‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 33 sur 182 · MARESCHAL CONFIDENT DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

MARESCHAL CONFIDENT DE LOUIS XIV

Louis XIV et les « officiers de la chambre ». — Franc-parler de Mareschal. — Les jansénistes de Port-Royal. — Confidence de Louis XIV à son premier-chirurgien : les jésuites confesseurs du roi; la peur d’un « mauvais coup ». — Malheurs de la France en 1709, la disette de blé, les commissaires royaux : Mareschal signale au roi la misère du peuple. — L’impôt du dixième : théorie que Louis XIV expose à Mareschal.

Le premier-chirurgien fait don de sa vaisselle d'argent au Trésor public. — Maladie de Mareschal : intérêt que lui témoigne le roi. — Le duc de Saint-Simon et Georges Mareschal. — La princesse des Ursins. — Mareschal et la reine d'Espagne.

Disgrâce de Saint-Simon; Mareschal lui obtient une audience royale; reconnaissance du mémorialiste.

La charge que remplissait Mareschal auprès de Louis XIV le classait au nombre de ces officiers de la chambre dont Saint- Simon dépeint si magistralement l’importance : « C'était parmi eux que le roi se sentait le plus à son aise et qu’il se commurniquait le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étaient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices: aussi faisaient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le Sénat et les grands de l’empire faisaient leur cour, en ployant sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés, ni moins courtisés. Les ministres, même les plus puissants, les ménageaient ouvertement, et les princes du sang, jusqu'aux bâtards, sans parler de tout ce qui est infime, en usaient de même. »

Comme le premier-chirurgien ne dissimulait jamais son opinion, Louis XIV eut bientôt distingué ce courtisan d'espèce si rare, et, dès le commencement de l’année 1704, l’occasion lui fut offerte de connaître son caractère. Mareschal avait l'habitude de visiter, à Versailles et aux alentours, les malades de toute classe. Un jour, le chirurgien de Port-Royal-des-Champs vint le prier de se rendre auprès d’une religieuse de ce couvent, Il

fallait une heure environ pour gagner à cheval ou en carrosse l’abbaye de Port-Royal-des-Champs, située près de Chevreuse, Mareschal accueillit donc la demande du praticien. Le lendemain, comme il sortait du lever royal, quelqu'un lui proposa d'assister à une opération intéressante. Le premier-chirurgien déclina cette offre, disant que son temps était déjà pris, car on l’attendait à Port-Royal. « À ce nom, raconte Saint-Simon, quelqu'un de la Faculté le tira à part, et lui demanda s’il savait bien ce qu'il faisait d’aller à Port-Royal. Mareschal, tout uni, et fort ignorant de toutes les affaires qui, sous ce nom, avaient fait tant de bruit, fut surpris de la question, et encore plus quand on lui dit qu’il ne jouait pas à moins qu’à se faire chasser; il ne pouvait pas comprendre que le roi trouvât mauvais qu'il allât voir si on y couperait ou non la jambe à une religieuse (1). »

Mareschal avait passé plusieurs années dans l'intimité de Racine, rencontrant les plus ardents jansénistes chez cet élève des solitaires de Port-Royal : il connaissait les fameuses querelles dont cette abbaye fut le théâtre. Mais, avec son habituelle bonne foi, le premier-chirurgien ne voyait dans la religieuse janséniste qu'une malade digne de ses soins. Par déférence pour son interlocuteur, 1l lui promit de faire connaître à Sa Majesté, avant de partir pour l’abbaye, la consultation à laquelle il était appelé. « En effet, continue Saint-Simon, il se trouva au retour du roi de sa messe, et, comme ce n’était pas une heure où il était accoutumé à se présenter, le roi, surpris, lui demanda ce qu’il voulait. Mareschal raconta avec simplicité ce qui l’amenait, et la surprise où il en était lui-même. A ce nom de Port-Royal, le roi se redressa comme 1l avait accoutumé aux choses qui lui déplaisaient, et demeura deux ou trois pater sans répondre, sérieux et réfléchissant. »

« Je veux bien que vous y alliez, fit enfin le roi, mais à condition que vous y alliez tout à l’heure pour avoir du temps devant vous; que sous prétexte de curiosité vous voyiez toute la maison, et les religieuses au chœur, et partout où vous les pourrez voir; que vous les fassiez causer et que vous examiniez bien tout de très près, et que ce soir vous m’en rendiez compte. »

Mareschal partit sur-le-champ, et le roi attendit son retour

(1) Mémoires t. IV, p. 10.

