HAE D AU
Pour répondre à la requête présentée par le candidat
en vue d’être admis au « dernier examen ». . . . ki —
Pour lui faire subir le dernier examen. RE NES 42 —
Pour convoquer le candidat au « serment ». . . . 6 — DORE ne a ne rs NA li pee
Avant de parvenir à la maîtrise en chirurgie, chaque candidat versait donc entre les mains de Georges Mareschal une somme de cent quatorze livres, soit plus de quatre cents francs; au moment de sa réception, il lui apportait en outre, suivant un vieil usage consacré par les statuts, huit jetons d'argent et deux paires de gants, « l’une simple, l’autre garnie. » D’après l’article 123 des statuts, les jetons d'argent devaient être « du poids de trente-six ou trente-huit au marc (1) ».
(1) Le marc valant deux cent quarante-cinq grammes environ, chaque jeton
devait peser au moins six grammes et demi, c’est-à-dire un peu plus que la pièce d’un franc actuelle.
Dans la « légère expérience », remplaçant le grand chefd'œuvre pour quelques privilégiés, comme les gagnants-maîtrise, et pour quelques spécialistes, comme les renoueurs d’os, les droits à payer au premier-chirurgien n'étaient que de seize livres, plus seize jetons d’argent et deux paires de gants. Les chirurgiens de la Cour remettaient à Georges Mareschal, lors de leur admission à Saint-Côme, cinquante livres et douze jetons; il recevait des bandagistes, experts pour les dents, oculistes, lithotomistes et autres, un droit de quarante-quatre livres, complété par le don de douze jetons et de deux paires de gants; les sages-femmes enfin lui comptaient seize livres.
Pour établir que ces divers droits constituaient un revenu de la charge du premier-chirurgien, l’article 128 des statuts spécifiait que cet officier: « serait toujours réputé présent aux examens, et recevrait toutes les distributions qui pourraient lui appartenir ».
Une autre corporation parisienne se trouvait placée sous la juridiction du premier-chirurgien du roi, celle des « barbiersperruquiers-baigneurs-étuvistes de Paris »; outre les artisans exerçant la profession des coiffeurs actuels, elle comprenait ceux qui fabriquaient les perruques et tenaient les établissements de bains. Ces commerçants faisaient autrefois partie de la Communauté des barbiers-chirurgiens, et, après 1656, de celle de Saint-Côme: un édit de 1673 les groupa en un corps spécial, sous la haute surveillance du premier-chirurgien du roi. En 1703, les perruquiers-baigneurs étaient au nombre de quatre cent cinquante; chaque candidat à la maîtrise versait douze livres au premier-chirurgien, avant de faire partie de la Communauté.
En plus des avantages propres à sa charge, Georges Mareschal possédait ceux des « commensaux » de la Cour. On appelait ainsi les officiers de la maison du roï, tant ecclésiastiques que civils et militaires, qui avaient « bouche, gages et livrées en Cour ». Un état enregistré chaque année à la Cour des aides contenait la liste exacte des commensaux. On en distinguait trois classes : la première comprenait les grands officiers de la couronne. Dans la seconde comptaient les gentilshommes ordinaires, les maîtres d'hôtel du roi, ses premiers-valets de chambre, etc. La troisième enfin renfermait tous les bas officiers et valets infé-
: meurs. Pour être commensal, il fallait « servir actuellement »
et recevoir au moins « soixante livres » de gages.
- Georges Mareschal jouissait des privilèges attribués aux commensaux de deuxième ordre; le droit de « committimus au grand sceau » lui permettait d'évoquer à Paris, devant le tribunal des « requêtes du Palais » ou celui des « requêtes de l'Hôtel », à son choix, ses procès personnels, possessoires et mixtes, même s'ils rentraient dans la compétence des Parlements de province : dans ce dernier cas, l’objet en litige devait être d’une valeur indéterminée, ou supérieure à mille livres. Ce droit ne s’exerçait pas en matière d'immeubles; son nom lui venait du premier mot des lettres patentes latines qui le conféraient. En vertu du droit de committimus, les commensaux, évitant d’onéreux déplacements, portaient toutes leurs causes au même tribunal.
