LE COMTE DE TOULOUSE
une mesure donnant l’étendue de son affection pour lui, car on n’avait jamais vu pareille gêne apportée à l'étiquette : « Il interdit, écrit Saint-Simon, le passage de la galerie et du grand appartement, même aux princes du sang, parce que le comte de Toulouse en aurait eu du bruit, et cela dura jusqu’à sa parfaite convalescence; ce fut une grande incommodité pour le commerce d’une aile à l’autre, qui ne put plus se faire que par les cours (1). »
Aucun accident imprévu ne se produisit : le jour même du retour du roi, le malade demandait à Georges Mareschal quand il pourrait recommencer à chasser; heureux d’une question prouvant le parfait état moral de l’opéré, le premier-chirurgien répondit « que de plus d’un an il ne souffrirait pas qu’il courût à cheval (2) ».
Le 28 novembre, le prince eut permission de recevoir ses amis, et, le 29, le roi rétablit pour les courtisans le passage dans la galerie des Glaces. Bientôt, le convalescent était quitte des petits accès de fièvre que chaque légère fatigue lui occasionnait, et, le 10 décembre, sa plaie fut complètement fermée. Se levant ce jour-là, le comte de Toulouse ne voulut pas attendre plus longtemps pour récompenser son opérateur, et lui remit dix mille écus. Comme Georges Mareschal refusait d'accepter ces magnifiques honoraires, objectant que ses fonctions de premier-chirurgien lui interdisaient de les recevoir, Louis XIV, disent Dangeau, Sourches et Saint-Simon, « lui ordonna de les prendre (3). » La Gazette de Hollande, qui mentionne le désintéressement de Mareschal (4), ajoute que le comte de Toulouse eut d’abord l'intention de donner à son lithotomiste un diamant de quarante mille livres, mais qu’il crut préférable de lui faire un présent plus utile. Mareschal reçut donc une somme de trente mille livres « en argent comptant », soit environ cent vingt mille francs.
Le prince n’oublia pas les aides du premier-chirurgien, donnant à Louis Mareschal « quatre flambeaux d’argent avec les
(1) Mémoires, t. X, p. 110.
(2) SOURCHES, 14 novembre.
(3) DANGEAU, 10 décembre. — SOURCHES, 23 décembre. — SAINT-SIMON, t. X p. 110. — Mme de Maintenon écrit aussi ce détail à la princesse des Ursins le 44 décembre.
(4) 17 janvier 1712.
mouchettes, ete., le tout d’un ouvrage exquis »; à Me Lardy trois mille livres et au « garçon » deux mille. Enfin, il envoyait à Fagon un panier de « son meilleur vin de Champagne, de Bourgogne et de Languedoc »; à Dodart, « un riche cabaret à café garni de toutes sortes de pièces enrichies d’or, » à et Boudin, «une tabatière d’or parfaitement bien travaillée, avec un pot de fine porcelaine garni d’or (1). »
Le 4 janvier 1712, la Cour célébra la guérison du comte de Toulouse; dans une des cantates, Apollon disait à Thétis :
Consolez-vous, belle déesse, |. Vous n’avez rien à craindre pour ses jours; F La Parque avait sur lui levé son bras perfide,
Mais la Parque n’a fait qu’une menace vaine : Un des fils d’'Esculape a détourné ses coups (2).
‘ Le prince ne se ressentit plus de sa maladie : « Il ne lui en resta aucune suite, écrit Saint-Simon, et 1l courut depuis le cerf comme auparavant. » Vingt-six ans plus tard, le comte de Toulouse fut atteint d’une nouvelle affection de vessie Morand, petit-neveu par alliance de Georges Mareschal, lui fit au périnée l’opération dite de la boutonnière (3); mais cette fois le prince atteignait soixante ans, et son mal l’emporta le 4er décembre 1737.
Louis XIV aimait les déplacements : quand il partait pour Marly ou pour Fontainebleau, ceux qu'il désignait devaient lPaccompagner, et il n’admettait aucune excuse, pas même celle de la santé. L’égoïsme royal, qui avait obligé le comte de Toulouse à suivre partout la Cour, malgré ses souffrances, causait de fréquents malaises aux princesses et aux dames. « Grosses, malades, moins de six semaines après leurs couches, dans d’autres temps fâcheux, il leur fallait, écrit Saint-Simon, être en grand habit, parées et serrées dans leurs corps (4), aller en Flandre et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer dé lieu, ne paraître craindre, ni être incommodées du chaud, du
.: (1) Gazette de Hollande, 1°* janvier 1712. °°: (2) Mercure galant, janvier 1712.
(3) Gazette de Hollande, 11 novembre 1737.
(&) Leurs corps de baleine, c’est-à-dire leurs corsets.