avec impatience, demandant plusieurs fois dans l’après-midi s'il était revenu. Enfin, le premier-chirurgien regagna Versalles et se rendit dans le cabinet de Sa Majesté. Louis XIV le tint près d’une heure, dit Saint-Simon, en questions et en récits. Les religieuses de Port-Royal avaient refusé de se soumettre aux condamnations prononcées par le pape contre la doctrine de Jansénius, mais leurs mœurs restaient austères et leur caractère fort élevé. « Mareschal, continue le mémorialiste, fit un éloge continuel de Port-Royal; il dit au roi que le premier mot qui lui fut dit fut pour lui demander des nouvelles de la santé du roi, et à plusieurs reprises: qu'il n’y avait lieu Où on priât tant pour lui, dont il avait été témoin aux offices du chœur. Il admira la charité, la patience et la pénitence qu'il y avait remarquées; il ajouta qu’il n'avait jamais été en aucune maison dont la piété et la sainteté lui eussent fait autant d'impression. »

Le roi, que le rigorisme de ses confesseurs poussait à une lutte acharnée contre l’hérésie, écoutait ces propos d’un air songeur, et, quand Mareschal eut fini, il convint avec lui, € dans un soupir, » que ces religieuses de Port-Royal étaient « des saintes qu’on avait trop pressées, dont on n'avait pas assez ménagé l'ignorance des faits et l’entêtement, et à l’égard desquelles on avait été beaucoup trop loin ».

€ Voilà, conclut Saint-Simon, le sens droit et naturel produit par un récit sans fard d’un homme neuf et neutre qui dit ce qu'il a vu, et dont le roi ne se pouvait défier, et qui eut par là toute liberté de parler; mais le roi, vendu à la contre-partie, ne donnait d’accès qu’à elle; aussi cette impression fortuite du vrai fut-elle bientôt anéantie. Il ne s’en souvint plus quelques années après, lorsque le père Tellier lui fit détruire jusqu'aux pierres et aux fondements matériels de Port-Royal, et y passer partout la charrue. »

En effet, le Père La Chaise, qui exerçait depuis trente-quatre ans les importantes fonctions de confesseur du ro1, vint à mourir en 1709, et fut remplacé par le père Le Tellier. Bien que la révocation de l’édit de Nantes soit attribuée à son Inspiration, l’ancien directeur spirituel de Louis XIV inclinait vers la modération, et il n'avait pas cherché à détruire impression produite dans l'esprit du roi par le récit de Georges Mareschal :

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le jésuite ardent choisi pour remplacer le père La Chaise n’agit pas de même. « On a vu par ce qui a été rapporté, écrit Saint-Simon, que le roi dit à Mareschal, sur le voyage qu'il lui avait permis et même ordonné d’y faire, qu'il se repentait d’avoir laissé pousser trop loin les religieuses de Port-Royal, et qu’au fond il les regardait comme de très saintes filles : le nouveau confesseur vint à bout en peu de temps de changer ces idées (1). »

Plus loin, le duc mentionne encore, en les développant, les confidences faites par Louis XIV au premier-chirurgien : « Sur Port-Royal, je pense tout comme le feu roi s’en expliqua à Mareschal en soupirant, que ce que les derniers siècles ont produit de plus sage, de plus pur, de plus savant, de plus instructif, de plus pratique et néanmoins de plus élevé, mais de plus lamineux et de plus clair, est sorti de cette école, et de ce qu’on connaît sous le nom de Port-Royal; que le nom de jansénisme et de janséniste est un pot au noir de l’usage le plus commode pour perdre qui on veut, et que d’un millier de personnes à qui on le jette, il n’y en a peut-être pas deux qui le méritent; que ne point croire ce qu’il plaît à la cour de Rome de prétendre sur le spirituel et même sur le temporel, ou mener une vie simple, retirée, laborieuse, serrée, ou être uni avec des personnes de. cette sorte, c’en est assez pour encourir la tache de janséniste, et que cette étendue de soupçons mal fondés, mais si commode et si utile à qui l’inspire et en profite, est une plaie cruelle à la religion, à la société, à l'Etat (2). »

La succession du Père La Chaise avait excité bien des ambitions, car le poste conférait la toute-puissance. Si Louis XIV aimait les jésuites, Mme de Maintenon ne partageait pas cette affection, et elle eût préféré un sulpicien comme directeur de la conscience royale; mais un singulier avertissement que le Père La Chaise donnait au roi, quelques années avant sa mort, fit passer l’illustre pénitent par-dessus toutes les objections. S’ouvrant un jour à Georges Mareschal, Louis XIV lui avoua qu'il prit son nouveau confesseur parmi les jésuites pour éviter que cet ordre ambitieux ne suscitât contre lui un autre Jean Châtel; or, on accusait les jésuites d’avoir inspiré

(1) Mémoires, t. VII, p. 418.

(2) SAINT-SIMON, t. IX, p. 419.

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ce fanatique, qui tenta, en 1596, d’assassiner Henri IV.