Un second privilège exemptait Mareschal des impôts tels que tailles (1) et impositions accessoires, droits d’aides (2), droits de franc-fief (3), contributions au ban et à l’arrière-ban (4); il lui évitait en outre les obligations citadines, telles que logement des gens de guerre, etc.
La plupart des commensaux du deuxième ordre s’enorgueillissaient d’une dernière prérogative : comme presque tous leurs emplois étaient autrefois réservés à des gentilshommes, ils portaient le titre « d’écuyer » (5); mais les premiers-chirurgiens du roi, qui furent toujours choisis parmi les barbiers, ne pouvaient prétendre à cette qualification enviée. :
Le revenu total de la charge de Mareschal s’élevait à une somme importante : le 23 avril 1747, le duc de Luynes écrivait dans son Journal : « On prétend que la place de premier-chirurgien vaut cinquante mille écus de rente. » En réduisant ce chiffre de moitié pour tenir compte de l’augmentation des profits pendant le premier tiers du dix-huitième siècle, on doit se rapprocher de la vérité : l'office de premier-chirurgien procurait
(1) Taille : impôt personnel et territorial perçu sur tous les roturiers laïques.
(2) Droits d’aides : droits perçus sur le vin, le sel, etc.
(3) Droit de franc-fief : redevance payée par les roturiers possédant des fiefs nobles.
(4) Ban et arrière-ban : taxe payée en cas de guerre par ceux qui ne portaient pas les armes.
(5) C'était le plus précieux privilège des commensaux de la deuxième classe, car il fallait être noble pour faire suivre son nom de la qualité d’écuyer.
done à son titulaire un revenu de vingt-cinq mille écus, c’est-àdire de trois cent mille francs environ (1).
Percevant un droit de joyeux avènement, Georges Mareschal voulut faire bénéficier ses clients pauvres d’un avantage analogue. Les monnaies fiduciaires n’existaient pas encore, l’or était rare et les payements s’opéraient fréquemment par billets : le maître ordinaire de la Charité avait reçu un grand nombre de ces engagements. Arrivé à la Cour, il mit à part les créances concernant les familles les moins fortunées et les jeta au feu; d’après Morand (2), 1l renonçait ainsi à plus de quatre-vingt mille francs d'honoraires.
Mareschal n’abandonna pas la maison de la rue Jacob dès sa nomination : le premier-chirurgien du roi et son lieutenant, disait l’article 138 des statuts, « pourront faire exercer la chirurgie dans la ville et faubourgs de Paris en leur place par tel garçon que bon leur semblera, sans être obligés à résidence. » En vertu de ce privilège, Mareschal continua de recueillir les profits de la barberie; en matière de chirurgie, l’article 139 restreignait ses droits : « Les garçons qui, en l’absence et dans la place desdits officiers chirurgiens spécifiés dans le précédent article, tiendront leur boutique, ne pourront faire aucune opération décisive, ni lever aucun appareil en occasion grave et importante sans appeler un des maîtres. » Le premier-chirurgien se défit de son installation parisienne quand le roi l’eut élevé, en l’anoblissant, fort au-dessus de ses confrères : en 1707, sa boutique devint celle du lithotomiste Ledran, quil’occupa jusqu’en ITS REE
Avant de prendre place auprès de Louis XIV, Georges Mareschal accomplit la formalité du serment en présence des médecins et chirurgiens de la Cour; il se mit à genoux devant Fagon, qui lui tenait les mains jointes entre les siennes, et le premiermédecin prononça les formules usitées :
« 1 Vous jurez et promettez à Dieu de bien et fidèlement servir le roi en la charge de premier-chirurgien dont Sa Majesté VOUS à pourvu.
(1) Cette somme représente la moyenne du revenu de Mareschal entre 1703 et 1736 : d’abord inférieur à vingt-cinq mille écus, son revenu dépassa ce chiffre quand l’édit de 1723 lui eut attribué la nomination des « lieutenants du premier-chirur-
gien » dans tout le royaume.
(2) Eloge de Mareschal.
