AS RE
vs
Cni ignore où M. et Mme de la Mothe-Mareschal vinrent se
à Calais. Jean Mareschal avait séjourné autrefois dans cette ville:
un peu avant la bataille de Rocroy, le mémorialiste calaisien Anquier écrivait : « Le 12 juin 1642, arrivèrent en garnison à
Calais le régiment de Valemon, autrement dit de Guiche, composé de quatre cent trente soldats, quantité de bagages, femmes et attirail. » Et plus loin : « Mercredi 25 juin sortit d'ici le régiment de Valemon ou de Guiche, qui ne fut sans déplaisir pour eux, comme se trouvant jà bien en cette garnison. »
Il est possible que la présence à Calais d’un parent de Marguerite de Sel ait contribué au choix que Jean Mareschal fit de cette ville (1) : un Alphonse de Sel, « écuyer, conseiller du roi, contrôleur des domaines, » y demeurait à cette époque (2). L'ancien officier ne songeait d’ailleurs pas à faire cesser son exil volontaire; depuis son départ d'Irlande, le sang coulait dans ce malheureux pays. Après le supplice de Charles Ier, en 1649, les Irlandais ne voulurent pas reconnaître la dictature de Cromwell, et ils proclamèrent roi le fils aîné du prince
décapité. Le « Protecteur » triompha impitoyablement de leur
résistance, et, en 1658, le pouvoir de Cromwell durait encore.
Jean Mareschal habitait donc Calais avec sa femme, sa fille Elisabeth et son beau-fils Laurent Thomas, quand Marguerite de Sel devint mère de deux garçons. Les registres paroissiaux de Calais (3) contiennent les actes de baptême suivants :
« Lundi8 avril 1658; Jean Mareschal et Marguerite de Sel ont eu un fils nommé Charles par Charles Charpentier et Marie Caussien, naquit le 7. »
régiment étranger au service de la France, fut estropié à la bataille de Rocroy. » Connaissant la nationalité du blessé, Morand, et d’Hozier après lui, supposent qu’il faisait partie d’une troupe étrangère, mais Guiche-cavalerie, dans les rangs duquel Jean Mareschal fut blessé à Rocroy, était un régiment français.
(1) La famille de Sel n’était pas originaire du Calaisis; peut-être eut-elle son berceau à Abbeville, où l’on rencontre, en 1542, un échevin du nom de Jean Sel, et vers la même époque, un procureur nommé Thomas, comme le premier mari de Marguerite. Il existait aussi en Flandre une famille de Sel ou de Selles, qui portait « de gueules au chef d’hermine ».
(2) Archives municipales de Calais. Le 31 octobre 1660, Alphonse de Sel épousa Claudine Mollien; Jean Mareschal et sa femme étaient tous deux vivants lors de ce mariage, et si leur nom ne figure pas dans l’acte qui en fut dressé, c’est sans doute parce qu’ils n’habitaient plus Calais : vers cette date, l’émigré irlandais vint avec sa famille se fixer à Gravelines.
(3) Archives municipales de Calais.
«Dimanche 20 avril 1659; Jean Mareschal et Marguerite Selle (1) ont eu un fils nommé Paul par Paul Knopf et Jeanne de la Place, naquit le 16. » A
L’ainé de ces enfants devait être le premier-chirurgien de
Louis XIV (2): bien que son parrain l’eùt nommé Charles, il porta, dès son plus jeune âge, le prénom de Georges. Les deux actes de baptême prouvent que Jean Mareschal comptait des amis dans les premières familles de Calais. Charles Charpenter, parrain de Georges, n’exerçait aucune fonction publique en 1658, mais 1l fut échevin le {er janvier 1661, juge-consul le
2 avril 1670, et mayeur ou maire de Calais le 1er janvier 1687.
La marraine, Marie Caussien, appartenait à une famille de procureurs et de notaires : Louis Caussien était greffier de l’hôtel de ville en 1629, et auparavant un autre Caussien, du nom de Jacques, avait rempli la même charge (3). Paul Knopf, qui tint Paul Mareschal sur les fonts baptismaux, ne résidait pas à Calais, mais à Gravelines, où 1l possédait une brasserie (4). Enfin Jeanne de la Place, marraine de Paul, était sans doute parente du littérateur calaisien Pierre-Antoime de la Place : dans un de ses ouvrages (5) cet auteur raconte que son père avait « beaucoup connu » le chirurgien Georges Mareschal. Les la Place descendaient du jurisconsulte Pierre de la Place, premier-président de la Cour des aides de Paris, qui fut massacré à la Saint-Barthélemy en 1572, et se rattachaient à une ancienne famille de l’Angoumois.