Si invraisemblable que paraisse cette confidence, Saint- Simon et Duclos la rapportent chacun de leur côté, et ils affirment en tenir le récit de la bouche de Mareschal. Le duc écrit dans ses Mémoires (1) : « Mareschal, premier-chirurgien du roi, qui avait sa confiance, homme droit et parfaitement vrai, que J’ai cité plus d’une fois, nous a conté, à Mme de Saint- Simon et à moi, une anecdote bien considérable et qui mérite de ne pas être oubliée. Il nous dit que le roi, dans l’intérieur de ses cabinets, regrettant le père La Chaise et le louant de son attachement à sa personne, lui avait raconté une grande marque qu'il lui en avait donnée : que, peu d’années avant sa mort, 1l lui avait dit qu’il se sentait vieillir; qu’il arriverait, peut-être plus tôt qu’il ne pensait, qu’il faudrait choisir un autre confesseur; que l’attachement qu’il avait pour sa personne le déterminait uniquement à lui demander en grâce de le prendre dans sa Compagnie; qu’il la connaissait, qu’elle était bien loin de mériter tout ce qui s’est dit et écrit contre elle, mais qu’enfin il lui répétait qu’il la connaissait; que son attachement à sa personne et à sa conservation l’engageait à le conjurer de lui accorder ce qu’il lui demandait; que c’était une Compagnie très étendue, composée de bien des sortes de gens et d’esprits dont on ne pouvait répondre, qu’il ne fallait pas mettre au désespoir, et se mettre ainsi dans un hasard dont lui-même ne lui pouvait répondre; qu’un mauvais coup était bientôt fait et n’était pas sans exemple. Mareschal pâlit à ce récit que lui fit le roi, et cacha le mieux qu’il put le désordre où il en tomba. »

Dans son addition au Journal de Dangeau du 21 février 1709, Saint-Simon rapporte la même anecdote, et il rend un nouvel hommage à la véracité du premier-chirurgien, « homme droit, sans cabale et incapable de mensonge. »

Duclos reproduit le discours du Père La Chaise et lui fait prononcer cette même parole menaçante : « Un mauvais coup est bientôt fait. » Mais il place cette scène peu de jours avant la mort du confesseur, ajoutant : « Le roi fut si frappé de ce propos qu'il le rendit à Mareschal, son premier-chirurgien,

(1) SAINT-SIMON, t. VII, p. 22.

qui, dans le premier mouvement de son effroi, le rapporta à Blouin, premier-valet de chambre, et à Boulduc, premierapothicaire, ses amis particuliers, de qui J'ai appris dans ma jeunesse plusieurs anecdotes. »

Au moment où le Père Le Tellier fut nommé confesseur du roi, la France, ruinée par la guerre de succession d’Espagne. tombait dans une profonde misère. Pour comble de malheur, l'hiver de 1709 fut extrêmement rigoureux. « Je n’ai de ma vie vu une époque aussi triste, écrivait la princesse Palatine le 2 mars; les gens du peuple meurent de froid comme des mouches. Les moulins se trouvent arrêtés et cela a fait mourir beaucoup de gens de faim. » Au fléau de la guerre vint en effet s'ajouter celui de la famine : la récolte ayant été gelée en herbe, «chacun resserra son vieux grain », alors que la guerre empêchait les négociants de s’approvisionner en Orient. Le pain se vendit jusqu’à neuf sous la livre (près de deux francs), « tandis que les troupes, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère (1). » Cependant, affirme Saint-Simon, « il était évident, par les supputations, qu'il y avait pour deux années entières de blé en France, pour la nourrir tout entière, indépendamment d'aucune moisson. »

Le roi envoya donc en province des commissaires chargés de rechercher le grain caché. « Messieurs des finances » saisirent cette occasion pour s’emparer du blé sur tous les marchés du royaume, et le vendirent ensuite à un prix fixé par eux-mêmes, «au profit du roi, dit Saint-Simon, sans oublier le leur. »

Ainsi, au lieu de soulager la misère du peuple, la mesure prise par le roi l’accrut encore, et Georges Mareschal, ému de ce qu'il voyait autour de lui, résolut de porter à la connaissance de Louis XIV les agissements de ses envoyés. En les réprimant, le roi pouvait remédier à la disette dont souffrait la France : dans chaque généralité, les intendants limitaient les quantités de blé mises en vente; de plus, si, par suite de l’élévation des tarifs, quelques sacs restaient sur le marché, ils défendaient de les céder à des prix moindres. Et, devant des bandes d’affamés, les commissaires royaux donnaient ordre de remporter les grains, mettant à l’amende les marchands qui livraient leur

(1) VOLTAIRE, Srècle de Louis XIV.

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marchandise au-dessous du tarif officiel, par pitié pour les malheureux.

