LE DUC DE SAINT-SIMON
depuis peu pour se faire tailler, ce que Mareschal, premier-chirurgien du roi, avait fait très heureusement, et sa plaie était parfaitement belle. Mais, le 2 de juin, il vint un grand orage avec un tonnerre qui dura assez longtemps, et Fonton, qui se portait bien à onze heures du soir, était mort à une heure après minuit.» En 1698, un accident semblable avait enlevé le ducd’Estrées.
Au commencement de l’année 1704, Mareschal opérait, avec pleine réussite cette fois, un autre personnage de la Cour.
Le duc de Saint-Simon se montrait jaloux des prérogatives de son titre : comme les princesses des maisons de Lorraine et de la Tour d'Auvergne se dispensaient de quêter à la messe du roi, l’orgueilleux Saint-Simon eut à cœur de prouver que les duchesses françaises ne leur cédaient en rien, et il empêcha sa femme de présenter la bourse à son tour. Apprenant l’irritation de Sa Majesté, il voulut justifier sa conduite, et l’explication qu'il eut avec Louis XIV l’émotionna : dans les premiers jours d'avril 1704, le duc en était encore si remué qu'il crut à propos de se faire tirer, « par précaution, » quelques palettes de sang. Presque aussitôt son bras enfla, et le mémorialiste fut «en danger de la vie (1)».—«Je me fis saigner, écritil (2), parce que je sentais que le sang me portait à la tête, et il me sembla l'avoir été fort bien. Je sentis la nuit une douleur au bras que Ledran, fameux chirurgien qui m’avait saigné, m’as- Sura ne venir que d’une ligature trop serrée. Pour le faire court, en deux jours le bras s’enfla plus gros que la cuisse, avec la fièvre et de grandes douleurs; on me tint deux autres jours avec des applications dessus pour dissiper le mal par l’ouverture de la saignée, de l’avis des plus grands chirurgiens de Paris. M. de Lausun, qui me trouva avec raison fort mal, insista pour avoir Mareschal, et s’en alla à Versailles le demander au roi, sans la permission duquel il ne venait point à Paris; il ne découchait presque jamais du lieu où le roi était. » On connaissait à la Cour la gravité de l’accident : Dangeau savait le due « dangereusement malade». —«M. de Saint-Simon est fort en péril, » écrivait la marquise d’Huxelles (3). Aussi le duc de Lauzun obtint-il l’autorisation demandée.
(1) SOURCHES, 16 avril 1704.
Gi) IN pe 45e:
(3) DANGEAU, t. IX, p. 488 (note).
Maître ordinaire de la Charité, Mareschal avait longtemps donné ses soins au premier duc de Saint-Simon, puis à l’auteur des Mémoires. Dans la matinée du 16 avril, il se rendit en hâte rue Taranne. « Mareschal, continue le duc, eut permission de venir, de découcher et même de séjourner auprès de moi. En arrivant le matin, il m’ouvrit le bras d’un bout à l’autre. Il était temps, l’abcès gagnait le coffre et se manifestait par de grands frissons. Il demeura deux jours auprès de moi, vint après plusieurs jours de suite, puis de deux jours l’un. L’adresse et la légèreté de l’opération, des pansements et de me mettre commodément passe l’imagination. J'avais fait un léger effort du bras le jour de la saignée, auquel j’attribuais l'accident, et je voulus que Ledran me saignât dans le cours de cette opération pour ne le pas perdre. Mareschal et Fagon ne doutèrent pas que le tendon n’eût été piqué. Par des poids qu’on me fit porter, mon bras demeura dans sa longueur ordinaire et je ne m’en suis pas senti depuis. »
Selon Dangeau (1), Mareschal pratiqua sur le duc « une très grande opération ». D’après Sourches (2), il lui fit « une incision quatre doigts au-dessus et au-dessous de la saignée». La gangrène survenait souvent en pareil cas (3), et le premier-chirurgien avait voulu mettre à nu le fond de l’abcès. La plaie, fort étendue, devait être surveillée de près; aussi le malade eut-il à ses côtés, nuit et Jour, un des meilleurs chirurgiens de Paris. Au bout de trois semaines il était sur pied, et considérait avec satisfaction la figure désappointée du comte de Marsan, de la maison de Lorraine : jugeant ouverte la succession du mémorialiste, ce « Lorrain » avait eu l’impudence de solliciter le poste de gouverneur de Blaye, sans attendre la mort du titulaire.
Dans son Cours de chirurgie, Dionis ne partage pas l’avis de Mareschal et de Fagon sur l’origine de la maladie de Saint- Simon. Pour lui, la fluxion fut causée « par la disposition où se trouvait le duc à la suite de son entrevue avec le roi». — «Il fut guéri en trois semaines sans être estropié, écrit le démonstrateur du Jardin royal. On n’accusait pas moins le chirurgien que d’avoir piqué le tendon ou le nerf; tout le monde Iui faisait son
(1) Journal, 17 avril 1704.
(2) Journal, 16 avril 1704.
(3) Dionis, p. 680; note de DANGEAU, t. IX, p. 488.