-- Jean Mareschal « vivait noblement », c’est-à-dire sans exercer aucune profession. Le Calaisien la Place écrivait en 1785 :
(1) On trouve le nom de Marguerite de Sel, comme celui de son mari, orthograph'é de plusieurs façons différentes : de Sel, Seel, Selle, Scel ou Sel.
(2) Les actes de mariage et d’inhumation de Georges Mareschal établissent que le nouveau-né, baptisé le 8 avril 1658, était bien le futur chirurgien : dans la première de ces pièces, dressée le 25 octobre 1684 en la paroisse Saint-André-des- Arts, à Paris, le nouvel époux est dit « fils de défunt Jean Mareschal et de défunte Marguerite Sel ». D'autre part, l’acte d’inhumation de Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, premier-chirurgien du roi, mentionne que ce seigneur est mort le 13 décembre 1736, à l’âge de soixante-dix-huit ans, ce qui reporte bien à 1658 la date de sa naissance.
(3) Archives de la ville de Calais, passim.
(4) Paul Knopf n’exerçait pas encore de charge publique en 1659, mais en 1665 il fut « trésorier receveur des biens et revenus de la ville »; nommé échevin en 1670, il devint plus tard « mayeur » ou maire de Gravelines.
* 5) Pièces intéressantes et peu connues. Bruxelles, 1785, t. III, p. 374 : « En tous états on trouve des héros. » (Voir l’Appendice n° 1 du présent ouvrage.)
«Georges Mareschal naquit de parents nobles mais peuriches (4);»
et, mentionnant les lettres de noblesse accordées par Louis XIV
à son premier-chirurgien en 1707, il ajoutait que Mareschal aurait pu s’en passer « en faisant revivre celles de ses aïeux ».
Toutefois la qualité d’écuyer n’est pas attribuée à l’ancien officier sur les actes de baptême de Georges et de Paul.
Peu après la naissance de ses deux fils, Jean Mareschal éprouva des revers de fortune : 1l s’en vint avec sa famille habiter Gravelines, pour s’y livrer à la culture de la terre. Avec l’aide de son ami Paul Knopf,des baux à ferme lui furent consentis; le plus ancien de ceux que l’on retrouve est daté du 3 décembre 1663 (2); il concerne la location faite par Jean Mareschal de terres situées dans le pays « de Langle » (3), au lieu dit «la Rouge-Chambre », près de Saint-Folquin. Mais l’émigré irlandais n’obtint aucune réussite dans des travaux si nouveaux pour lui, et sa gêne devint bientôt de la misère.
Un gentilhomme, capitaine de cavalerie dans l’armée royale, occupait en France, au dix-septième siècle, une situation
sociale élevée, telle qu’on ne saurait s’en faire aujourd’hui, par analogie, une idée exacte. Il semble impossible qu’un offi-
cier de Louis XIIT, mutlé dans une victoire célèbre, ait pu tomber en la détresse où se trouvait alors le père du futur
chirurgien (4), et ce qui va suivre paraîtratt invraisemblable,
(1) DE LA PLACE, Pièces intéressantes et peu connues (loc. cit.).
(2) Archives de Gravelines, F F 26.
(3) On appelait ainsi un territoire situé près de Gravelines et circonscrit par la rivière.d'Oye au nord, la rivière d’Aa à l’est, le canal de Saint-Omer à Calais au sud, et le canal de Calais avec le watergand Drack à l’ouest; il comprenait quatre paroisses : Saint-Folquin, Sainte-Marie-Kerque, Saint-Nicolas et Saint-Omer- Cappel.
