COLE
fer
pair, mais en l’année 1709 vous perdrez une bataille, vous serez blessé et vous en mourrez.»—« Voilà ce qu’il a en tête et ce qui le tracasse énormément, ajoute la princesse Palatine à qui l’on doit cette anecdote; ce serait dommage qu’un si brave homme mourût! » |
Après avoir examiné la blessure de Villars, le premier-chirurgien déclara que l’amputation n’était aucunement nécessaire, mais «1l jugea par la nature des accidents, dit Morand, qu'il fallait rouvrir le trajet de la balle». — « Mareschal, continue le duc lui-même, soutint au chirurgien qui avait mis le premier appareil sur le champ de bataille que l’os n’était pas entièrement percé, quoiqu'il s’en fallût très peu; 1l sonda la plaie très habilement et trouva le chemin que la balle avait fait. La plaie, bien reconnue, laissa quelque espérance, et après cinq ou six jours la fièvre continue diminua, le dévoiement ne fut plus si violent, et par le secours de gouttes anodines le sommeil un peu revenu, on espéra qu'il n’en mourrait pas (1). »
Pour éviter au blessé une difformité, Mareschal voulut allonger un peu la jambe malade; mais, dans l’excès de la soufirance, Villars s’écria qu'il ne voulait plus danser, et qu'il aimait mieux rester boiteux que de laisser continuer l’opérateur (2).
À la Cour, on s'était montré anxieux de recevoir le résultat de la consultation de Mareschal : dès le 30 septembre, Mme de Maintenon écrivait au cardinal de Noailles : « Nous attendons aujourd’hui des nouvelles de l’état où M. Mareschal aura trouvé M. de Villars. Quelle perte si la mort nous le ravit! ce sera une suite de nos malheurs (3).» Le lendemain 1e octobre, Louis XIV connut l’opinion du premier-chirurgien par une lettre que Mareschal avait adressée à Boufflers le soir même de son arrivée au Quesnoy : c'était pour lui le moyen le plus rapide de communiquer avec Marly, car les courriers de l’état-major circulaient avec toute la vitesse possible. « Le 2 au matin, écrit Sourches, on sut que le soir d’auparavant il était arrivé un courrier du maréchal de Boufflers, qui apportait un billet que Mareschal lui avait écrit, par lequel il lui mandaït que le maréchal de Vil-
ars n'était pas aussi mal qu’on l’avait dit lorsqu'il était parti
(AMEVemorres denfillars MALI D #75.
(2) Lettre 169 de Mme de Maintenon à la princesse des Ursins. (3) Edition LA BEAUMELLE.
de Marly, mais qu'il ne dormait point, et que les crudités de sa plaie ne s’arrêtaient que par le secours de l’opium, et qu’il avait encore un peu de fièvre et de dévoiement. »
En l’absence de son père, Louis Mareschal remplissait à Marly les fonctions de premier-chirurgien : chaque jour, il informait directement Louis XIV de ce qui se passait au Quesnoy. Le roi sut par lui que, jusqu'alors, le maréchal de Villars avait été mal pansé (1), mais que les nouveaux appareils posés par Georges Mareschal donnaient de bons résultats. Le marquis de Sourches cite quelques extraits des bulletins expédiés au survivancier : « Le 5 octobre, écrit-il, le jeune Mareschal reçut une lettre de son père touchant la santé du maréchal de Villars, mais elle était assez problématique, donnant à espérer et laissant encore à craindre; cependant, tout le monde assurait qu'il était hors de danger. » Et il continue le lendemain : «Le 6, Mareschal reçut encore, par l’ordinaire, une lettre de son père, qui lui mandait qu’enfin il avait trouvé le fond de la blessure du maréchal de Villars; que la balle n’avait pas percé l'os, comme quelques chirurgiens le soutenaent; qu’elle n’avait fait que le froisser en passant et en enlever quelques esquilles; qu'il faudrait que l’os s’exfoliât, et que, pour faciliter l’exfoliation, on y portait des injections pour nettoyer le fond des ordures qui s’y étaient amassées; que d’ailleurs 1l avait découvert la route des matières qui descendaient au Jjarret, et qu'il y avait fait passer un séton qui nettoierait dans peu ces parties-là. »
Ce traitement réussit parfaitement; le lendemain 7, Mme d’Huxelles écrivait à son ami de la Garde : « Les nouvelles de M. le maréchal de Villars sont fort bonnes aujourd’hui; ce bon état est attribué à la visite de M. le premierchirurgien du roi : on dit même que Mme la maréchale de Villars écrit qu’elle espère bientôt ramener son mari. »
Jugeant Villars en voie de guérison, Georges Mareschal no congé de lui le 8 octobre au matin, et le 9 il était de retour, après une absence de onze jours. « Le soir, Mareschal arriva à Marly, écrit Sourches, et assura au roi que le maréchal de Villars était hors de danger, et même qu'il ne serait pas boiteux. »
(4) Lettre 168 de Mme de Maintenon à la princesse des Ursins.