Dé
LOUIS-XIV EN 1701 D'après le portrait de Rigaud
(Musée du Louvre)
Les
«2° Vous jurez d'apporter pour l'exécution des opérations qui vous seront prescrites par les médecins de Sa Majesté tous vos soins et toute votre industrie.
€ 3 Vous jurez de ne recevoir pension ni gratification d’autre prince que de Sa Majesté. |
«4° Vous jurez de tenir la main à ce que les officiers qui sont sous votre charge s’acquittent fidèlement de leur devoir, et généralement de faire en ce qui la concerne tout ce qu’un fidèle sujet et serviteur doit et est tenu de faire.
« Ainsi vous le jurez et promettez. »
À chaque interrogation du premier-médecin, le nouvel officier répondit : « Je le jure. »
Mareschal allait donner des soins non seulement au rol, au dauphin et au fils aîné du dauphin, mais encore à la plupart des princes. En 1703, Louis XIV atteignait soixante-cinq ans; vers 1684, il s'était remarié secrètement à Mme de Maintenon, qui vivait à Versailles avec toute la puissance d’une reine sans en recevoir les honneurs. Veuf depuis 1690, le Grand Dauphin, fils unique du roi, avait trois fils, le duc de Bourgogne, le duc d’Anjou (roi d'Espagne sous le nom de Philippe V) et le duc de Berry. Le duc de Bourgogne, âgé de vingt et un ans, était uni depuis 1697 à la princesse Marie-Adélaïde de Savoie, dont la sœur épousa en 1701le jeune roi d’Espagne; quant au duc de Berry, il entrait à peine dans sa dix-septième année.
Chaque matin, le premier-chirurgien rendait visite à Mme de Maintenon avant de pénétrer chez le roi (1). La marquise écrivait en 1705 à son amie Mme de Glapion : « On commence à entrer chez moi vers sept heures et demie. C’est d’abord M. Mareschal; il n’est pas plutôt sorti que M. Fagon entre (2). » Pour que Mareschal vint tous les jours chez Mme de Maintenon, il fallait qu’elle fût atteinte d’une des maladies spéciales à son sexe, car la cure de ces affections, dédaignée par la Faculté de médecine, incombait aux chirurgiens. La princesse Palatine, qui détestait l’épouse secrète de Louis XIV, écrit en 1695 : « Mon- Sieur m'a dit une nouvelle hier, à savoir que la vieille est atteinte d’un cancer à la matrice. Quel bonheur ce serait, mais j'ai
(1) Son appartement était situé au premier étage du château, dans l'aile gauche. (2) Th. LAVALLÉE, Lettres historiques et édifiantes de Mme de Maintenon.
peine à le croire (1). » Si Mme de Maintenon ne souffrait pas d’un mal aussi grave, elle était sujette aux hémorrhoïdes (2), inconvénients traités par les confrères de Saint-Côme. Le premier-médecin Fagon ne compromettait pas sa dignité en examinant la malade avec Mareschal : il entrait « aussitôt après lui », et donnait ses conseils à Mme de Maintenon pour des maux plus nobles.
Pendant ce temps, le premier-chirurgien allait attendre le réveil de Sa Majesté dans le salon précédant la chambre royale. En 1701, le salon des « Bassans », et celui où couchait le roi quand Mareschalle vit pour la première fois, furent réunis en un seul, portant le nom d’antichambre du roi (3). Depuis, Louis XIV occupa la pièce située au centre du château. « Une grande arcade surbaissée, écrit Félibien, sert du côté de l’occident, visà-vis des fenêtres, à augmenter la profondeur de cette chambre pour y placer plus commodément le lit du roi. Le lit est d’un dessin aussi beau que magnifique : il est de velours cramoisi couvert de broderie si tissue d’or qu'à peine on peut en reconnaître le fond. » Placé au milieu du panneau opposé aux fenêtres, le lit royal s’appuyait au mur par son chevet; une balustrade, où s’ouvraient deux passages, le séparait du reste de la chambre. L'espace ainsi intercepté autour du lit était sacré : un valet y demeurait toute la journée pour en défendre l’accès. Quand les dames traversaient l’appartement royal, l'étiquette leur imposait une grande révérence devant le lit de Sa Majesté.
