‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 42 sur 182 · LA DUCHESSE DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE BOURGOGNE

fut saignée par Mareschal, premier-chirurgien du roi, Dionis, son premier-Chirurgien, étant trop vieux, et son fils, qui était son chirurgien ordinaire, ayant eu le malheur de manquer. » Le 15 février suivant, la princesse mettait au monde un fils qui fut Louis XV.

Après la duchesse de Bourgogne, c’est le duc d'Orléans qui se confie à Georges Mareschal. Le 4 novembre 1710, le roi chassait le cerf dans son parc de Marly avec le Grand Dauphin, les princes et le duc d'Orléans; la princesse Palatine l’accompagnait en calèche, les duchesses de Bourgogne et de Berry suivaient la chasse à cheval. Tout à coup, on apprit que le duc d'Orléans «avait fait une grande chute et s’était blessé considérablement (1)». —« Hier, écrit la duchesse sa mère à la raugrave Louise, nous célébrions la Saint-Hubert. Nous avions déjà pris un ceri, et nous en courions un second, quand je vis un homme s’avancer au galop et tomber avec son cheval. Je crus d’abord que c'était un piqueur, je voyais bien qu'il était gravement blessé, car 1l avait de la peine à se relever. Quand on l’eut remis sur pied et que je regardai sa figure, je vis que c’était mon fils. Imaginez mon état (2)! » La Palatine fit aussitôt monter le prince dans sa calèche pour le ramener au château : il s’était démis l’épaule gauche, accident d'autant plus fâcheux, écrit Sourches, « qu’il avait deux coups de fusil de ce côté-Ià. »

En 1706, le duc d'Orléans reçut en effet deux blessures à la hanche et au poignet gauche, pendant la bataille de Turin : son chirurgien Lardy, qui remplaça Mareschal comme maitre ordinaire de la Charité, et son médecin Chirac, empêchèrent seuls qu’on lui coupât le bras (3). Tombé sur ce même côté gauche, le prince souffrait horriblement. « Sa douleur était si atroce, dit sa mère, qu'il avait l’air d’un moribond. »

Mareschal se trouvait à Marly, car le roi l’inscrivait toujours sur la liste des officiers devant l’accompagner en cette résidence (4). Arrivé au château, le duc d'Orléans se félicita de

(1) DANGEAU, 4 novembre 1710.

(2) Edition Jœaré, t. II, p. 131.

(3) SourcHES, t. X, p. 195. Lardy avait alors correspondu avec Georges Mareschal pour le consulter sur la blessure du duc d'Orléans; le 17 septembre 1706, on lit dans la Gazette de Hollande : « Les blessures de M. le duc d'Orléans vont bien: son premier-médecin en a mandé l’état à M. Mareschal, premier-chirurgien du

roi. »

(4) Le marquis de Sourches donne l’une d’elles le 7 octobre 1711; on y remarque

n’avoir pas affaire au vieux Tancrède, son premier-chirurgien; car Georges Mareschal, accouru chez Madame dès la nouvelle de l’accident, « lui remit l’épaule fort adroitement (1). » Après l’opération, la souffrance disparut; quand on eut pansé la petite plaie de son genou, le blessé put gagner sa chambre où il se mit au lit, et une saignée acheva de le rétablir. Dès le lendemain, on le voyait, le bras en écharpe, assister au lever de Louis XIV et servir Sa Majesté, « autant qu’il le pouvait faire d’un bras. » Un mois plus tard, en reconnaissance de ses soins, le futur régent offrait à Mareschal un «beau diamant (2) ».

Le 6 juillet 1710, Louis XIV avait uni le duc de Berry, son petit-fils, avec Mlle d'Orléans; en cette occasion, il composa pour chacun des jeunes époux une « maison » complète. Le nouveau marié se vit attribuer, comme petit-fils de France, un premier-médecin, quatre médecins servant par quartier, un premier-chirurgien, un chirurgien ordinaire, et quatre chirurgiens servant par quartier (3). Au mois de décembre 1710, presque toutes les nouvelles charges étaient déjà vendues ou données; toutefois, celle de premier-chirurgien restait vacante. Depuis plusieurs années, Mareschal soignait le duc de Berry pour ses abcès de la joue, ne recevant aucune rémunération spéciale. Comme d’autre part Louis XIV voulait le récompenser d’avoir guéri le maréchal de Villars, 1l lui fit présent de l’emploi. « On sut, écrit Sourches le 9 décembre 1710, que le roi avait donné à Mareschal, son premier-chirurgien, la charge de premier-chirurgien du duc de Berry. »

Dangeau, qui annonce cette nouvelle dès le 7, mentionne quelle était l'intention du roi : « Le roi, dit-1l, donne à Mareschal, son premier-chirurgien, la charge de premier-chirurgien de Mgr le duc de Berry à vendre; 1l y a six mille livres d’appointements réglés par cette charge. »

L'Etat de la France de 1712 détaille le traitement alloué au premier-chirurgien du jeune due : « Dix-huit cents livres de quarante-sept dames et soixante-dix officiers; parmi ceux-ci comptent Fagon, premier-médecin du roi, et Boudin, premier-médecin de la dauphine; mais Georges Mareschal est le seul chirurgien désigné.

