‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 34 sur 182 · CRTC PR EN IL · texte numérisé non relu

CRTC PR EN IL

de prendre une résolution définitive. Pour cela, il lui fallait obtenir une audience particulière de Louis XIV, et ce n’était pas chose facile : Saint-Simon eut l’idée de solliciter cette faveur par l’entremise de Georges Mareschal.

Il est amusant de lire toute la diplomatie que dépensa le duc, en la soirée du 21 décembre 1709, pour circonvenir le premier-chirurgien. « J’allai chez Mareschal, dont on a vu ailleurs l'attachement pour moi, et quel il était; il était un de ceux qui me pressaient de ne point quitter la partie, et il m’en avait écrit fortement à la Ferté pour hâter mon retour. Je le trouvai. La conversation ne tarda pas à se tourner sur ma situation, et sur l’embarras que, ne portant sur rien de particulier mais sur un amas de bagatelles vraies et fausses, ces bagatelles étaient grossies et empoisonnées de manière qu’elles me coulaient à fond plus sûrement que des fautes réelles et bien marquées. |

«Après quelques raisonnements là-dessus, je lui dis tout d’un coup que tout le malheur était d’avoir affaire à un maître inabordable, dans l'esprit duquel, si je pouvais lui parler à mon aise, j'étais sûr de faire évanouir toutes les friponneries dont on s'était servi pour lui rendre ma conduite désagréable; et, tout de suite, J’ajoutai qu'il me venait en pensée de lui faire une proposition, sans toutefois lui rien demander audessus de ses forces, parce que j'avais tout lieu de compter sur son amitié, que la volonté ne lui manquerait pas, et que, dans cette persuasion, je désirais qu'il demeurât en sa liberté de me répondre, et de ne rien faire que ce qui lui conviendrait; que ma proposition était qu'il prit son temps de dire au roi qu'il m'avait vu affligé au dernier point de me sentir mal auprès de lui sans l’avoir en rien mérité; que cette seule raison m’avait tenu quatre mois à la campagne, où je serais encore sans la mort d’un homme très principal dans mes affaires, pour lesquelles j'avais été forcé à revenir; que je ne pouvais avoir du repos qu’en lui parlant avec franchise et loisir, et que Je Île suppliais de vouloir m’écouter avec bonté et loisir quand il lui plairait. J’ajoutai que, par le refus de l’audience, je verrais bien que je n'avais plus à songer à rien; que, si Je l’obtenais, le succès me découvrirait ce qui me pourrait rester d’espérance.

«Mareschal pensa un moment, puis, me regardant : — « Je le

ferai, dit-il avec feu, et, en effet, 1l n’y a que cela à faire. Vous lui avez déjà parlé plusieurs fois, il en a toujours été content : il ne craindra point ce que vous aurez à lui dire, par l'expérience qu'il en a déjà eue. Je ne réponds pourtant pas qu'il le veuille, s’il est bien déterminé contre vous; mais laissez-moi faire et bien prendre mon temps. » — Nous convinmes qu’il m’écrirait à Paris, par un exprès, sitôt qu'il aurait parlé (1). »

Georges Mareschal acceptait une mission délicate. En le quittant, Saint-Simon s’en fut rendre compte de sa démarche au chancelier Pontchartrain et à Mme de Saint-Simon, ses confidents ne lui cachèrent pas leur peu d’espoir en la réussite du premier-chirurgien. « D’audiences à espérer du roi en son cabinet, remarque Saint-Simon dans une addition au Journal de Dangeau du 13 août 1715, rien n’était plus rare, même pour les affaires du roi dont on avait été chargé; jamais par exemple à ceux qu’on envoyait ou qui revenaient d'emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on en excepte, et encore quelquefois, ceux qui étaient chargés de ces détails de troupes où le roi se plaisait si fort; de courtes aux généraux d'armée qui partaient, et quelquefois point, à moins que ce ne fût en présence du ministre, et encore, et moins ou plus courts à leur retour. »