€ Mareschal, premier-chirurgien du roi, de qui j'ai parlé plus d’une fois, écrit Saint-Simon, eut le courage et la probité de dire tout cela au roi, et d’y ajouter l'opinion sinistre qu’en concevait le public, les gens hors du commun et même les meilleures têtes. » En appréciant ainsi les résultats d’un édit qui ne touchait aucunement à ses fonctions, Georges Mareschal s’exposait à provoquer la colère royale; Saint-Simon raconte avec étonnement que Louis XIV ne s’irrita pas de ce rôle inattendu. « Le roi parut touché, n’en sut pas mauvais gré à Mareschal, mais 1l n’en fut pas autre chose. »

Louis XIV éprouvait de cruels soucis. Impuissant à conclure la paix, 1l dépensait des sommes énormes pour l’entretien de ses troupes : après avoir doublé et triplé la « capitation », il s'était procuré des ressources en taxant les denrées de toute espèce au quadruple de leur valeur, et ces impôts, dont la perception pesait si lourdement sur le royaume épuisé, devenaient insuffisants. À bout d’expédients, le contrôleur général Desmarets lui proposa d'établir une dîme sur les biens de ses sujets : « Le roi, écrit Saint-Simon, quelqu’accoutumé qu’il fût aux impôts les plus énormes, ne laissa pas de s’épouvanter de celui-ci. » Sa conscience en fut bouleversée : il tomba dans une telle tristesse que Georges Mareschal s’en émut et se hasarda à lui en demander la cause : Louis XIV répondit « qu’il sentait des peines infinies et se jeta vaguement sur la situation des affaires ».

Mais, plusieurs jours après, Le roi retrouvait son calme accoutumé. « [1 appela Mareschal, continue le duc, et seul avec lui, il lui dit que, maintenant qu’il se sentait au large, il voulait bien lui dire ce qui l’avait si vivement peiné et ce qui avait mis fin à ses peines. Il lui conta que l’extrême besoin de ses affaires l’avait forcé à de furieux impôts; que l’état où elles se trouvaient réduites le mettaient dans la nécessité de les augmenter très considérablement; que, outre la compassion, les scrupules de prendre ainsi les biens de tout le monde l'avaient fort tourmenté; qu’à la fin il s’en était ouvert au père Tellier, qui lui avait demandé quelques jours à y penser, et qu’il était revenu avec une consultation des plus habiles docteurs

de Sorbonne, qui décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre, et que, quand il les prenait, 1l ne prenait que ce qui lui appartenait; qu'il avouait que cette décision l’avait mis fort au large, ôté tous ses scrupules et lui avait rendu le calme et la tranquillité qu'il avait perdus. Mareschal fut si étonné, si éperdu d’entendre ce récit, qu'il ne put proférer un seul mot. Heureusement pour lui, le roi le quitta dès qu'il le lui eut fait, et Mareschal resta quelque temps seul en même place, ne sachant presque où il en était. Cette anecdote, qu’il me conta peu de jours après, et dont 1l était presque encore dans le premier effroi, n’a pas besoin de commentaire; elle montre, sans qu’on ait besoin de le dire, ce qu'est un roi livré à un pareil confesseur, et qui ne parle qu’à lui, et ce que devient un Etat livré en de telles mains (1). »

On a prétendu que Louis XIV était affilié à la société de Jésus; un témoignage de Mareschal, rapporté dans les chroniques de l’Œrl-de-Bœuf, réfute cette affirmation : « Le bruit court aujourd’hui, écrit Touchard-Lafosse, que non content d’avoir favorisé constamment la Compagnie de Jésus, Louis XIV, à la fin de sa vie, s’y était fait agréger par son confesseur, et qu’à défaut de l’habit ce prince portait sous sa chemise une espèce de scapulaire, en signe de cette initiation. Le chirurgien Mareschal, qui a mis à nu le corps du roi pour en faire l’ouverture, atteste cependant qu'il n’a trouvé sur lui que les petites reliques dont, à la connaissance de tout le monde, il avait la poitrine couverte (2). »

Sur le même sujet, le duc de Saint-Simon eut également recours à l’avis du premier-chirurgien : « Je me suis curieusement informé à Mareschal, écrit-il (3), de l’opinion que le roi avait fait le vœu de jésuite; Mareschal, qui était fort vrai et qui n’estimait pas le père Le Tellier, m’a assuré qu'il ne s’était jamais aperçu de rien qui eût trait à cela, ni de formule de prière, n1 de bénédiction particulière, ni que le roi ait eu aucune marque ni manière de scapulaire sur lui, et qu’il était très persuadé qu'il n’y avait pas la moindre vérité dans tout ce qui s'était dit là-dessus. Mareschal, quoique très assidu,

(1) SAINT-SIMON, t. IX, p. 44-45, (2) Chapitre xv.

