LE DUC DE SAINT-SIMON
procès; mais une guérison aussi prompte l’a justifié, en faisant
voir que ni l’une ni l’autre de ces deux parties n'avait été offensée, puisque, quand elles le sont, il faut plusieurs mois pour les guérir. »
Heureux de recouvrer si rapidement la santé, car sa « petite constitution (1) » lui faisait redouter les plus graves complications, le duc de Saint-Simon en rapporta tout l'honneur au talent du premier-chirurgien.
Taillé par Georges Mareschal le 8 mai 1702, le comte d’Avaux gardait « beaucoup d’incommodités ». En 1704, la pierre lui revint, et, le 8 septembre, le premier-chirurgien dut lui faire une nouvelle opération, «qui fut fort rude (2).»—«On sutce jour-là, écrit Sourches, que Mareschal avait taillé pour la seconde fois
le comte d’Avaux; que d’abord il avait cru ne pouvoir lui tirer
sa pierre, parce qu’elle était trop grosse, mais que, l’ayant reprise par un autre côté, il avait reconnu que ce n’était point une seule pierre, mais une espèce de peau, comme la peau d’un œuf, qui enveloppait une grande quantité de pierres séparées; et cette peau s'étant rompue sous la tenette, il tira plein une grande assiette de pierres mêlées de glaires. » L’ancien ambassadeur survécut cinq ans à cette seconde taille; au commencement de 1709, sa maladie de vessie lui occasionna de dernières souffrances, et il mourut le 10 février.
Comme Saint-Simon, le mémorialiste Dangeau appréciait en connaissance de cause l’habileté de Mareschal, car le premier-chirurgien le soignait ainsi que sa famille. Le marquis de Dangeau avait autrefois subi la taille et l'opération de la fistule : quand Mareschal vint à la Cour, il ne se traita que par ses conseils, et plus tard le premier-chirurgien lui fit une grave incision à la poitrine. Mme de Dangeau, née Sophie de Bavière- Loœvestein, souffrit longtemps d’une glande au sein (3); enfin leur fils, le marquis de Courcillon, dut passer plusieurs fois par les mains de Mareschal.
En 1706, ce jeune homme venait d’être nommé colonel du
régiment de Furstemberg-cavalerie, quand il se reconnut les
symptômes d’une fistule anale. Depuis la « grande opération »
(1) DANGEAU, t. IX, p. 488 (note).
(2) DANGEAU, 8 septembre 1704.
(3) DIonIs, p. 460.
de Louis XIV, la maladie de la fistule était à la mode : on accusait même le père du colonel de l'avoir simulée dans le but de flatter Sa Majesté. « Le roi, écrit Dionis (1), s’'informait de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux qui avaient quelque petit suintement, ou de simples hémorrhoïdes, ne différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien pour y faire des incisions. J’en ai vu plus de trente qui voulaient qu’on leur fit l'opération, et dont la folie était si grande qu’ils paraissaient fâchés lorsqu'on les assurait qu’il n’y avait point de nécessité de le faire. » Mais Courcillon, aussi hardi à la Cour que son père y était plat courtisan, éprouvait réellement le « mal du ro1 », et il demanda sa guérison à Mareschal.
Deux ans auparavant, le premier-chirurgien avait débarrassé d’une pareille fistule la marquise de Châtillon, fille du marquis de Brouilly de Piennes et dame d’atours de la duchesse d’Orléans. « Mme de Châtillon, écrit Dangeau le 17 septembre 1704, se fit faire la grande opération; elle a choisi ce lieu ici (Fontainebleau) pour se la faire faire, afin que Mareschal, premierchirurgien du roi, pût toujours être auprès d’elle. » Mais Sourches refuse à la marquise l'honneur d’avoir eu véritablement le mal du roi : «Le 17, dit-il, Mareschal fit à Mme de Châtillon une opération qui n’était pas tout à fait la grande, mais qui en approchait beaucoup, puisqu'il lui coupa toutes les hémorrhoïdes. » Pour le jeune Courcillon, il n’y eut aucun doute, et Dangeau écrivait le 24 décembre 1706, avec un secret orgueil : « MM. Mareschal (2) firent le matin la grande opération à mon fils. »
Le traitement subi par Courcillon fut longtemps l’objet des conversations de la Cour : « Le 22 décembre, écrit Sourches, on parlait beaucoup de la maladie du marquis de Courallon, fils du marquis de Dangeau; mais le lendemain on apprit qu’on lui avait fait la grande opération, chose fort extraordinaire à un homme de son âge. » Une autre circonstance retenait l’attention des courtisans sur ce colonel de dix-huit ans : « Je me garderais bien, remarque Saint-Simon, de barbouiller ce papier
(1) Cours de chirurgie, p. 406.
(2) Depuis deux mois, Louis Mareschal possédait le brevet de « premier-chirurgien du roi en survivance», et il servait d’aide principal à son père. (Voir le chapitre suivant.)