L'ABBÉ
François Mareschal qu’un cloître et des ruines imposantes.
«En passant à Blanchefosse, écrit un touriste, j'aperçus Bonnefontaine, et je m’arrêtai pour saluer l’ancien monastère jadis habité par les fils de saint Bernard : aujourd’hui, grâce à des mains habiles et conservatrices, on peut se faire illusion et se reporter à huit siècles en arrière. Le cloître principal existe encore, et, à l’exception des appartements des maîtres, tout a été religieusement conservé. Les ruines de l’église abbatale indiquent encore ses proportions grandioses et sa majesté; la hauteur est celle d’une cathédrale. Cette belle propriété, si intéressante au point de vue historique, est la propriété d’une famille ardennaise, celle de M. Charles Lamotte-Depoix, dont le nom est bien connu dans la région sedanaise (1). » L'église avait un grand et magnifique vaisseau gothique : une partie du portail, huit piliers des travées, le pignon d’un transept et la rosace subsistent seuls; M. Martin, dans son Essai sur Rosoy, et M. de Montagnac, dans les Ardennes illustrées, ont donné des vues de ces ruines.
Nommé par le roi, François Mareschal dut obtenir en cour de Rome ses bulles de concession, car son abbaye faisait partie des bénéfices taxés dans lès livres de la Chambre apostolique, et fournissait au pape deux cent cinquante florins par an; pour l'expédition des bulles, on passait par des intermédiaires appelés «banquiers expéditionnaires », et les frais étaient élevés.
La nouvelle dignité de François lui laissait toute liberté; il poursuivit donc ses études de théologie et de droit. Trois ans après sa nomination, le 10 juin 1713, il reçut le sous-diaconat : là semble s’être bornée sa carrière ecclésiastique; à l'exemple de la plupart des abbés commendataires de ce temps, il ne paraît pas s'être soucié de parvenir au sacerdoce.
Cette même année 1710, le premier-chirurgien obtint de Louis XIV l'admission de son plus jeune fils aux Mousquetaires du roi : Remy avait dix-huit ans. D’après le marquis de Sourches (2), l’incorporation du jeune homme dans cette troupe d'élite paraît dater de la fin de l’année 1709; en réalité, elle jut postérieure au eontrat de mariage de son frère aîné,
(1) Courrier des Ardennes, 17 septembre 1887, article le pensionnat de Brunehamel.
(2) Journal, t. XIII, p. 494.
Autrement, « Pierre-Remy Mareschal, écuyer, sieur de Vilers, » n’eût pas manqué de faire figurer dans cet acte, à la suite de ses nom, titre et surnom, sa qualité de Mousquetaire du roi, qui sonnait si bien aux oreilles parisiennes.
Les Mousquetaires faisaient partie de la garde dite « du dehors du Louvre »; groupés en deux unités de trois cents hommes chacune, ils avaient Sa Majesté comme capitaine. Ceux de la première compagnie montaient des chevaux blancs ou gris, et ceux de la seconde des chevaux noirs; de cette distinction venaient leurs noms de Mousquetaires gris ou noirs. « Ces deux compagnies, écrit le marquis de Sourches, avaient été instituées pour faire la garde du roi dans les lieux où 1l ne se trouvait pas d'infanterie. On les choisissait ordinairement pour toutes les actions de vigueur, comme pour les attaques de contrescarpes et de demi-lunes, parce qu’elles étaient toutes composées de jeunes gentilshommes : aussi s’étaient-elles acquis une gloire immortelle par mille actions éclatantes (1). » En temps de paix, les Mousquetaires montaient la garde dans la cour des châteaux du roi, et ils accompagnaiïent le carrosse de Sa Majesté.
L’uniforme de M. de Vilers était superbe. Les Mousquetaires portaient une casaque rouge à manches évasées, flottant sur une soubreveste bleue; ce second vêtement, sorte de long gilet, descendait presque jusqu'aux genoux. La culotte avait même couleur que la casaque. Sur l’habit, comme sur la soubreveste, s’étendaient quatre grandes croix de broderie blanche, ornées de fleurs de lis à leurs extrémités; l’une garnissait la poitrine, la seconde le dos, les autres chaque côté du corps. Un chapeau à plumet blanc et un ceinturon doré complétaient cette fastueuse tenue. Pour les Mousquetaires gris, les vêtements et le chapeau se bordaient d’un galon d’or, les boutons étaient dorés, les bas blancs, et les croix de la casaque se terminalent, à chaque pointe, d’une flamme rouge; les Mousquetaires noirs portaient des galons et des boutons argentés, des bas rouges, et leurs croix s’ornaient de flammes jaunes. Les deux compagnies équipaient leurs chevaux de drap rouge bordé d’or. La teinte écarlate dominait dans l’uniforme des Mousquetaires;
(1) SourcHES, t. I, p. 85.
anssi les nommait-on : «maison rouge du roi, » ou « troupe rouge,
de la maison du roi ».
k. Vilers et ses camarades servaient indifféremment à pied ou
| à cheval: leurs exercices se faisaient tantôt en bataillon, tantôt en escadron. Chaque Mousquetaire avait un valet bien monté, qui accompagnait partout son maitre et se tenait dans les revues à la queue de la compagnie. En campagne, la troupe rouge ne gardait que la soubreveste, remplaçant la casaque par une légère cuirasse, et, pendant les marches, le roi autorisait les Mousquetaires à faire porter leurs plastrons par des laquais.