(3) Mémoires, t. XIII, p. 181.

n'était pas toujours ni dans la chambre, ni près du lit. Le père Tellier pouvait aussi bien s’en défier et se cacher de lui; mais je ne puis croire, malgré tout cela, que, s’il y avait eu quelque chose de vrai là-dessus, Mareschal n’en eût pas eu la moindre connaissance, et que jusqu'aux soupçons lui eussent échappés. »

Au mois de mai 1709, Louis XIV s'était décidé à demander la paix : les alliés lui proposèrent des conditions inacceptables. Refusant de chasser lui-même d’Espagne son petit-fils Philippe V, le roi écrivit aux gouverneurs des provinces une lettre où il les rendait juges entre ses adversaires et lui : « Puisqu’il faut faire la guerre, disait Louis XIV, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants.» —«Le succès en fut tel qu’on avait espéré; ce ne fut qu’un cri d’indignation et de vengeance; ce ne furent que propos de donner tout son bien pour soutenir la guerre (1). » Le duc et la duchesse de Gramont eurent l’idée d'offrir au roi leur vaisselle d’argent pour la transformer en espèces monnayées; 1ls possédaient un service valant soixante mille livres. Comme le maréchal de Boufflers, Mme de Maintenon et le duc de la Rochefoucauld suivaient leur exemple, Louis XIV examina le généreux expédient qu'on lui proposait.

« Le bruit de la vaisselle fit un grand tintamarre à la Cour, écrit Saint-Simon; chacun n’osait pas ne pas offrir la sienne. Chacun y avait grand regret. Les uns la gardaient pour une dernière ressource dont il les fâchait de se priver; d’autres craignaient la malpropreté de l’étain et de la terre; les plus esclaves s’affligeaient d’une imitation ingrate dont tout le gré serait pour inventeur. Le lendemain, le roi en parla au Conseil des finances et témoigna pencher fort à recevoir la vaisselle de tout le monde. » Le 6 juin, il fut décidé que Louis XIV enverrait à la monnaie sa vaisselle d’or (on l’avait estimée quatre cent cinquante mille livres) : deux moyens étaient imaginés pour permettre à chacun d’imiter Sa Majesté. Ceux qui consentaient à l’abandon pur et simple de leur argenterie devaient la remettre à M. de Launay, directeur de la Monnaie, qui tiendrait registre du poids de métal livré par les donateurs. Ceux qui, fondant leur vaisselle, voulaient seulement augmenter le numéraire public, en recevraient le prix suivant le nombre de

(1) SAINT-SIMON, t, IX, p. 420.

marcs apporté. Ces derniers faisaient encore un grand sacrifice, car le travail artistique des pièces d’argenterie représentait souvent plus que leur valeur métallique.

Dès qu'il eut connaissance de ces dispositions, Georges Mareschal offrit au roi sa vaisselle d’argent. Dans une lettre du 9 juin, la marquise d’Huxelles cite les premiers donateurs; le lendemain elle écrivait : « Mgr le duc d'Orléans, Mgr le Duc et tous les princes envoient aussi leur vaisselle. Il se parle, du second bond, de M. le cardinal de Janson, du reste des ministres, de M. Mareschal, de M. le duc de Villeroy, de M. le Premier, de Mme la maréchale de Noailles. On court avec empressement aux manufactures de faïence et de terre vernie pour le domestique. M. d’Antin et M. de Lausun sont des plus zélés quant à la vaisselle (1). » Saint-Simon n'avait aucunement goûté l’idée des Gramont, aussi dénigre-t-1l dans ses Mémoires ceux qui l’'adoptèrent après eux; cependant, il finit par se résigner à faire comme ses amis : « Quand je me vis presque le seul de ma sorte mangeant dans de l’argent, j'en envoyai pour un millier de pistoles à la Monnaie et je fis serrer le reste. »

La liste des donateurs, sur laquelle Saint-Simon ne figure pas, puisqu'il avait simplement converti une partie de sa vaisselle en argent monnayé, contient soixante-seize noms. Le Mercure galant la publie dans son numéro de juillet 1709, après ce préambule : «Les dépenses immenses et indispensables que Sa Majesté est obligée de faire pour soutenir la justice de ses armes, et pour défendre ses sujets, ont porté plusieurs personnes à offrir au roi leur vaisselle d’or et celle d'argent. Sa Majesté a accepté leur offre à des conditions qu’elle s’est ellemême prescrites, et elle a commis pour recevoir cette vaisselle M. de Launay, directeur de la Monnaie des médailles; voici les noms de ces personnes qui sont aussi zélées pour le service du roi et pour le bien de l'Etat. On ne peut prendre trop de soins pour les faire connaître à la terre. »

Le roi promettait à chaque donateur de le rembourser quand ses affaires le permettraient; « mais, dit Saint-Simon, pas un d'eux ne le crut, ni ne l’espéra. » La liste établie par M. de Launay comprenait Mme de Maintenon, les ministres Pont-

(1) DANGEAU, t. XII, p. 432, note de l’éditeur.

chartrain, Chamillart, la Vrillière, Torey et Voysin, onze princes ou princesses de la maison de France, trois autres princes ou princesses, deux dames de la Cour, huit maréchaux de France, deux cardinaux, un archevêque, trois abbés, six hauts magistrats, et vingt-trois officiers de la maison du roi ou des princes, parmi lesquels on remarquait le premier-chirurgien Georges Mareschal, les deux mémorialistes Dangeau et Sourches, le sculpteur Girardon, l'architecte Gabriel, le premier-médecin Fagon, et les premiers-valets de chambre la Vienne et Niert (1).