(4) A cette époque, les rois n’accordaient pas encore aux officiers blessés des secours pris sur le Trésor, et Jean Mareschal n’avait sans doute pas pu obtenir du gouvernement royal une des rares pensions assignées sur les couvents. Au début du règne de Louis XIV, en effet, l’ordonnance de janvier 1629 était encore en vigueur : « Pour récompenser les pauvres capitaines et soldats estropiés à notre service, portant les armes et combattant contre nos ennemis, dit l’article 19, nous voulons qu'il soit fait état de toutes les abbayes et prieurés de notre royaume, pour être lesdits capitaines et soldats estropiés assignés sur lesdits bénéfices qui Le pour-
. raient porter de la pension de religieux laïcs, suivant la bonne et ancienne coutume
de ce royaume. »
Comme la plupart des anciens capitaines et soldats ne se souciaient guère de passer le reste de leurs jours dans un couvent, l'ordonnance imposait aux chefs de Communautés religieuses l’obligation de fournir à chacun de ceux qui leur étaient envoyés une pension annuelle de cent livres. Avec la valeur de l'argent à cette époque, cette modeste somme, exactement payée, eût permis aux officiers de vivre en dehors de la Communauté. Mais les détenteurs de bénéfices ecclésiastiques prenaient
si la preuve n’en existait pas dans plusieurs actes authentiques. Une petite hôtellerie de Gravelines était à louer; Paul Knopf fit comprendre à son ami qu’un seul moyen lui restait de ne pas mourir de faim : acquérir le fonds de cette hôtellerie et la tenir lui-même.
Un siècle plus tard, nombre de gentilshommes français abandonnaient leur patrie, chassés par la Révolution de 1793. On vit en Angleterre ou en Allemagne un comte de Vieuville commissionnaire, un chevalier de Lanty domestique, un marquis de Monbazet allumeur de quinquets, un chevalier d’Anselme
garçon limonadier (1) : cédant comme eux à la nécessité, John.
Marshall se fit « hostelain ».
La plus ancienne pièce mentionnant sa situation commerciale porte la date du 30 juillet 1668. C’est une pétition adressée par les « hostelains et cabaretiers de Gravelines » à MM. les mayeur et échevins, relativement au payement de certains droits sur les vins et bières (2). Ce document est contresigné par les intéressés, dont plusieurs ne savent pas écrire. Entre les différents parafes de ces derniers on remarque une sorte de huit, à coté duquel un des solliciteurs a tracé les mots : « Marque de Jean Mareschal. » Amputé du bras droit, l’ancien officier faisait de la main gauche, en guise de signature, un trait de plume particulier.
Au cours de cette année 1668, deux événements se produisirent dans la famille de Jean Mareschal : 1l maria sa fille Elisabeth, et Marguerite de Sel lui donna un quatrième enfant, une fille cette fois. Elisabeth atteignait sa vingt-cinquième année : n’ayant pas un denier à lui donner en dot, son père Punit à un cultivateur; fiancée le 5 novembre 1667, elle épousa Jean Crendal le 22 janvier 1668 (3). Cinq mois après les noces
tous les prétextes pour se libérer de cette charge, et les pensions devenaient illusoires. Louis XIV, lors de ses grandes guerres, reconnut l'insuffisance de l’ordonnance de 1629 : il assura des dons annuels aux officiers blessés et créa pour les soldats l'Hôtel des Invalides.
(1) LAROUSSE, article Emigration.
(2) Archives de Gravelines, F F 93.
(3) « Die 20 jan. 1668 inierunt matrimonium Joannes Crendal, filius Marci et Mariæ Delpenne, ex una parte, et Elisabeth Marichal, filia Joannis ac Margaretæ Seel, ex altera; T. Marcus Crendal, frater sponsi, ac Joannes Marichal, pater sponsæ. »
(Le 20 janvier 1668 contractèrent mariage Jean Crendal, fils de Marc et de Marie Delpenne, d’une part, et Elisabeth Marichal, fille de Jean et de Marguerite Seel,
vs CHE
L Le : : t
Lie sa fille ainée, Marguerite de Sel mettait au monde une fillette qui fut baptisée Jeanne (1).
À cette époque, le futur chirurgien de Louis XIV, Georges Mareschal, avait dix ans. Habitant Gravelines depuis plus de
cinq années, il ne conservait aucun souvenir de l'existence que ses parents menaient autrefois à Calais, et son enfance
s’écoulait parmi les travaux de l’hôtellerie. L’ancien officier
employait deux serviteurs; comme il continuait à cultiver
quelques terres au pays de Langle, le valet, Pierre Monbillard,
soignait les deux chevaux de son maitre et s’occupait de l’exploitation agricole; la servante, Jacquelaine Etoir, accomplis-
sait les plus pénibles besognes de la maison. Jean Mareschal
payait un loyer de quatre-vingts livres, et le mobilier de son
* auberge était fort simple : autour de la pièce principale se
… trouvaient huit « tables à deux bancs », le long desquelles s’asseyaient ceux qui venaient soit prendre un repas, soit
absorber un « pot de vin » ou une chope de bière; ils mangeaïent et buvaient dans des vases d’étain ou de faïence grossière, Les clients servis, Georges aidait sa mère en ses occupations domestiques, ou travaillait au jardin qui attenait à la maison :
son instruction première fut donc très négligée.