(1) SOURCHES, t. XII, p. 394.

(2) DANGEAU, 7 décembre 1710.

(3) Georges Mareschal remplissait en effet ses fonctions auprès de Sa Majesté,

du dauphin et du fils aîné de ce dernier, mais son emploi ne l’assujettissait à aucun autre fils de France.

LA PRINCESSE DE CONTI > à

gages, trois mille six cents livres d'ordinaire et six cents livres pour un cheval. » Georges Mareschal céda cet office à Me Chaban de la Fosse. La charge de « chevalier d'honneur » de la duchesse de Berry, qui procurait également à son titulaire six mulle livres d’appointements, fut vendue pour le prix de cent mille livres (1), mais, plus importante que celle de Chaban de la Fosse, elle valait assurément le double. On ne doit pas être loi de la vérité en évaluant à cinquante mille livres (soit deux cent mille francs) la somme que retira Mareschal du nouveau don royal.

Au commencement de l’année suivante, la princesse de Conti recourait à son talent. Le 4 février, elle ne suivit pas le roi à Marly, parce que, remarque Sourches, « elle avait des hémorroïdes fort incommodes; on disait même qu’on serait obligé de lui en couper une. » La princesse fit done appeler Georges Mareschal, qui jugea cette résection nécessaire. « Mareschal, écrit Dangeau le 9 février 1711, alla à Versailles faire la petite opération à Mme la princesse de Conti, qui la souffrit fort patiemment et qui dit même après qu’elle fut faite : « Quoi! «ce n’est que cela? J’en suis quitte à bon marché.» —Et, le même jour, Sourches enseigne ce qu’on entendait par ces mots : « petite opération. » —« Le 9, on apprit qu’on avait fait à la princesse de Conti une petite opération pour ses hémorroïdes, et qu'il ne lui en avait coûté que deux coups de CISeaAUX. »

Vers 1653, Mareschal, alors garçon chirurgien, avait momentanément remplacé son futur beau-frère Roger, chirurgien du prince de Conti : la princesse habitait depuis trois ans déjà l'hôtel de la rue des Poulies. De toutes les dames de la Cour, la nouvelle opérée était donc celle que Georges Mareschal connaissait de plus longue date. Mme de Conti, avant son mariage Mlle de Blois, naquit des amours de Louis XIV et de La Vallière. On l’appelait à la Cour «la grande princesse », à cause de la majesté de sa taille. Son idéale beauté fit naître des passions; le roi du Maroc, dit-on, sur la vue d’un de ses portraits, envoyait un ambassadeur à Versailles pour demander sa main. Elle dansait merveilleusement, et c’est dans une épitre com-

(1) DANGEAU, t. XIII, p. 260.

posée en l’honneur de la « déesse Conti » que La Fontaine s’écriait

L’herbe l’aurait portée, une fleur n’aurait pas Reçu l’empreinte de ses pas.

Deux mois après avoir opéré la princesse, le premier-chirurgien assistait à son lit de mort le Grand Dauphin, fils de Louis XIV.

Monseigneur, prince doux et nul, a laissé peu de traces dans l’histoire. Il passait sa vie à chasser, sans avoir aucune part à la conduite des affaires, bien qu'il fût héritier du roi de France et père du roi d’Espagne. En 1685, une sœur de Félix, prédécesseur de Georges Mareschal, lui inspirant un vif amour, il voulut en faire sa Maintenon; mais il n'avait que vingt-quatre ans, et Louis XIV n’entendait pas être imité si tôt : Mme d’Espagny fut chassée de la Cour (1). Plus tard, le roi ne put empêcher son fils d’épouser secrètement Mile Joly de Choin.

Monseigneur employait comme chirurgien ordinaire lancien compétiteur de Mareschal à la succession de Félix, Pierre Gervais; 1l se faisait saigner par lui tous les six mois, mais, le 15 mars 1711, son phlébotomiste éprouva la même mésaventure que le jeune Dionis : « On sut ce jour-là, écrit le marquis de Sourches, que Gervais, chirurgien de Monseigneur, avait eu un cruel chagrin, n'ayant pu tirer du sang à Monseigneur qu’au troisième coup de lancette. » Aussi Gervais dut-il bientôt, lui aussi, céder sa fonction à Georges Mareschal.

Le 9 avril 1711, Monseigneur, alors en son château de Meudon, fut atteint de douleurs de tête et manda son malaise à Louis XIV. Les symptômes parurent graves à Versailles, car Mareschal et Fagon partirent immédiatement pour Meudon. Dès qu'ils eurent vu le prince, ils le jugèrent atteint de cette maladie alors si redoutée, la petite vérole.

Un médecin du règne suivant, voyant ses varioleux mourir plus rapidement quand on leur tirait du sang, s’écriait : « Petite vérole, je saurai bien t’accoutumer à la saignée! » Vers la même époque, Voltaire écrivait au baron de Breteuil une curieuse apologie de ce traitement : « Lorsque le volume du sang augmenté

(1) SOURCHES, 5 janvier et 20 mars 1685.

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