D’après une lettre adressée à la Gazette de Hollande le 14 juin 1709, on espérait frapper soixante-dix millions d’argent monnayé avec la vaisselle apportée, mais beaucoup de personnages firent comme Saint-Simon et cachèrent la leur. Aussi le total produit, «en don ou en conversion, » ne dépassa pas trois millions de livres.

Le premier-chirurgien possédait une vaisselle plate assez importante, car, depuis qu'il était à la Cour, il recevait souvent en guise d'honoraires de l’argenterie ou des bijoux (2). Un document intitulé : « Etat des vaisselles et matières d’or et d'argent apportées à la Monnaie des médailles pour être employées en nouvelle espèce à la Monnaie de Paris (3) » donne le poids et la valeur du métal sacrifié par chacun des personnages cités dans le Mercure. Georges Mareschal y figure pour cent un marcs quatre onces d'argent (quarante-six kilogrammes), valant, à raison de trente-quatre livres le marc, une somme de trois mille quatre cent cinquante et une livres : 1l faisait au trésor royal un don de douze mille francs environ.

Deux jours après s’être inscrit chez M. de Launay, le premier-chirurgien tomba malade; Louis XIV s’émut en apprenant que Georges Mareschal souffrait d’un « choléra morbus », et il en témoigna publiquement, écrit le marquis de Sourches, «en être fort en peine. » Cette indisposition était une colique bilieuse, nullement épidémique, à laquelle le premier-chirur-

(1) Le ministre Voysin et le grand prévôt Sourches figurent sur une liste supplémentaire donnée par le Mercure dans son numéro d’août 1709.

(2) En 1713, Fénelon, voulant faire un présent à Mareschal qui avait soigné son

neveu, hésitait entre une tabatière, une bague ou une pièce de vaisselle d'argent. (3) Archives nationales, G7 1435, août 1709.

gien fut sujet toute sa vie. La crise eut toute son intensité le 11 juin, et dura peu (1).

Le duc de Saint-Simon notait les nouvelles de la Cour; Mareschal, qui approchait le roi de près, pouvait lui en faire connaître de fort intéressantes : aussi interrogeait-1l souvent cet «excellent observateur » (2), et ses Mémoires contiennent beaucoup de particularités signalées au jour le jour par « l’honnête chirurgien Mareschal (3) ». En 1704, il sut par lui que le retour forcé de la princesse des Ursins était l’œuvre du roi lui-même. Nommée « camerera mayor » de la jeune reine d'Espagne, cette femme ambitieuse avait si habilement gagné la confiance des deux souverains que rien nese faisait plus à la cour d’Espagne sans sa volonté. Mécontent qu’une telle influence contrecarrât ses projets, Louis XIV voulut rappeler en France la princesse des Ursins. Il était impossible d’obtenir son renvoi de la cour d’Espagne si les deux époux réunissaient leurs forces en sa faveur. Aussi Louis XIV persuada-t-il à son petit-fils de se mettre à la tête de l’armée : quand le jeune prince eut quitté Madrid, il écrivit à la reine d'Espagne pour lui conseiller l’éloignement de Mme des Ursins, « d’un style à lui en persuader la nécessité pressante et le parti pris à ne rien écouter (4). » Le stratagème réussit; la petite reine de seize ans, privée de l’appui que lui donnait son mari, se crut dans l’obligation de renvoyer sa camerera; c'était en avril 1704. Saint-Simon, après avoir rapporté quelques intrigues de Mme des Ursins, conclut : « Voilà cette femme dont le roi avait si ardemment procuré la chute, de laquelle Mareschal m’a conté qu’il s'était applaudi avec complaisance entre lui, Fagon et Blouin, en se félicitant de Part qu'il avait eu de séparer de lieu le roi et la reine d’Espagne, pour être plus sûr de frapper son coup sur elle (5). »

La princesse des Ursins mit peu de temps à reconquérir la faveur de Louis XIV et de Mme de Maintenon : au mois de juillet 1705, elle reprenait son poste auprès des souverains d’Espagne. Avant de quitter Versailles, elle pria Georges Mareschal de lui procurer un chirurgien, et celui qu’il désigna eut lieu de

(1) Voir chapitre 1x.

(2) MIcHELET, Louis XIV et le duc de Bourgogne, p. 412. (3) Zbid.

(4) SAINT-SIMON, t. IV, p. 169.

