‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 43 sur 182 · LE GRAND DAUPHIN · texte numérisé non relu

LE GRAND DAUPHIN

dans les vaisseaux est sur le point de les rompre, que;le”dépôt est prêt à se former dans le cerveau, et que le corps est rempli de bile et de matières étrangères, dont la fermentation excite dans la machine des ravages mortels, alors la seule raison doit apprendre que la saignée est indispensable; elle épuisera le sang, elle détendra les vaisseaux, rendra le jeu des ressorts plus simple et plus facile, débarrassera les glandes de la peau et favorisera l’éruption de la petite vérole. »

. Fagon n’avait pas sur la dangereuse maladie d’autres idées que Voltaire; 1l fit saigner Monseigneur, et ce fut Mareschal qui s’acquitta de ce soin. « Les souffrances du malade, écrit Sourches le 9 avril, faisant appréhender à Fagon, lequel était allé sur-le-champ à Meudon avec Mareschal, que ce pût être la petite vérole, il décida qu’il fallait tirer à Monseigneur trois palettes de sang, ce qui fut très bien exécuté. »

« Monseigneur fut saigné sur les six heures, dit à son tour Dangeau, et après la saignée la fièvre se développa et augmenta. »

Du 10 au 12 avril, la maladie parut suivre un cours normal; le 13, les médecins déclaraient « qu’elle allait bien »; mais le 14 le Grand Dauphin fut au plus mal. Le récit de sa mort fournit au duc de Saint-Simon une de ses plus puissantes descriptions : le mémorialiste était à Meudon dans cette journée du 14, et il dépeint admirablement les sentiments divers qui agitaient la Cour devant l’agonie de l’héritier du trône.

€ À la fin de l’après-midi, écrit la marquise d’Huxelles, on s’aperçut que Monseigneur pâlissait et que sa petite vérole rentrait; on lui demanda s’il se trouvait mal. Il répondit que oui et beaucoup... On prétend que M. Fagon voulait qu’on le saignât, mais que Boudin, premier-médecin du prince, s’y est opposé, disant le prendre sur lui (1). »

Fagon prévoyait si peu la prompte issue de la maladie qu’il n'avait pas averti le roi du danger; Monseigneur ne reçut pas les derniers sacrements. Comme chaque soir, le curé de Meudon vint prendre des nouvelles du‘ malade : trouvant, au milieu de laffolement général, toutes portes ouvertes,“ il pénétra jusque dans la chambre du prince agonisant. Georges Mareschal était à son chevet : dès qu’il vit approcher le curé, il prit le

(1) DANGEAU, t. XIII, p. 381. ES eee de ERA NÉE

moribond dans ses bras, et le soutint pendant que le prêtre lui donnait l’absolution.

Mme de Maintenon écrivait quelques jours plus tard à la princesse des Ursins : « Le curé cria : — « Monseigneur, n’êtes- « vous pas bien fâché d’avoir offensé Dieu? » — Mareschal, qui le tenait, assure qu'il répondit : — « Oui. » — Le curé reprit : — « Si vous étiez en état de vous confesser, ne le

«feriez-vous pas? » — Le prince répondit : — «Oui.» — A onze

heures et demie, Louis de France s’éteignait entre la duchesse de Bourbon et la princesse de Conti, laissant l’espoir du trône à son fils aîné, le duc de Bourgogne.

L’ère des chagrins était ouverte pour le vieux roi; aussitôt après la mort de son fils légitime, la santé de ses bâtards préférés, le duc du Maine et le comte de Toulouse, lui causait de cruels soucis.

Le duc du Maine, né de Louis XIV et de Mme de Montespan, fut légitimé en 1673. Bien qu'il eût quarante et un ans, Mme de Maintenon, son ancienne gouvernante, continuait à l’appeler «mon mignon » : elle partageait l’affection du roi pour ce prince contrefait et boiteux, mais plein d’esprit. Saint-Simon haïssait M. du Maine, qui jouissait d’un rang supérieur à celui des dues, et il l’accuse dans ses Mémoires de mille intrigues; à propos de l’une d'elles, il explique, d’après une confidence de Georges Mareschal, l’opinion de Louis XIV sur son « bâtard favori ». Rapportant les paroles adressées par le roi à son premier-chirurgien, le mémorialiste fait encore un bel éloge du caractère de Mareschal : « Il est souvent échappé au roi de dire dans son intérieur, et je le sais de ceux qui en ont été témoins en diverses occasions, entre autres de Mareschal, premier-chirurgien du roi, et qui était l'honneur et la vérité même, et à qui personne ne l’a disputé, que le roi disait que M. le duc du Maine avait à la vérité beaucoup d’esprit et de talents, mais qu’il n’en savait rien faire (1). » La conduite du prince, à l’occasion de la mort de Louis XIV et de l’examen du testament royal, justifia ce Jugement.

Après les obsèques de Monseigneur, le roi était venu s’établir à Marly : pendant la soirée du 6 juin, le duc du Maine l’amusa

(1) SAINT-SIMON, t. XII, p. 30.

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