Louis XIV se faisait éveiller vers huit heures par le premiervalet de chambre en quartier, qui couchait près de lui. Fagon et Mareschal entraient aussitôt, et s’inquiétaient de la santé de leur maître. Si le roi avait transpiré pendant la nuit, ils veillaient à ce qu’on le changeât de chemise. « Les sueurs, écrit Fagon, sont très utiles à Sa Majesté, depuis qu’elle a bien voulu avoir toujours une garniture prête dans sa chambre, pour changer tous les matins en s’éveillant pour peu qu’elle soit mouillée. Ce qu’elle m’a fait la grâce d’accorder à mes instantes supplications. » Pour seconder la nature, Louis XIV, dès que les nuits devenaient fraîches, revêtait un manteau
(1) JæcLé, Lettres de la princesse Palatine, t. I, p. 109. (2) SOURCHES, t. X, p. 187 et 191.
(3) On l’appela plus tard « salon de l'Œil-de-Bœuf. »
doublé d’ouate, et l’on plaçait sur son lit une converture fourrée de même façon; le roi n’acceptait l’été qu’un petit paletot de toile ou de satin, malgré les remontrances de son premier-médecin, qui voyait dans la transpiration nocturne un des meilleurs remèdes contre les maladies. Pour éviter à Louis XIV unrefroidissement pendant que les officiers dela chambre lui enlevaient sa chemise, Fagon et Mareschal frictionnaient le corps du roi avec des linges chauds.
À huit heures un quart entraient les princes, le duc de Bouillon, grand chambellan, le premier-gentilhomme de la chambre « en année » et les officiers de la garde-robe. Le roi se lavait les mains avec de l’esprit-de-vin et récitait quelques prières
dans son lit. Après avoir choisi sa perruque, suivant les occu-
pations prévues pour la journée, il se levait et passait sa robe de chambre, puis le « lever » continuait, solennel. Quand le roi gagnait le cabinet du Conseil, le service matinal du premier-chirurgien prenait fin.
Les jours de saignée ou de médecine, le cérémonial subissait quelques changements. Si, comme phlébotomiste, Mareschal remplissait la principale fonction, il s’effaçait devant Fagon aux époques des purgations royales, car seul le premier-médecin prenait soin des intestins de Sa Majesté. Fagon faisait absorber chaque mois à Louis XIV un bouillon contenant du séné, de la rhubarbe et de la manne. Dangeau note scrupuleusement ces médications et il enregistre l’étiquette spéciale qu’elles comportaient. « Le roi prit médecine comme il la prend tous les mois par précaution, écrit-1l le 28 mars 1707; il entend ces jourslà la messe dans son lit avant que de prendre sa médecine, et c’est le premier-médecin qui lui donne son bouillon deux heures après, et non pas le premier-gentilhomme de la chambre. »
D'après Saint-Simon (1), l’honneur de présenter le bassin au roi après ses médecines revenait au « grand chambellan ». Les « porte-chaise d’affaires » supportaient malaisément cette dérogation à leurs privilèges : en temps ordinaire, le droit d'apporter au roi sa chaise percée revenait à ces officiers; ils accomplissaient là un service envié, obtenant de Sa Majesté, après une digestion facile, toutes sortes de faveurs. En 1703, deux porte-
(1) Addition à DANGEAUw, 2 février 1709.
chaise d’affaires répondaient aux noms sonores de « Charles Allier des Châteaux » et de « François Cornu de Sainte-Marthe ».. Le second, gendre du premier et son survivancier, était en même temps « commissaire des guerres (1) », et possédait une terre importante dont Georges Mareschal se rendit acquéreur en 1720.