Tous les contemporains déclarent que le général en chef devait à Mareschal son retour à la santé. Saint-Simon seul, qui boudait à cette époque dans son château de la Ferté (c'était un peu avant l’audience royale que lui procura le premier-chirurgien), paraît ne pas croire à la gravité de la blessure. Il n’aimait pas le maréchal de Villars, outré de voir ce « fils d’un greffier de Coindrieux » partager sa dignité de duc et pair :« Villars, dit le mémorialiste, fut moins attentif à sa blessure, qui allait bien, qu’au comble d'honneur où une faveur inespérée venait de le porter des bords du précipice, et de voir au secours de sa blessure Mareschal, premier-chirurgien du roi, et qui ne découchait jamais des lieux où était le roi, dépêché vers lui avec l’ordre d’y demeurer jusqu’à ce qu’il pût être ramené en France (1). »
Mais Sourches écrit dès le 8 octobre : « Ce jour-là, toutes les lettres de Flandre portaient que le maréchal de Villars était très heureux que le roi lui eût envoyé Mareschal, et que sans lui il était perdu. » Et Voltaire, parlant de la blessure que le duc reçut à Malplaquet,s’exprime ainsi dans son Siècle de Louis XIV : « Le roi lui envoya le sieur Mareschal, son premier-chirurgien, qui seul empêcha qu’on lui coupât la cuisse (2). » Enfin, Mme de Maintenon mandait au duc de Noailles le 10 octobre : « Mareschal arrive en ce moment, il vient de sauver la vie au maréchal de Villars (3). »
Le premier-chirurgien profita de son voyage en Flandre pour inspecter les hôpitaux militaires, et se rendit compte par lui-même (4) des abus qui s’y commettaient; aussi, dès son retour à Marly, s’empressa-t-1l de les signaler au roi. Comme M. de Bernières, intendant de l’armée de Flandre, était arrivé le 14 octobre à Versailles, où la Cour se trouvait depuis le 12, la marquise d’Huxelles apprend ainsi la nouvelle à M. de la Garde : «Le voyage de M. de Bernières a donné de la curiosité; on dit que c’est afin de prendre des mesures pour mieux pourvoir aux hôpitaux et à la conduite des munitionnaires, attendu que M. Mareschal a représenté au roi qu’il était mort bien des
(4) SAINT-SIMON, t. VII, p. 390. Pour Saint-Simon, le Quesnoy n’était pas en France; cependant cette place forte avait été acquise par Louis XIV à la paix des Pyrénées.
(2) Chapitre xxx, note sur la retraite de Malplaquet.
(3) Edition LA BEAUMELLE.
(4) Ces abus lui avaient été déjà dénoncés par son fils Louis. (Voir chapitre x1r.)
blessés faute de médicaments, et que les troupes étaient nourries d’un si mauvais pain qu’on pouvait les mettre en danger de péri (L):5
La convalescence de Villars fut longue. Le 13 octobre, Mme de Maintenon écrivait à la princesse des Ursins : « Tous nos blessés vont bien ; Mareschal a laissé le maréchal de Villars hors de danger, mais, comme je ne connais en tout que la peur, je crains que les mêmes chirurgiens qui l’avaient mal pansé d’abord ne le pansent encore mal dans la suite. » Mareschal avait confié le duc à des chirurgiens réputés : Ledran, maître de Saint-Côme; Turodin, chirurgien des Chevau-légers; enfin Baverre et Puzos le père, chirurgiens des Mousquetaires; les craintes de Mme de Maintenon ne se réalisèrent pas.
