roi rentrait chez lui incommodé.

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