Offert par le grand chambellan et retiré par l’archiâtre, le bassin faisait l’objet d’un examen consciencieux. Dans son Journal de la santé du roi, Fagon mentionne l'effet de chaque médecine; le 2 avril 1708, par exemple, il écrit : « La purgation a commencé d’agir fort tard et a moins fait qu’à l’ordinaire. Les premières selles ont pourtant été fort grandes : elles ont été jusqu’à huit, valant environ dix : mais il y en a eu pour la sixième et la septième deux extraordinaires, d’une sérosité gluante assez ardente, mêlée d’une matière jaunâtre, grénelée (comme de certains miels communs ont accoutumé de l'être), et sentant une odeur de corroyeur très forte, ce qui n’arrive pas ordinairement à ces sortes de selles, qui ne sentent rien. Celles-ci cuisaient aussi beaucoup au fondement. Le roi fit encore une selle rouge, comme cela arrive quelquefois pour la dernière (2). » Pendant que le bouillon opérait, les médecins et les chirurgiens se tenaient dans le cabinet du roi (3), « la porte ouverte (4) ». Jusqu'au dernier « résultat », Mareschal attendait dans cette pièce le cas improbable où l’état du roi réclamerait son art.
Jouissant des « grandes entrées », le premier-chirurgien pouvait pénétrer dans la chambre de Louis XIV quand le roi s’asseyait sur son bassin ou sur sa chaise percée. En cette circonstance, remarque Dangeau (5),«1l ne demeure que les gens qui ont les « grandes entrées » et Les « brevets d’affaires »; ceux qui n’ont pas les entrées de la chambre sortent comme le reste des courtisans. » Les princes, à l’imitation du roi, expulsaient en public le résidu de leur digestion. Le Grand Dauphin, écrit la princesse
(1) Les commissaires des guerres remplissaient les mêmes fonctions que les sousintendants militaires actuels.
(2) Page 301.
(3) C’est dans cette pièce, située à la suite de la chambre royale, du côté opposé à la grande antichambre, que se tenait le Conseil des ministres.
(4) SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.
(5) 25 juin 1714.
Palatine, « aimait volontiers qu’on l’entretint sur sa chaise; mais cela se passait d’une façon tout à fait modeste, car on lui tournait le dos en causant avec lui. Je me suis souvent entretenue de la sorte dans le cabinet de sa femme, qui en riait de tout son cœur. » Le même meuble provoquait les confidences de la duchesse de Bourgogne; quant à la duchesse d'Orléans, elle gardait toujours sa dignité, demeurant, dit Saint-Simon, «petite-fille de France jusque sur sa chaise percée. »
« L'entrée de la chaise » fut très suivie pendant l’époque brillante du règne : Louis XIV la supprima en 1686, à la suite de l'opération de la fistule, et ne la rétablit pas; le roi restait parfois pendant trois quarts d’heure sur son siège intime, ne gardant près de lui que les princes et princesses, Mme de Maintenon, les ministres et les officiers de sa maison.
Après avoir assisté au lever de Sa Majesté, Georges Mareschal était libre jusqu’au moment du repas royal, servi généralement vers une heure. « Mais souvent, écrit Saint-Simon, les jours où il n’y avait pas conseil, le diner était avancé plus ou moins pour la chasse ou la promenade. » Dès le matin, le roi réglait l’emploi de sa journée et donnait des ordres en conséquence. Le premier-chirurgien devait être présent au diner de Sa Majesté, comme les médecins : il veillait ensuite à ce que le chirurgien ordinaire et le chirurgien « en quartier » fussent prêts à monter à cheval pour suivre la calèche de Sa Majesté (1). Georges Mareschal n’accompagnait le roi que dans les grandes occasions cynégétiques, telles que la fête de Saint-Hubert ou les chasses à courre données en l’honneur des princes étransers. Il aimait à monter à cheval et pratiqua cetexercice jusque dans sa vieillesse. Un jour, ilemploya sa cravache comme instrument de chirurgie. On lui avait amené un homme étoufté par une arête de morue : «M. Mareschal, qui était prêt de monter à cheval, et qui n’avait pour secourir cet homme d’autre instrument qu’un fouet de baleine qu’il tenait à la main, fit une anse avec la corde du bout de ce fouet; il trempa cette anse dans l’huile et l’introduisit dans l’œsophage au delà du corps étranger; il engagea l’arête dans l’anse de la corde et la retira fort promptement (2). »
(1) Etat de la France de 1708, t. I, p. 299.
(2) HÉvIN, Observations sur les corps étrangers arrêtés dans l’œsophage (Mémotres de l’Académie de chirurgie, t. I, 2€ partie, p. 413).