Comme Mareschal le prévoyait, l’exfoliation de l’os blessé se produisit naturellement, mais la sortie de quelques esquilles dut être facilitée par le secours de l’art. « M. le maréchal de Villars, écrit le 17 octobre la marquise d’Huxelles, s’est trouvé plus mal depuis le départ de M. Mareschal. Ledran lui a fait une petite incision pour tirer un petit os qui voulait sortir, dont il s’est bien trouvé. »
Une autre esquille causa des inquiétudes aux chirurgiens du Quesnoy, vers le 22 octobre, et ils annoncèrent à Mareschal que l’os de Villars était « fêlé depuis le haut jusqu’en bas, ce qui paraissait extrêmement dangereux » : ce fut une fausse alerte, causée par la peur que les praticiens avaient de cette complication. « On mandait qu’on avait enfin ouvert un abcès qui s'était formé sous le jarret du maréchal de Villars, par un écoulement d’humeurs, et qu’on avait laissé mûrir à dessein, et que l'os de sa jambe n’était point fêlé, comme les chirurgiens l'avaient cru, mais qu’il était sorti une très longue esquille de sa plaie, qui leur avait fait croire que l’os était fêlé (2). » Villars conte en détail, dans ses Mémoires, la douloureuse opération à laquelle ils se livrèrent.
Le premier-chirurgien n’était pas inquiet de ces accidents, qui marquaient pour lui les étapes d’une marche naturelle vers la guérison. « Quant à la plaie de M. le maréchal de Villars, dit Mme d’'Huxelles, M. Mareschal ne fait pas d'état de ce que
(1) DANGEAU, t. XIII, p. 49.
(2) Sources, t. XII, p. 105.
les chirurgiens en ont écrit en dernier lieu, répondant de la guérir (1). » Le 25 octobre, en effet, Louis XIV lui demanda quand M. de Villars quitterait le Quesnoy, et Mareschal répondit que cela lui serait possible vers le 2 novembre (2). Envoyant aussitôt sa plus commode litière à Villars, le roi, sur le conseil de Mme de Maintenon (3), l’engageait à venir achever sa convalescence à la Cour, « pour que Mareschal ne perdit pas de vue sa blessure (4).»— «C’est le roi, écrit Mme d’Huxelles, qui a proposé à M. le maréchal de Villars de se venir établir à Versailles pour être plus proche de Sa Majesté et de son premier-ch1rurgien, lui ayant prêté le logement de feu Mer le prince de Conti, qui est plus commode que le sien (5). »
Parti le 2 novembre du Quesnoy, suivant la prévision de Mareschal, Villars mit onze jours pour gagner Paris. On le portait sur un brancard; derrière lui venait la litière du roi, dont il n'avait pas pu se servir, « puis trois ou quatre carrosses à six chevaux, plusieurs chaises et une nombreuse escorte de gens à cheval (6). » Dans un de ses arrêts, au château d’Avricourt, 1l lui sortit encore une esquille du genou. Le 13 novembre, le maréchal arrivait à Paris, et, après s’y être reposé pendant une semaine, il vint s'établir à Versailles le 29 novembre. Là, tous les honneurs que lui rendirent le roi, Mme de Maintenon et les princes, hâtèrent sa complète guérison : le 10 février 1710, on lisait dans la Gazette de Hollande : «M. Mareschal, premier- “chirurgien du roi, a pris congé du maréchal de Villars, dont la plaie est entièrement fermée. »
Pressé par Louis XIV de regagner l’armée, le duc passa quelques jours dans son château de Vaux-Villars (7), « pour essayer à monter à cheval, usant pour cela d’une machine qui empêchait dans le genou cassé un mouvement forcé qui pouvait lui être très dangereux (8). » Enfin, au commencement de
) DANGEAU, t. XIII, p. 58, lettre de Mme d'Huxelles. ) SOURCHES, t. XII, p. 106.
) « M. le maréchal de Villars doit venir au commencement de novembre. Je voudrais bien que ce fût à Versailles, afin que Mareschal prit soin de lui. » (Lettre du 27 octobre à la princesse des Ursins.)
4) SAINT-SIMON, t. VII, 394.
5) DANGEAU, t. XIII) p. 55.
TO AXNILIE 06%:
) C'était l’ancien château du surintendant Fouquet, sis près de Melun.