Le changement survenu dans la vie de Marguerite de Sel avait altéré profondément sa santé : deux ans après la naissance de Jeanne, Georges Mareschal perdit sa mère. Les registres paroissiaux contenant les baptêmes et enterrements des années
1670 et 1671 manquent aux Archives de Gravelines, mais on
trouve dans ce dépôt les comptes «des marguilliers et receveurs de l’église Saint-Willbrod »; l’un de ces documents donne l’indication suivante : « 26 janvier 1670. Moyen service (2) de
d’autre part. T. Marc Crendal, frère de l’époux, et Jean Marichal, père de l’épouse.)
Cet acte est conservé aux Archives municipales de Gravelines (G G 6); dans l’acte de fiançailles, qui figure au même registre, le nom d’Elisabeth est orthographié « Maressal ».
Le père du jeune époux, Marc Crendal, était originaire de Réty-en-Boulonnais; ce fut son fils aîné, également nommé Marc, qui le représenta.
(1) « Die 28 mai 1668 baptizata est Joanna, filia Joannis Marichal ac Margaritæ Seel, conjugum;: nata est hodie mane. T. Carolus Engrand ac Joanna Hardibolle. »
(Le 28 mai 1668, baptême de Jeanne, fille de Jean Marichal et de Marguerite
Seel, époux; elle est née ce matin. T. Charles Engrand et Jeanne Hardibolle.)
(Archives de Gravelines, G G 6.) Ce fut cette fois Mme Paul Knopf, née Jeanne
Hardibolle, qui tint sur les fonts baptismaux l’enfant de Jean Mareschal: le parrain Charles Engrand était un boulanger de Gravelines. (2) On comptait quatre services différents à la paroisse de Saint-Willbrod : le
Marguerite Selle, femme de Jean Mareschal; dix-huit sous (1). "
C’est donc vers le 25 janvier 1670 que mourut la mère de Georges; la petite Jeanne avait à peine deux ans. Six mois après cet événement, Jean Mareschal épousait en secondes noces une jeune veuve, nommée Anne Lhomel, et demeurant à Oye, village situé sur la route de Calais à Gravehnes.
Préalablement, on procéda, suivant la coutume de Gravelines, à la nomination d’un tuteur pour les enfants non mariés de Marguerite de Sel : l’usage voulait qu'il fût pris parmi les échevins de la ville, et le vieil ami de Jean Mareschal, Paul Knopi, accepta cette charge. Un des registres « aux orphelins » contient l'acte dressé à cette occasion :
Aujourd’hui le 16 août 1670, par devant les sieurs Antoine de Handscœwercker et Valentin le Sygne, échevins commis aux maisons mortuaires, avec Prévost greffier, le sieur Paul Knopf a été commis et établi tuteur des enfants de Jean Mareschal qu’il a eus avec Marguerite Selle, sa femme, et un que la dite Selle a eu avec... Thomas (sic), nommés Laurent Thomas, Georges Mareschal et Jeanne Mareschal, après que pour cet effet il a prêté le serment requis et accoutumé, et promis de faire fidèle rapport au présent livre des biens qui appartiennent aux dits mineurs du côté de leur dite mère.
Suivant quoi le dit Knopf a fait rapport qu'il compte et appartient à chacun de ces trois enfants pour tous biens de la succession de leur mère, et par rachat fait avec le dit Jean Mareschal, toutes dettes passives payées et acquittées, la somme de quatre-vingts livres reposant ès-mains du dit Jean Mareschal à ce présent en personne, laquelle somme il tiendra en ses mains sans croître mi diminuer, à la charge par lui nourrir, vêtir et alimenter les dits mineurs, les faire apprendre suivant leur vaccation (sic), promettant ledit Mareschal la dite somme rendre et restituer aux dits mineurs quand il en sera requis à l’ordre de justice, obligeant à cet effet sa personne et biens présents et à venir (2).
grand service pour lequel le droit payé aux marguilliers s’élevait à six livres douze sous; le grand simple service tarifé à trois livres douze sous, le moyen pour lequel on donnait dix-huit sous, et le petit dont le droit ne se montait qu’à onze sous. Les sommes à verser entre les mains du curé de la paroisse étaient beaucoup plus considérables.