La disgrâce de Saint-Simon augmentait encore pour Mareschal les chances d’un échec. « Le chancelier, écrit le mémorialiste, craignit que le roi, n’ayant rien de marqué contre moi, ne voulût point m’entendre, dégoûté par un amas de choses sans corps, adroitement empoisonnées et portées jusqu’à lui; Mme de Saint-Simon craignit bien davantage, persuadée qu'elle était par l’éloignement profond du roi pour moi, qu’elle avait appris de Mme la duchesse de Bourgogne. » Mais le premier-chirurgien venait de sauver la vie au maréchal de Villars; il attendit avec confiance le moment favorable de parler en faveur du disgracié.

C'était au « petit lever » que les officiers de la chambre s’entretenaient particulièrement avec le roi. Comme il souffrait de nombreuses incommodités, son humeur s’en ressentait souvent; Mareschal voulait choisir un jour où Louis XIV

(1) Mémoires, t. VII, p. 437.

serait « gaillard » avec lui, suivant lexpression de Saint- Simon (1). Mais le roi, enrhumé depuis le milieu du mois, éprouvait chaque matin des quintes de toux; pendant les derniers jours de décembre, 1l évacua par la voie urinaire plusieurs petits pelotons de sable, fait qui prouvait la marche continue de sa gravelle; le 23, 1l apprit à son réveil que Mme de Maintenon avait eu, la nuit, un long accès de fièvre; le 24, ïl se leva avec la perspective de la fatigante cérémonie du toucher des écrouelles. Vinrent ensuite la matinée de Noël et trois autres au cours desquelles le premier-chirurgien ne crut pas devoir aborder le roi. Enfin, le 30 décembre 1709, Mareschal, entrant chez Sa Majesté immédiatement après son réveil, la trouva de meilleure humeur qu’à l’ordinaire. Fagon n’était pas encore arrivé; quelques garçons bleus circulaient seuls dans la chambre. Le premier-chirurgien leur fit signe qu'il se proposait de parler au roi, et ces valets, accoutumés à pareil avertissement de la part des premiers officiers, se retirèrent discrètement dans la srande antichambre.

-Demeuré en tête à tête avec Louis XIV, Mareschal, pour connaître ses dispositions, lui parla d’une question personnelle; le roi ayant favorablement répondu, « il dit à Sa Majesté, écrit Saint-Simon, que ce n’était pas tout, et qu'il avait une autre affaire qui lui tenait bien autrement au cœur. Le roi lui ayant demandé d’un air fort ouvert ce que c'était, 1l lui dit qu’il m'avait vu profondément peiné de me croire mal avec lui, sur quoi il prit occasion de me louer, et de lui vanter mon attachement pour lui et mon assiduité à la Cour; le roi, sans se renfrogner, se refroidit cependant, et répondit qu'il n'avait rien contre moi, et qu’il ne savait pas pourquoi Je me persuadais le contraire. Là-dessus, Mareschal redoubla et demanda mon audience comme la chose du monde que je désirais le plus, et qui lui ferait à lui le plaisir le plus sensible; le roi, pressé de la sorte, sans répondre sur l’audience, repartit : — «Mais que veut-il me dire?il n’y a rien! Il est bien vrai qu'il m'est revenu plusieurs bagatelles de lui, mais rien de marqué! Dites-lui de demeurer en repos, et queje n’ai rien contre lui.» — Là-dessus, Mareschal insista de nouveau pour l'audience, le

(1) Mémoires, t. VIII, p. 268.

priant de me donner cette satisfaction sans laquelle jen’en pouvais avoir, et point un jour plutôt qu’un autre, pourvu que ce fût seul dans son cabinet; à quoi le roi répondit enfin avec assez d’indifférence : —« Eh bien, je le veux bien, quand il voudra (1).»

Page 1