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Quand le premier-chirurgien ne suivait pas le roi dans ses chasses ou ses promenades, il attendait son retour dans le cabinet du Conseil (1); ce moment continuait de s’appeler le « débotté », bien que Louis XIV « n’eût plus que des bottines à galoches qu’il mettait par-dessus ses bas ordinaires et ses souliers » : le grand maître de la garde-robe ou le premier-gentilhomme de la chambre retiraient au roi ses habits, puis Fagon et Mareschal lui frictionnaient le corps. Louis XIV chassait souvent à tir, et le recul de son arme lui occasionnait des ecchymoses : au débotté, le premier-chirurgien soignait ces petites contusions. « [1 y avait quelque temps, écrit Sourches le 47 juillet 4712, que le roi ne pouvait aller tirer, parce qu'il avait une douleur au bras, mais il ne s’en étonnait point à cause qu'il y avait été sujet depuis longtemps; ce jour-là, comme il sentait moins de douleur, il alla à la chasse et porta sans peine son fusil; mais au premier coup qu'il tira, sa douleur s’augmenta considérablement, et, quand il se fit frotter en revenant, on vit qu'il avait au haut du bras droit une marque rouge large comme une pièce de cinquante sous, qui semblait être comme s’il y eût eu un peu de sang extravasé. »
Entre le débotté et le souper, l’étiquette laissait au premierchirurgien sa liberté. Le souper du roi, auquel Mareschal assistait également, avait lieu vers dix heures. Après le « fruit », Louis XIV se rendait en son cabinet, où il passait la soirée avec la famille royale et quelques privilégiés, puis il entrait dans sa chambre et la cérémonie du « coucher » commençait. Jusqu’en 1705, toute la Cour y prit part : cette année-là, le roi subit une longue attaque de goutte, et le « grand coucher » fut supprimé; ceux qui possédaient les « grandes entrées » ou des « brevets d’affaires » pénétrèrent seuls chez Sa Majesté. Quand Louis XIV avait été déshabillé par ses divers officiers, il revêtait une robe de chambre, faisait une toilette sommaire et donnait ses ordres pour le lendemain : à ce moment, les assistants du «petit coucher » se retiraient, sauf le premier-valet de chambre, les « garçons bleus », le premier-médecin et le premier-chirurgien. Pendant que les garçons bleus disposaient tout pour la nuit,
(1) SAINT-SIMON, t. XI, p. 343.
Fagon et Mareschal recevaient une dernière fois les confidences de Louis XIV sur les défaillances de sa santé, et ils quittaient le roi à leur tour, laissant le premier-valet de chambre « en quartier » veiller sur le sommeil de Sa Majesté.
Les fonctions du premier-chirurgien lui réservaient le temps nécessaire pour s’adonner- à son art auprès des personnages de la Cour ou de Paris, exercer sa juridiction sur la chirurgie et surveiller l’éducation de ses enfants : en 1703, Georges-Louis Mareschal était âgé de dix-huit ans et se préparait, sous la direction de son père, à exécuter le grand chef-d'œuvre de Saint-Côme; François et Pierre-Remy avaient l’un treize ans et l’autre onze (1).
Lorsque Mareschal reçut la succession de Félix, sa sœur Elisabeth et son beau-frère Remy Roger n'étaient plus.
Elisabeth Mareschal, veuve de Jean Crendal en 1677, avait perdu, en 1682, sa fille unique Françoise, et elle s’était remariée le 30 avril 1686 à François du Brun (ou du Breuille) : ce second mariage d'Elisabeth donnait à Mareschal trois nouveaux neveux et nièces (2). Les communications étant difficiles à cette époque, Georges Mareschal n’entretenait sans doute pas des relations suivies avec ses parents de Gravelines et cette famille Knopf dont l’amitié restait si fidèle depuis près d’un demisiècle; en 1701, il apprit la mort de sa sœur. D’après l’acte qui
la constate (3), François du Brun, beau-frère de Mareschal,
(1) Les trois filles de Mareschal, Marie-Denise, Marie-Thérèse et Marie-Françoise, moururent sans doute en bas âge, car, dès le commencement du dix-huitième siècle, on ne trouve plus trace de leur existence.