(2) Archives de Gravelines, F F 180, fo 182.
La lecture de cette pièce (1) montre que, dès l’âge de douze ans, le futur chirurgien portait le prénom de Georges; peut-être
avait-il abandonné celui de Charles à l’époque de sa confirma-
tion, comme c'était souvent l’usage.
Trois jours après la passation de l’acte de tutelle, les noces de Jean Mareschal et d’Anne Lhomel furent célébrées à l’église Sant-Willbrod. L’acte de mariage est ainsi conçu :
Le 19 août 1670, contractèrent mariage en face de l’Eglise, dans les formes prescrites par le saint concile de Trente, Jean Marissal, veuf en premières noces de Marguerite Sel, fils de Guillaume et de (cl ignore le nom de sa mère), d’une part, et Anne Lhomel, veuve, fille de Simon et de Catherine Grandome, de la paroisse d’Oye, d'autre part. Témoins : M. Paul Knopf et Nicolas Stinal (2).
Cet acte mentionne que le père de l’émigré irlandais se nommait William, seul détail que l’on connaisse sur l’aïeul du futur chirurgien; et Jean Mareschal avait certainement perdu
(1) On remarque également que le nom de Paul Mareschal ne figure pas parmi ceux des pupilles de Paul Knopf : le frère de Georges dut mourir en bas âge dans les premières années du séjour de Jean Mareschal à Gravelines; son acte d’inhumation se trouve certainement dans une des nombreuses pages des registres paroissiaux de Saint-Willbrod que le temps a rendues illisibles entre les années 1659 et 1667.
Enfin, au cours de cette nomination de tuteur, Laurent Thomas, beau-fils de Jean Mareschal, est compris dans le qualificatif de « mineurs » appliqué à ses frère
- et sœur; or, à cette époque, la majorité était fixée à vingt-cinq ans; si l’on en croit le
greffier de Gravelines, Laurent Thomas n’aurait pas atteint cet âge en 1670, ce qui reporterait à l’année 1645 l’époque de sa naissance. Alors l’âge de cinquantehuit ans, attribué à Elisabeth Mareschal en 1701 dans son acte d’inhumation, se trouverait erroné, car, issue du second mariage de Marguerite de Sel, elle n’aurait pu naître que vers 1646, et son âge à son décès n’eût été que de cinquante-cinq ans. Comme conséquence de ce raisonnement, Jean Mareschal, au lieu de s'être marié avant la bataïlle de Rocroy, aurait épousé Marguerite de Sel quelques années après la guérison de sa blessure. Maïs il ne faut pas attacher trop d'importance à cette appellation de mineurs dans laquelle le greffier englobe les enfants non mariés de Marguerite de Sel. En 1670, Laurent Thomas était certainement absent de Gravelines; au reste, nul document n’établit que le jeune homme ait jamais habité cette ville, et l’on ignore où il alla chercher fortune. Les échevins qui, par leur charge, étaient tuteurs des absents comme des mineurs, avaient le devoir de déterminer la part de Laurent Thomas, quel que fût son âge, avec le même soin que celles de Georges et Jeanne Mareschal; Laurent put donc être qualifié mineur comme ses frères et sœur, bien qu’il eût dépassé vingt-cinq ans. Plus tard, le premier-ch:rurgien du roi appelait son neveu un parent nommé Louis-Laurent Thomas- Mareschal, qui était certainement un fils de Laurent Thomas.
(2) « Die 19 Augusti 1670 inierunt matrimonium in facie ecclesiæ atque servat's servandis juxta formas s. conc. Trid. Joannes Marissal, viduus in primis nuptiis Margaritæ Sel, filius Guillelmi et (nescit nomen matris), ex una parte, et Anna Lhomel, vidua, filia Simonis et Catharinæ Grandome ex paroissia de Oye, ex altera. Testes dominus Paulus Knopf et Nicolaus Stinal. » (Archives de Gravelines, G G 6.)
sa mère dans sa première enfance, puisqu'il déclare ne plus se souvenir de son nom. C’est encore Paul Knopf qui assiste l'ancien officier; le curé de Saint-Willbrod fait précéder son nom du mot dominus, car, depuis la veille, Knopf était échevin de Gravelines. Au bas de l’acte se trouve le signe en forme de huit déjà rencontré sur la pétition des hostelains; le curé écrivit à côté de ce paraphe : Signum sponsi Joannis Marissal (1). Anne Lhomel se contenta de tracer les deux premières lettres de son prénom (2).