(5) Zbid., p. 390. |

s’en féliciter, car, la même année, Mme des Ursins lui obtenait l'emploi de chirurgien de la reine d’Espagne. « Il est très nécessaire, écrivait-elle le 144 octobre 1705 à Mme de Maintenon, d’avoir un autre chirurgien pour la reine. Je proposerai celui que M. Mareschal m'a donné, parce qu'il me paraît habile homme et que j’en suis fort contente. Et, si le roi approuve ma pensée, je vous prierai de voir avec Sa Majesté et M. Mareschal s’il convient que je m’arrête à celui dont je me sers (1). »

La reine d’Espagne, première femme de Philippe V, était une princesse de Savoie, sœur de la duchesse de Bourgogne, et Mme de Maintenon lui portait un affectueux intérêt. Comme elle souffrait d’écrouelles, le soin de la traiter fut confié à Fagon et à Mareschal; le 5 août 1706, la princesse des Ursins écrivait à Mme de Maintenon : « L’état de la santé de la reine est, grâce à Dieu, assez bon. Son chirurgien a écrit à M. Mareschal pour lui en rendre compte et le prier de consulter M. Fagon pour des eaux. » Le 14 août, Mme de Maintenon répondait : « Je n’ai point encore la réponse de M. Fagon et de M. Mareschal; ils me la font espérer pour demain. »

Le praticien emmené de France par Mme des Ursins fut apprécié à la cour d’Espagne; la princesse écrivait, le 4 mars 1707, à la même correspondante : « La reine a été saignée ce matin très heureusement par son chirurgien, que vous m'avez assuré, de la part de M. Mareschal, mériter d’avoir cette charge. Il a fait un fort bon choix, car il est fort sage et habile; je vous supplie, Madame, d’en vouloir rendre témoignage à son bienfaiteur et à M. Fagon. » Ce à quoi Mme de Maintenon répondit fidèlement le 24 avril : « Je dirai à Mareschal le témoignage que vous rendez au chirurgien qu'il vous a donné. »

Le praticien français ne put empêcher la reine d’Espagne de succomber à son mal, le 14 février 1714, à peine âgée de vingt-six ans. Philippe V se remaria la même année avec Elisabeth Farnèse, et Mme des Ursins fut définitivement disgraciée. Mareschal eut occasion de la visiter à Paris : « Les équipages de la princesse des Ursins, écrit la Gazette de Hollande le 29 mars 1715, arrivèrent vendredi dernier. Cette princesse n’a pas encore vu le roi, à cause d’une fluxion qui lui est tombée

(1) Cette lettre et les suivantes font partie du recueil des Lettres de Mme de Maintenon à la princesse des Ursins.

sur les yeux depuis son retour d’Espagne. Sa Majesté lui a envoyé M. Mareschal, son premier-chirurgien, étant fâché, diton, de la manière qu’elle a été renvoyée d’Espagne. » Après dix ans de toute-puissance à la cour de Madrid, Mme des Ursins mena en ftalie une vie obscure, et mourut à Rome en 1722.

Une autre anecdote, attribuée à Mareschal par Saint-Simon, prouve que le mémorialiste n’eut pas toujours une mémoire fidèle. En 1694, un érudit, nommé Jean-Pierrre Bar ou de Bar, avait apporté au cardinal de Bouillon (Emmanuel de la Tour d'Auvergne) plusieurs vieux parchemins rattachant sa maison à l’ancienne maison d'Auvergne. Quelques années après, Bar fut convaincu d’avoir fabriqué ces documents, et on le mit à la Bastille. Or, en 1708, le savant abbé Baluze imprimait une Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, dans laquelle il s’appuyait sur les parchemins de Pierre Bar.

« Savants ou ignorants, écrit Saint-Simon, le soulèvement fut général, et le monde indigné ne se contraignit ni sur les Bouillon, n1 sur le chancelier qui leur avait passé cette impression. Je ne pus m'empêcher de lui en dire mon avis. Il en fut honteux à ne savoir où se mettre, et les Bouillon, avec toute leur hardiesse, fort embarrassés. Ce fut à propos de ce nouvel éclat que Mareschal me conta que de Bar, désespéré de se voir confiné en prison pour le reste de sa vie, malgré les assurances de protection infaillible et de récompenses dont les Bouillon l'avaient repu pour lui faire exécuter cette insigne fausseté, et lassé de ses imprécations contre eux si inutiles, s’était cassé la tête contre les murailles; que lui, Mareschal, avait été appelé pour le visiter dans cette furie et dans cette blessure, de laquelle il était mort deux jours après (1). » Plus loin, Saint-Simon revient sur la visite que Georges Mareschal fit à Bar dans sa chambre de la Bastille, et il ajoute que le faussaire ne cacha pas au premier-chirurgien le motif de son suicide (2).

Mais les archives de la célèbre prison prouvent que Bar y mourut de vieillesse le 28 mars 1714, à l’âge de quatre-vingtquatre ans. Il est possible que Mareschal l’ait visité dans le cours de sa longue détention, et soit devenu le confident de son dépit. En tout cas, Saint-Simon, confondant ses souvenirs,

(1) Mémoires, t. VI, p. 222.