(2) Archives de Gravelines : « 21 janvier 1687, baptême de Joseph, né le 20, fils de François du Breül et d’Elisabeth Mareschal. Parrain : honorable homme Léonard- Joseph Knopif, ancien échevin de cette ville. Marraine : Marie-Suzanne Servois. » « 8 octobre 1688, baptême de deux jumelles, filles de François du Breüille et d’Elisabeth Mareschal. » Marie-Suzanne, venue la première au monde, eut pour parrain Antoine Fortin et pour marraine Marie-Suzanne Knopf; Marie-Charlotte fut tenue sur les fonts baptismaux par Pierre Rougebois et Marie-Charlotte Dehacque.
Marie-Suzanne Servois était la veuve de Paul Knopf, le vieil ami de Jean Mareschal, et Marie-Suzanne Knopf, leur fille; quant à Léonard-Joseph Knopf, il avait épousé, le 18 novembre 1680, Françoise de Handscæwerker, qui fut marraine de Françoise Mareschal, nièce du chirurgien.
(3) Archives de Gravelines : « Ce 17€ jour du mois de septembre 1701, est décédée en la communion de notre mère la sainte Eglise, Elisabeth Mareschal, veuve de François du Breulle, administrée des saints sacrements, âgée de cinquante-huit ans, inhumée en cette église en présence du sieur Théodore Knopf, qui a signé avec le soussigné. » Le témoin de cet acte, proche parent de Paul Knopf, était originaire de Hambourg, et il avait abjuré la religion luthérienne le 29 avril 1683 en l’église de Gravelines.
était décédé avant sa femme : en 1703, la famille du premierchirurgien se réduisait donc à ses neveux et à sa sœur Jeanne, religieuse dans un couvent de Flandre (1). Les proches de sa femme avaient également disparu : après sa belle-sœur Adrienne Farre, Georges Mareschal perdit son beau-frère Remy Roger le 20 novembre 1702. Devaux consacre à ce praticien la notice suivante : « Remy Roger, né en Champagne, était chirurgien de Mme la princesse de Conti, douairière, et maitre chirurgien du grand hôpital de la Charité-des-hommes (2). C'était un homme très sage, également recommandable par son habileté dans son art et par l’assemblage de toutes les qualités qui forment un homme d'honneur. » Quant à l’ancien patron de Mareschal, M‘ Simon Le Breton, il n’assistait plus depuis longtemps aux succès de son élève, étant mort dans sa maison de la rue des Lombards le 25 avril 1694.
La charge de Georges Mareschal lui assurait un appartement « dans le logis de Sa Majesté », c’est-à-dire au château même de Versailles, tandis que la plupart des officiers habitaent le « grand commun ». Il eut d’abord pour voisin le capitaine des Gardes du futur régent : en 1707, leurs deux logements furent réunis en un seul que le roi attribua à son premier-chirurgien. « Moreau, écrit Dangeau le 7 décembre, avait un fort bel appartement dans le château, qui touche à celui de M. de Niert et que le roi donne à Niert le fils, qui en avait un qu’on donne aux capitaines des Gardes de M. le duc d’Orléans;et celui qu'ils avaient, le roi le donne à M. Mareschal, son premier-chirurgien, pour augmenter celui qu'il avait déjà et qui touche celui qu’on lui donne. » Mareschal conserva son appartement de Versailles pendant trente-trois ans : à sa mort, 1l fut donné par Louis XV au comte, plus tard duc de Gramont (3), colonel des Gardes françaises, qui vint l’habiter avec sa femme Geneviève de Gontaut-Biron; les documents conservés à Versailles et aux Archives nationales ne permettent pas d’établir d’une façon certaine où se trouvait ce logement : en 1745, le duc de Gra-
(1) D’après l’Etat de la France de 1718, une dame Mareschal était à cette date coadjutrice de l’abbaye de Sainte-Perrine de la Villette, diocèse de Paris : Georges Mareschal avait peut-être fait obtenir cette charge à sa sœur.
(2) Il y gagna sa maîtrise et continua de le fréquenter comme auxiliaire, mais ne fut jamais maître chirurgien « ordinaire » ou «chirurgien en chef » de l'hôpital.