Simon Lhomel, sans doute un cultivateur du pays de Langle, puisqu'il habitait Oye, possédait peu de biens; sa fille n’apportait en dot que la somme de deux cents livres, et le second mariage de Jean Mareschal n’améliorait aucunement les conditions de son existence. Cette union n’eut pas une longue durée. Au mois de juillet 1671 (3), l’ancien officier tomba malade, et le 9 septembre 1l terminait sa vie aventureuse : moins heureux que ne le furent les émigrés français après la Révolution, John Marshall n’avait retrouvé ni son pays ni sa fortune. Comme pour Marguerite de Sel, c’est le compte des marguilliers de Saint-Willbrod qui donne la date de sa mort, en mentionnant le 10 septembre 1671 « un moyen service pour Jean Mareschal inhumé au cimetière (4) ».
Le gentilhomme irlandais ne laissait presque rien à ses enfants : on ne retrouva chez lui que seize livres dix sous six deniers d'argent monnayé. Il fallut procéder à la vente de ses effets personnels et du mobilier de son hôtellerie pour payer ses dettes : suivant la coutume de Gravelines, les échevins désignèrent pour régler cette succession un « curateur de la maison mortuaire », nommé Etienne Wante.
(1) Sur les autres actes de ses registres, le curé de Saint-Willbrod fait généralement suivre une pareille mention de ces mots: « declarantis nescire scribere » (déclarant ne pas savoir écrire). Cette observation manque ici, puisque c’est à cause de l’amputation de son bras droit que Jean Mareschal ne pouvait pas signer.
(2) Un acte de baptême du 30 mai 1672, qu’elle signa plus tard comme marraine d’un petit Henri Duttez, porte son nom tout entier tracé d’une grosse écriture hésitante. On ne retrouve pas de détails sur la famille Lhomel : un Nicolas Lhomel fut
maire de Calais en 1631; peut-être était-il parent de Simon. (3) Archives de Gravelines, F F 26.
(4) Archives de Gravelines, G G 31. Le matin, la mémoire du défunt fut honorée
par « huit volées » de cloches pour lesquelles la paroisse perçut trente-deux sous; puis eut lieu la cérémonie de l’enterrement, célébrée avec une certaine solennité, car les frais de « luminaire » s’élevèrent à quatre livres un sou, et le clergé de Saint- Willbrod reçut à titre d'honoraires une somme de douze livres trois sous.
POPE PP dal
hottes mures as re)
JOHN MARSHALL, GENTILHOMME IRLANDAIS ti
La «vendition » eut lieu le 45 septembre 1671 devant Mathieu
= Lebon et Paul Knopf, tous deux échevins de Gravelines; l’acte
qui en conserve le souvenir comprend cent quatre-vingts articles et fournit un inventaire détaillé de tout ce que possédait l’émigré (1). Etienne Wante s’occupa ensuite de faire
rentrer les « frais de bouche » que devaient encore à Jean Mares-
chal plusieurs clients de son hôtellerie. Il perçut de ce chef, après bien des difficultés, une somme de cent dix-sept livres deux sous trois deniers, et, le 27 juin 1673, près de deux ans après la
mort de l’ex-capitaine, il présentait aux échevins le règlement
de la succession. | Cette pièce (2) est intitulée : « Compte que fait et rend à
messieurs du Magistrat (3) de la ville de Gravelines Etienne Wante, curateur de la maison mortuaire de Jean Mareschal,
dit la Mothe, de tout ce qu'il a le dit dû payer et débourser suvant son acte d'emploi de la curatelle, le tout comme il
s’en suit.» Pour la première fois depuis l’année 1643, on retrouve
le nom de Jean Mareschal accompagné de son surnom de « la Mothe » : 1l avait donc continué à le porter après son départ du régiment de Guiche, bien que les curés de Gravelines et de
Calais ne l’aient jamais inscrit dans leurs registres paroissiaux.
