‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 23 sur 182 · LA PRINCESSE DE SOUBISE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE SOUBISE

plus retarder la mort du vieillard. Le 7 avril 1704, 1l était si faible qu’on lui administra les derniers sacrements : ce jour-là seulement, l’abbé Bossuet apprit au personnel de l'évêché que son oncle mourait de la pierre. Enfin, le 12 avril, le grand prélat rendit le dernier soupir après une douloureuse agonie.

Le secrétaire Ledieu résume ainsi les soins donnés au malade : « M. Mareschal, qui l’avait sondé, avait promis de le tailler avec succès; mais, voyant le bouleversement que la seule nouvelle de la pierre avait fait dans l’esprit du malade, 1l retira sa parole et jugea que M. de Meaux n'était pas capable d’une telle résolution. Alors on ne pensa plus qu’à adoucir son mal par des tisanes et les autres remèdes que j'ai dits; la faute a été de ne pas lavoir préparé, même avant de le sonder, à la résolution même de se faire tailler. » L’ « ouverture du corps » de Bossuet eut lieu le 13 avril : « On trouva dans sa vessie, qui était toute gâtée, écrit Ledieu, une pierre grosse comme un œuf. » Le diagnostic de Mareschal se trouvait confirmé.

Tandis qu'il donnait ses soins à l’évêque de Meaux, le premier-chirurgien eut l’occasion de rendre la santé à la princesse de Soubise. La belle Anne de Rohan-Chabot, mariée en 1663 à François de Rohan, prince de Soubise, fut la maitresse de Louis XIV quand la faveur de Mme de Montespan vint à décliner. Pour conserver sa beauté, la princesse se nourrissait exclusivement de viandes blanches, de fruits et de laitages. « Elle portait son attention, écrit Saint-Simon, Jusqu'à trousser sa robe fort bas et d’une manière unique et ridicule, de peur de s’échauffer les reins par trop de plis de pesanteur, et par là se rougir le nez. » Vers la fin de sa vie, « quand l’âge commença à ne se plus accommoder d’une nourriture si rafraichissante, » Mme de Soubise fut atteinte d’écrouelles, « malgré, continue malignement Saint-Simon, malgré le miracle qu’on prétend attaché à l’attouchement de nos rois. » En 1703, son état s’aggrava, et Sourches écrivait le 4 septembre : «On sut que Mareschal avait fait une opération à la princesse de Soubise pour une tumeur qu’elle avait extérieurement à la gorge. » L’ablation réussit et la princesse vécut encore cinq années.

Quelques mois après, le premier-chirurgien taillait le comte de Briord, conseiller d'Etat d’épée, prédécesseur du comte d’Avaux comme plénipotentiaire à la Haye. « Briord, note le

marquis de Sourches (1), était un gentilhomme de Bourgogne, qui avait toujours été attaché à la maison de Condé et qui était ambassadeur pour le roi en Hollande, après lavoir été à Turin. » Le comte, qu’on nommait familièrement Briolle, fut dès sa jeunesse l’intime de Dangeau, et Saint-Simon lui témoigne de Pestime : « C’était un homme d’honneur et de valeur, qui avait du sens, quelque esprit et beaucoup d’amis. » Tombé malade en Hollande au commencement de l’année 1701, Briord souffrait, écrit Sourches le 9 janvier, d’une rétention d’urine. Quand le comte d’Avaux fut arrivé à la Haye pour le suppléer, M. de Briord demanda au roi l’autorisation de revenir à Paris c'était, dit la Gazette de Hollande (2), « pour se faire guérir, ne le pouvant pas à la Haye. » De retour en France, ses douleurs s’apaisèrent, et 1l accompagna Louis XIV dans ses chasses à courre; aussi eut-il bientôt une rechute : à la fin de l’année 1703, on lui constatait la pierre, et, connaissant la réussite de l'opération faite l’année précédente à son ami d’Avaux par Mareschal, l'ambassadeur se mit entre les mains du premierchirurgien. « Le 25 novembre 1703, écrit Sourches, le comte de Briord, conseiller d'Etat, fut taillé par Mareschal qui lui tira soixante-dix-sept petites pierres. » Pendant trois semaines, l’opéré ne ressentit «aucune incommodité (3). » Mais tout à coup son mal s’envenima, et il mourut le 25 décembre, c’est-à-dire un mois jour pour Jour après sa taille.

Dangeau avait qualifié d’« heureuse » cette opération de Mareschal, et, rapportant sa fâcheuse issue, 1l paraît avoir à cœur de mettre le premier-chirurgien hors de cause : « M. de Briord mourut ici, écrit-il à Versailles le 25 décembre. Il y avait un mois qu'il avait été taillé, mais 1l ne mourut point de sa taille. » À cette époque où l’aseptie était inconnue, les chirurgiens éprouvaient souvent de pareils insuccès : en 1707, le marquis de Sourches mentionne une autre taille « heureuse », après laquelle le malade fut enlevé plus rapidement encore. «Il y avait un certain Fonton (4), écrit-1l, qui depuis longtemps était un des interprètes du roi à Constantinople, lequel en était venu

(1) Journal, t. VII p. 4.

(2) 4 mars 1701.

(3) SourRcHES, t. VIII, p. 250.

CH)PROUTSNTX ip. 355,

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