(3) Mémoires du duc de Luynes, 197 septembre 1737.
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mont ayant reçu à Fontenoy une mort glorieuse, le roi permit probablement à son fils de lui succéder, au château de Versailles, dans l’ancien appartement de Mareschal; or, Antoine-Antonin de Gramont occupait en 1752 une suite de pièces situées au rez-de-chaussée de l’aile du midi, ayant vue d’un côté sur l’angle sud-est de la cour de la Bouche et de l’autre sur la rue de la Surintendance (1). Ces salles ont été complètement transformées pour l’aménagement du musée.
En même temps qu'il désignait à Mareschal sa résidence de Cour, Louis XIV lui accordait, au château du Vieux Louvre, la jouissance d’un appartement situé à l’est de l’aile nord, c’està-dire dans la partie du palais qui regarde actuellement, sur la rue de Rivoli, le temple calviniste de l’Oratoire (2). L’aile nord, construite à la fin du dix-septième siècle par l’architecte Levau, restait inachevée, et l’on avait coupé les salles du premier étage par des « entresols » qui complétaient les apparte-
ments du rez-de-chaussée. Le chirurgien du roi entrait chez lui
par une porte s’ouvrant dans la cour intérieure du Vieux Louvre, à l’angle nord-est; cette baie, au lieu de se trouver comme aujourd’hui au niveau du sol, était précédée d’un perron de plusieurs marches (3). Le rez-de-chaussée comprenait huit pièces; du vestibule un escalier conduisait à un premier entresol composé de sept pièces, puis à un deuxième en contenant huit autres. Une écurie pour quatre chevaux et cinq remises séparées, bâties sur une petite cour attenant au château, complétaient ce logement; le carrosse du premier-chirurgien accédait à la rue Saint-Honoré (4) par le cul-de-sac des Pères-de-l’Oratoire, où se trouvait l'hôtel de Créqui.
Mareschal et sa famille conservèrent pendant près d’un demisiècle la jouissance de cette partie du Vieux Louvre; après la mort de Georges-Louis Mareschal, seigneur de Bièvre, fils aîné du premier-chirurgien (1747), l’appartement fut occupé par
(1) BLONDEL, Architecture française, t. IV, p.115. Cet appartement, agréablement situé, répond à ce qu’en disait le duc de Luynes le 16 décembre 1736 : « Il y a un logement fort commode attaché à la charge du premier-chirurgien. Mais la Peyronie en avait déjà un; il compte même ne le point quitter. » La rue de la Surintendance est devenue la rue Gambetta.
(2) Archives nationales, O1 1666, 1672, 167%, et BLONDEL, Architecture françgaise (description du Louvre).
(3) Le sol de la cour du Vieux Louvre fut relevé au dix-neuvième siècle.
(4) La rue de Rivoli, dans la partie correspondante, date du second Empire.
plusieurs gouverneurs du Louvre, cumulant cet emploi avec celui de premier-valet de chambre du roi : l’un d’eux, Lebel, s’acquit une fâcheuse renommée par les inavouables services qu'il rendit à Louis XV.
Les entresols de Mareschal ont disparu : leur emplacement est occupé par le musée des objets d’art du Moyen Age et de la Renaissance, au premier étage du palais. Les pièces du rez-dechaussée sont remplacées par la salle 4 du musée des antiquités orientales et la salle 36 du musée des antiquités grecques et romaines. Là où mourut le fils aîné du premier-chirurgien, où naquirent la plupart de ses petits-enfants, de rares visiteurs admirent maintenant le vase d’Amathonte et les fragments du temple d’Apollon Didyméen (1).
(1) De tous les personnages qui se succédèrent dans cette partie du château, Mareschal, Bachelier, le comte d’Argenson, Lebel, etc., l’entremetteur de Louis XV est le seul dont l’administration des musées du Louvre ait conservé le souvenir, et, dans une des pièces habitées pendant trente-trois ans par le fondateur de l’Académie royale de chirurgie, l’avis suivant est affiché : « Cette salle faisait partie au dix-huitième siècle du logement de Lebel, valet de chambre de Louis XV et gouverneur du Louvre. »
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