(1) Archives de Gravelines, F F 146, fo 559. C’est d’abord son épée, sans doute la glorieuse épée de Rocroy, qui jointe au baudrier n’est payée que quarante et un sous. Suit la mise aux enchères d’un « chapeau à pêcher poisson ». Les vêtements de Jean Mareschal sont acquis par des amis et des parents : ainsi son gendre, Jean
. Crendal, obtient pour quarante sous un « pourpoint » de bure, et Paul Knopf pour
trente sous un « justacorps ». Une camisole rouge est achetée cinquante et un sous, mais un justacorps joint à une « haute chausse grise » atteint le prix de six
livres, et un manteau celui de sept livres. Vient alors la vente du matériel de l’hô-
tellerie : les ustensiles de cuisine, la vaisselle d’étain, la faïence, les nappes et ser-
viettes fournissent peu d'argent; les huit tables à deux bancs trouvent acquéreur
pour huit livres sept sous. On passe ensuite au mobilier de Jean Mareschal, qui
comprend trois lits avec draps, paillasses et couvertures, une armoire, un bahut,
trois coffres, quelques tables, trois chaises, quatre paires de rideaux, un miroir et deux flambeaux de fer. Deux rouets sont vendus dix et dix-huit sous. Après la bassecour, où se trouvent cinq poulets et deux poules, les échevins gagnent l’écurie : un«grand cheval de poil baï » est vendu quatre-vingt-dix livres, et un «autre cheval» quarante-neuf livres; le « chariot à deux escaliers », qui servait à l’exploitation agricole, est acquis pour treize livres dix sous. Ce sont les graines et légumes contenus
dans le grenier : blé, avoine, « soucrion » (sorte d’orge d’hiver), foin, pois et salade,
qui fournissent les plus grosses sommes. Enfin, après la vente de la bière et du vin restant dans la cave, il se trouve que la somme totale obtenue se monte, déduction faite des frais, à cinq cent soixante-deux livres treize sous six deniers.
(2) Archives de Gravelines, F F 190.
(3) En Flandre, on appelait « Magistrat» d’une ville la réunion du bailli, du mayeur et des échevins : cette assemblée, dans nombre de cas, formait une sorte de tribunal analogue à celui des juges de paix actuels.
Le compte d’Etienne Wante (1) établissait que le passif de la succession en absorbait l'actif : ainsi Georges Mareschal, à l’âge de treize ans, se trouvait orphelin de père et de mère, n'ayant pour toute fortune que les quatre-vingts livres venant de Marguerite de Sel. Il lui fallait apprendre un métier pour gagner sa vie, et ce fut probablement Paul Knopf qui le dirigea dans son choix. Il existait à Gravelines un chirurgien nommé également Knopf (2), dont la parenté avec lPéchevin parait certaine : le tuteur de Georges fit sans doute entrer son pupille dans la boutique de ce praticien. La profession de chirurgien, exercée à cette époque par les barbiers, était fort modeste, surtout en province; elle ne se recrutait que dans le peuple. Mais, fils d’un gentilhomme que la misère avait réduit au métier d’hostelain, Georges Mareschal ne pouvait pas se montrer difficile dans le choix de son gagne-pain.
Les détails manquent sur cette période de son enfance. Sauveur-François Morand, secrétaire de l’Académie royale de chirurgie, n’en dit que ces quelques mots dans son Æloge du premier-chirurgien de Louis XIV :« Se sentant du goût pour la chirurgie, M. Mareschal vint très jeune à Paris pour l’apprendre, et, soit qu'il en ait formé le dessein contre le gré de ses parents, soit que ses parents ne fussent pas en état de lui rendre la vie aisée, 1l fit le voyage peu commodément (3). »
(1) Sur la somme totale de six cent soixante-dix-neuf livres quinze sous neuf deniers recueillie par lui, Etienne Wante payait tout d’abord les créanciers privilégiés. Ayant versé les frais d’enterrement de Jean Mareschal, il rendait à sa veuve Anne Lhomel, ainsi que l’y obligeait le contrat « anténuptial », sa dot de deux cents livres. Puis il remettait à Paul Knopf une somme de cent soixante livres représentant les « deniers d’orphelins » de Georges Mareschal et de Laurent Thomas, c’està-dire l’argent qui leur venait de leur mère Marguerite de Sel, d’après l’acte de tutelle du 16 août 1670. En vertu de la même pièce, Jeanne Mareschal avait droit à une pareille somme de quatre-vingts livres : cet argent fut employé par le curateur à rembourser les frais de nourriture de la petite fille. Etienne Wante soldait ensuite les gages dus au valet et à la servante de Jean Mareschal, le loyer de son hôtellerie, les sommes restant à payer pour la location de ses terres, et les frais de l’acte de curatelle. Toutes ces dépenses se montant au total de six cent vingt et une livres cinq sous, il ne restait pour désintéresser les créanciers non privilégiés qu’une somme de cinquante-huit livres dix sous neuf deniers; parmi eux se trouvait Paul Knopf, qui fournissait de la bière à son ami. Le total de leurs créances s’élevant à deux cent quatre-vingt-trois livres un sou neuf deniers, ils durent se contenter de quatre sous un denier pour livre.