(2) Id., t. VIII, p. 491.

attribue sans doute à Bar la mort violente d’un autre faussaire, nommé Chassebras de Cramaille, qui se suicida, le 19 octobre 1700, en se brisant le crâne contre les murs de la Bastille (1).

Saint-Simon ne se bornait pas à recueillir de la bouche de Mareschal les détails de quelque intérêt, il cherchait encore à utiliser auprès du roi le crédit du chirurgien. En 1707, quand la démission de M. de Harlay laissa vacant le poste envié de premier-président du Parlement de Paris, le due tenta de le faire obtenir au magistrat qui fut plus tard le chancelier d’Aguesseau. Pour cela, dit-il, « je m’avisai de dresser une batterie dans l’intérieur par Mareschal, et, par celui-là, d’y joindre Fagon qui pouvait également et directement atteindre au roi et à Mme de Maintenon (2). »

Trois autres candidats ambitionnaient la succession de Harlay : l’un, fils du ministre Le Pelletier, était poussé par les sulpiciens; les jésuites protégeaient le second, M. d’Argenson; le dernier enfin avait Chamillart pour ami. Saint-Simon, Fagon et Mareschal luttèrent en vain contre de telles influences, et Le Pelletier reçut la charge de premier-président, « Soutenu du crédit de son père, écrit le due, il fut introduit par la chatière de la main des sulpiciens, M. de Chartres à leur tête, ayant pour adjoints les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Cette protection qui, auprès du roi et de Mme de Maintenon, avait également le mérite antijanséniste, l’emporta sur celle des Jésuites pour Argenson. »

En 1709, Georges Mareschal rendit un important service au duc de Saint-Simon. Autrefois colonel de cavalerie, le mémorialiste s’était retiré de l’armée en 1702, par dépit de ne pas obtenir le grade de brigadier. Or, Louis XIV « s’offensait quand on cessait de servir, il appelait cela le quitter, encore plus des gens distingués. Mais ce qui le piquait au vif, c'était de quitter sur une injustice, et il le faisait toujours du moins longtemps sentir (3). » De plus, venant habiter la Cour, Saint- Simon mécontenta Louis XIV par son esprit caustique et frondeur; ridiculement pointilleux sur les prérogatives de sa

(1) Mémotres de Saint-Simon édités par M. DE BoisLisce, note,t. XIV, p. 537 (2) Mémoires, t, V, p. 310. (3) SAINT-SIMON, t. III, p. 266,

dignité ducale, il exaspérait le roi par ses petites cabales. Une première fois, Georges Mareschal, qui l’affectionnait malgré ses travers, l’avait fait rentrer en grâce : au mois d’avril 1704, Saint-Simon souffrait d’un abcès au bras et le premierchirurgien fut autorisé par le roi à lui donner ses soins; « Mareschal, écrit le duc, prit prétexte de cet accident pour parler de moi au roi, qui, après que je fus guéri, m’accabla de bontés. Chamillart était enfin venu à bout de me raccommoder avec lui quelque temps auparavant. Tout ce que dit Mareschal acheva. »

Pendant les cinq années qui suivirent, le duc ne changea pas d’attitude; aussi Louis XIV, au commencement de 1709, se montra-t-1l de nouveau irrité contre lui. Un jour, la duchesse de Bourgogne fit connaître à Mme de Saint-Simon les motifs de la colère royale. « Elle dit que j’avais des ennemis puissants, et en nombre, qui ne perdaient point d'occasions de me nuire; qu’on avait extrêmement grossi au roi mon attachement à ma dignité; qu'on m'accusait de blâmer sans mesure ce qu’il faisait et de mal parler des affaires; que le roi avait comme une grande opposition pour moi, et qu’on ne pouvait souffrir ma hauteur et ma liberté à m'expliquer sur les gens et sur les choses d’une façon à emporter la pièce (1). »

La lecture des Mémoires de Saint-Simon prouve que ces griefs étaient fondés; mais le duc fut si affecté d’apprendre les sentiments de Louis XIV à son égard qu'il voulut quitter Versailles, pour vivre désormais dans son château de la Ferté.

« Je trouvai, dit-il, que l’abandon de la Cour était le seul parti qui me convint (2). » Toutefois, Mme de Saint-Simon lui représenta « l'amortissement du dépit, l'ennui d’une vie inoccupée, la stérilité de la promenade et des livres pour un homme de son état, dont l’esprit avait besoin de pâture et était de tout temps accoutumé à penser et à faire, les regrets que leur inutilité appesantirait, les besoins continuels de la Cour pour la conservation de son propre patrimoine, et, enfin, la considération des changements qui pouvaient arriver et que devait amener la disproportion entre son âge et celui de Sa Majesté (3)». Le mémorialiste consentit à présenter sa défense au roi avant

(1) Mémoires, t. VII, p. 324.

(2) Id., t. VIL p. 429.

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