( ( ( ( (8) Mémoires de Villars, t. III, p. 80.
mai, il retournait en Flandre. Rien de saillant n’eut lieu dans cette campagne de 1710. Comme le genou du maréchal enflait à chaque fatigue, on craignit qu'il n’y vint un abcès. Georges Mareschal pressa Villars d’aller prendre les eaux de Bourbonneles-Baïins, et le général en chef obtint du roi l'autorisation de se faire remplacer à la tête des troupes par le duc d’'Harcourt. « Villars partit le 24 septembre pour Bourbonne, écrit le maréchal dans ses Mémoires; les douches et Les bains lui apportèrent quelque soulagement, l’enflure considérablé qu’il avait sur le genou diminua, et le mouvement du genou commença à lui donner quelque espérance qu'il pourrait un peu plier (1): » Dangeau, qui avait rouvert son journal le 1e janvier 1710, signale cette amélioration le 2 novembre : « Le maréchal de Villars est un peu soulagé par les eaux de Bourbonne, qu'il prend sur les lieux. Mareschal, premier-chirurgien du roi et le plus habile homme de sa profession, serait d'avis qu'il y passât l’hiver, mais M. de Villars veut revenir à la Cour et compte PRE de Bourbonne le 15.
Le a insistait pour une prolongation de séjour aux eaux, objectant que le maréchal n’était pas un malade ordinaire et qu'il ne devait pas se contenter du traitement habituel; Villars lui répondit le 13 novembre 1710 : IL est très vrai, mon cher monsieur, que J'aurais désiré que vous m’eussiez conseillé de me contenter des bains que l’on prend ordinairement à Bourbonne; mais je ne puis que vous louer très fort de suivre la vérité sans complaisance; c’est une vertu trop respectable pour ne pas l’approuver lors même qu’elle combat nos sentiments. Je partage le différend par la moitié : l’usage est de prendre douze bains et douze douches et se reposer quatre jours, puis les recommencer. J’ai donc fait les vingtquatre, et puis j’en prends encore douze à votre honneur; il est bien vrai que des douze derniers je n’ai retiré aucun avantage sensible. Je vous ai dit ce que les premiers m’avaient fait; tout le monde dit ici qu'il faut espérer que dans six semaines ou deux mois je recevrai un changement considérable, que c’est même le temps ordinaire; quoi qu’il en soit, je prends les derniers; mais, comme vous savez que je fus attaqué d’un violent
(1) Mémoires de Villars.
rhumatisme l'hiver dernier, et qu'il m'en revenait quelque souvenir, je partage mes dernières douches entre mes épaules et mon genou, c’est-à-dire que j'ai pris quelques bains entiers, et présentement je me fais doucher les épaules le matin et le genou le soir, et tout cela non sans un grand abattement de ma pauvre personne, laquelle, Dieu aidant, finira toutes ces cascades d’eau bouillante sous le 20, et puis, sous votre bon plaisir, Je gagnerai mon château.
« Voici mon état actuel. Je n’ai pas le genou raccourci, et ainsi je ne serai pas obligé d’avoir un talon de soulier plus haut que l’autre; mais je ne puis plier que très médiocrement, c’est-à-dire la sixième partie du mouvement entier. Je suis très faible et n’appuie qu'avec peine. Les os du genou font un petit bruit assez incommode toutes les fois que je le plie. Le docteur Baget dit que c’est tant mieux. Dieu le veuille. Voilà, mon cher monsieur, mon état; mais, tel qu’il est, si le roi avait besoin de moi tout à l’heure, je me mettrais dans ma chaise de poste et volerais où ses ordres m’appelleraient. Je ferai de même en tout temps, et serai, s’il plaît à Dieu, sans comparaison plus agile que cette dernière campagne. Je ne compte pas de vous voir que dans les premiers jours de décembre, et je serai ravi de vous assurer moi-même, monsieur, que Je Suis, avec toute la reconnaissance que je dois, plus à vous que personne au monde (1). »
Le maréchal de Villars quitta Bourbonne le 20 novembre pour revenir à la Cour. Deux ans plus tard, le 24 juillet 1712, il remportait sur le prince Eugène la victoire de Denain, qui permit à Louis XIV de clore honorablement, par le traité d’Utrecht, la désastreuse guerre de succession d’Espagne.
Pendant le combat de Malplaquet, le jeune marquis de Courcillon, fils unique de Dangeau, avait été grièvement blessé : une balle de mousquet de fort calibre lui brisa la cuisse, et l’on dut, sur le champ de bataille même, lui faire l’amputation de la jambe. Transporté au Quesnoy comme le général en chef, il fut en état de faire le voyage de Versailles au commencement de novembre, et revint à la Cour quelques jours avant le maréchal de Villars. Mais la plaie de sa cuisse ne s’était pas complè-
(1) Mémoires du maréchal de Villars, t. III, p. 291, lettre tirée des Archives de Vogüé.