LE DUC DE BOURBON
proverbe, datant de l’époque où les barbiers pratiquaient seuls la chirurgie, disait :
Coup de cerf :
Bière;
Coup de sanglier :
Barbier.
On avait donc peur que la blessure ne fût mortelle; mais, continue Sourches, « Mareschal, l’ayant sondée, et lui ayant fait des incisions, décida que le marquis aurait longtemps et beaucoup à souffrir, mais qu’il n’y avait pas de danger. »
De retour à Versailles, Georges Mareschal fut appelé par un autre veneur, le marquis d’Ecquevilly, capitaine général des toiles de chasse et de l’équipage royal du sanglier. Le 7 octobre, il pratiqua sur lui, avec une pleine réussite, la « grande opération (1) ».
Au mois de décembre, le premier-chirurgien soignait encore le duc de Berry : passionné pour la « paume » comme pour la chasse, le prince se donna une entorse en se livrant à ce jeu : « Mareschal, écrit Sourches, lui conseilla de rester quelques . jours au lit et il ne voulut pas le croire; il s’habilla le soir et se fit porter chez Mme la Dauphine, pour y jouer au lansquenet. Le surlendemain, on sut qu’il s’en était mal trouvé, ayant eu de violentes douleurs pendant toute la nuit; aussi fut-il obligé de rester au lit. » ut: à:
Mareschal termina l’année en faisant à la comtesse de Feuquières, fille du peintre Mignard, « une opération considérable qui approchait beaucoup de la grande opération (2). » Mme de Feuquières avait été parfaitement belle, et son père la prit souvent comme modèle; mais, en 1711,le temps était loin où son image, reproduite dans les tableaux historiques de Versailles, provoquait l’admiration de la Cour.
Le 30 janvier 1712, le duc de Berry, qui ne conservait plus trace de son entorse, causait au duc de Bourbon, arrière-petitfils du grand Condé, un déplorable accident. Le futur premierministre de Louis XV chassait à Marly avec le duc de Bourgogne, maintenant dauphin, et son frère. Pendant une battue,
(1) Sourcuss, t. XIII, p. 219. Éd ne PEAR à 20 9e À . (2) Id, p. 257. : SF toge De Le |
le duc de Berry se mit à tirer dans la direction de M. le Duc, dont il n’était séparé que par un étang gelé. Autrefois, dans un cas pareil, il avait failli tuer le duc de Bourgogne, ce qui lui valut une sévère admonestation (1) du marquis de Razilly (2), son sous-gouverneur. En 1712, le duc de Berry, âgé de vingt-six ans, n’eût plus accepté qu’on le blâmâêt de son imprudence. « Un domestique de M. le Duc, écrit Saint-Simon, le pressa donc de s’ôter de vis-à-vis de M. le duc de Berry; mais l’ardeur de la chasse et l’éloignement où il se voyait de lui l’en détournêrent. »
Tout à coup, une « dragée » tirée par le prince ricocha sur la glace et vint frapper le duc de Bourbon à l’œil droit, le perçant de telle manière, dit Sourches, « qu’on ne put connaître ce qu’elle était devenue.» On mit le blessé dans un carrosse pour le ramener en toute hâte à Marly, car il avait des nausées inquiétantes. Le roi se promenait dans ses jardins au moment où le marquis d’O, revenant de la chasse, lui annonça l’accident : il donna aussitôt l’ordre qu’on envoyât le premier-chirurgien près de son cousin. « Mais, continue Sourches, Mareschal ne put rien dire de la blessure, parce qu’on ne voyait que l’entrée du plomb, et que dans cette partie on ne peut pas faire l’ouverture. »
Le premier-chirurgien pansa M. le Duc et le saigna deux fois, puis il envoya chercher à Paris l’oculiste Saint-Yves et plusieurs autres spécialistes. Charles Saint-Yves, d’abord frère de la Mission, avait rempli les fonctions d’apothicaire au couvent de Saint-Lazare; là, s’adonnant à l’étude des maladies des yeux, il obtint de tels succès qu’il quitta « La barbe en pointe et le petit collet (3) » pour pratiquer son art en ville : pendant le commencement du dix-huitième siècle, l’ancien frère fut un des oculistes les plus réputés. Examinant la plaie de M.le Duc, « Saint-Yves dit nettement qu'il n’en pouvait pas dire son sentiment que dans vingt jours, et il s’opposa fortement à ce qu’on le transportât à Versailles, comme on avait envie de le faire; et 1l fut seulement résolu qu’on le saignerait encore. »
(1) SOURCHES, 12 janvier 1699.
(2) Un fils du marquis de Razilly épousa, en 1750, la veuve de Georges- Francois Mareschal de Bièvre, petit-fils du premier-chirurgien du roi et père du spirituel
marquis de Bièvre.
(3) SoOURCHES, t. XIII, p. 285.