(2) Archives de Gravelines, C C 12.
(3) Le chirurgien Morand était petit-neveu par alliance de Georges Mareschal et il avait longtemps vécu dans son intimité; bien plus, le premier-chirurgien du roi
se plaisait souvent, comme le dit plus loin son panégyriste, à rappeler ses débuts : Morand en est cependant réduit à deux hypothèses également fausses pour expli-
Knopf répétait chaque jour à son apprenti que la chirurgie
était plus en honneur à Paris que partout ailleurs. Il Jui vantait
les dissections et les démonstrations anatomiques faites à
école des chirurgiens-barbiers, appelée Saint-Côme. Le projet
d’aller suivre d’aussi bonnes leçons mûrissait dans la tête de
Georges quand, à la fin de l’année 1676, il perdit son dernier
protecteur. Le 9 décembre 1676, on lit en effet dans un des
registres de Saint-Willbrod : « Enterrement de Paul Knopf, mayeur de la ville, inhumé chez les R.R. P.P. Récollets,
auquel assista Léonard Knopf, son fils. »
Morand, sans préciser l’âge de Mareschal lors de son départ pour Paris, dit seulement qu'il était « fort jeune »; le docteur Chéreau assure qu’il avait dix-huit ans : ce savant, qui à fait
: tant de recherches sur les médecins et chirurgiens français,
approchait probablement de la vérité en donnant ce détail, et
Georges Mareschal dut quitter Gravelines au commencement de l’année 1677, après la mort de son tuteur : il avait environ
dix-neuf ans (1). Les quatre-vingts livres constituant tout lavoir du futur chirurgien étaient passées des mains de Paul Knopf entre celles de Léonard Knopf, son fils (2). Georges Mareschal ne jugea pas à propos de lui réclamer cet argent (3), et il partit courageusement avec quelques écus économisés
dans la boutique de son premier maître.
quer le dénuement où se trouvait Mareschal; à l’époque oùil quitta Gravelines, le
jeune homme était orphelin depuis longtemps.
(1) Ses deux sœurs habitaient toujours Gravelines; Elisabeth avait eu quatre
enfants; le vieux gentilhomme irlandais fut parrain du premier, né le 20 novembre
1668, et nommé Jean comme son aïeul. (Archives de Gravelines, G G 6.) Après la mort de Jean Mareschal, vinrent François et Antoine Crendal, nés les 27 février 1671 et 22 février 1673. Mais dès 1677 les trois fils d’Elisabeth étaient décédés: il ne restait plus à Georges Mareschal qu’une nièce née le 11 juillet 1674 et nommée
Françoise. L’acte de baptême de cette dernière témoigne que Mme Crendal
conservait à Gravelines une situation honorable; la fille d’Elisabeth Mareschal eut pour marraine demoiselle Françoise de Handschæœwercker. Or, on a vu dans l’acte de tutelle du 16 août 1670 qu’un des échevins de la ville se nommait Antoine de Handschæwercker. Le souvenir de ce nom est aujourd’hui perpétué dans l’église de
. Gravelines par une inscription qui prouve l’ancienneté de la famille : on y lit que
demoiselle Isabeau de Handschæwercker est inhumée à Saint-Willbrod avec Jacques du Hamel, son mari; c’est vers 1580 que cette parente de Françoise était entrée dans la famille du Hamel, dont le chef fut anobli par Charles-Quint après plusieurs faits d'armes.
(2) Archives de Gravelines, F F 192, acte du 17 octobre 1679.
[ (3) Il en fit don plus tard à sa sœur Jeanne.