Orgueilleux de leurs privilèges et de leur réputation, ces jeunes gens rivalisaient de luxe, d’élégance et de courage. Ils obéissaient à des officiers appartenant à la meilleure noblesse et possédant de hauts grades. Ainsi, quand Remy Mareschal
fut reçu Mousquetaire, le capitaine-lieutenant de la première compagnie, M. de Maupertuis, était lieutenant général des armées du roi (1); celui de la deuxième, le marquis de Vins, avait le même grade; les sous-lieutenants, MM. d’Artagnan, de Forbin-Janson, de Canillac et de Hautefort, étaient soit lieutenants généraux, soit maréchaux de camp, et la plupart des enseignes, cornettes, maréchaux des logis et brigadiers portaient la croix de Saint-Louis.
Les Mousquetaires gris habitaient la caserne de la Halle-Barbier (quartier Saint-Germain), en attendant l’achèvement de celle de la rue du Bac; les noirs logeaient rue de Charenton, dans le faubourg Saint-Antoine. Chacun d’eux recevait une paye quotidienne de deux livres (huit francs) (2); pour soutenir leur brillante réputation, les Mousquetaires faisaient donc de fréquents appels à la générosité paternelle.
Si le premier-chirurgien du roi avait sollicité admission de son fils dans la maison rouge, c’est que ce corps constituait pour les futurs officiers une école militaire. « Le roi, écrit Saint-Simon, s’était raidi à n’excepter aucun de ceux qui entraient dans le service (excepté les seuls princes du sang et ses bâtards) de la nécessité de passer une année dans une de ses deux compagnies de Mousquetaires, à leur choix, et de là, d’apprendre plus ou moins longtemps à obéir, ou à la tête d’une compagnie de cava- . (1) On dirait aujourd’hui « général de division ».
! (2) C’est la solde des sous-lieutenants d’aujourd’hui.
lerie, ou subalterne dans son régiment d'infanterie, avant de donner l’agrément d'acheter un régiment de cavalerie ou d’infanterie, suivant que chacun s’y était destiné (1). » À cette époque de guerres continuelles, les Mousquetaires se formaient rapidement à leur rude métier; pour les jeunes gens n’appartenant pas à la haute noblesse, le stage signalé par Saint-Simon était de plus longue durée. Remy Mareschal, dont l’anoblissement français était récent, dut garder la casaque pendant deux ans et demi avant d'obtenir du roi une commission d’officier, mais 1l eut avantage d’être conservé par Sa Majesté dans une des troupes de sa maison militaire, le régiment des Gardes françaises.
Ce célèbre régiment d'infanterie faisait également partie de la garde du roi « en dehors du Louvre »; il comprenait trente-deux compagnies de cent quarante hommes et six sergents, formant six bataillons; chaque compagnie était commandée par quatre officiers : un capitaine, un lieutenant, un souslieutenant et un enseigne. Tous les cinq jours, en temps de paix, quatre de ces compagnies se détachaient avec leurs officiers pour monter la garde dans la première cour du château où se trouvait le roi. En temps de guerre, on restreignait ce service, car il y avait toujours aux armées plusieurs bataillons de Gardes françaises; les soldats aux Gardes ne jouissaient d’ailleurs pas de la réputation de courage acquise par les Mousquetaires.
Le 2 septembre 1712, le marquis de Saint-Simon, capitaine aux Gardes (2), mourut presque subitement, laissant entre autres enfants un fils ayant le grade d’enseigne au même régiment. Le marquis était l'aîné de la famille du mémorialiste; aussi le duc de Saint-Simon vint-il recommander son jeune parent à la bienveillance royale. Louis XIV s’occupait personnellement de son régiment des Gardes, et il en choisissait les officiers : cette fois, 1l profita du mouvement occasionné par la mort du capitaine de Saint-Simon pour accorder un grade à Remy Mareschal. « On apprit ce jour-là, écrit Sourches le 12 septembre 1712, que le roi avait donné la compagnie de Saint-
(1) Mémoires, t. I, p. 4.
(2) On appelait officiers « aux » Gardes les officiers du régiment des Gardes françaises, tandis qu'on nommait officier « des » Gardes ceux qui appartenaient aux quatre compagnies des Gardes du corps.
Simon à Le Féron, le plus ancien lieutenant de son régiment des Gardes, la lieutenance au jeune marquis de Saïnt- Simon, et son enseigne au fils de Mareschal, son premier-chirurgien, qui était Mousquetaire depuis trois ans. »
Le grade d’enseigne, conservé dans la marine, n'existait autrefois que dans les troupes de la maison du roi; les fonctions de l'officier qui le possédait étaient à peu près les mêmes que celles du sous-lieutenant. Comme chez les Mousquetaires, la plupart des officiers du nouveau régiment de Remy avaient des grades supérieurs à ceux qu’ils exerçaient. L’ordonnance du 27 mars 1691 déterminait la préséance dont les officiers aux Gardes devaient jouir sur leurs camarades de l’armée, donnant aux capitaines le rang de colonels, aux lieutenants celui de lieutenants-colonels, aux sous-lieutenants et enseignes celui de capitaines (1). Tous étaient «commensaux du roi » et possédaient le droit de committimus. Le régiment lui-même prenait le pas sur les autres corps de l’armée, choisissait sa place dans la ligne de bataille et pénétrait le premier dans les villes prises. M. de Vilers entrait donc dans une autre troupe d’élite, et il yobtenait, avant l’âge de vingt ans (2), un grade équivalent à celui de capitaine.
Le second uniforme de Remy Mareschal était aimé des Parisiens, chez lesquels logeaient les Gardes françaises, au lieu d’être réunis en casernes (3). Sous son habit bleu à collet et parements rouges, le jeune homme portait une soubreveste rouge : ces deux vêtements, bordés de blanc et agrémentés de douze brandebourgs de même couleur, se complétaient d’une culotte et de bas rouges : sur le chapeau, orné d’une cocarde de soie noire, courait une bordure d’argent. Les officiers se distinguaient des soldats par des épaulettes et un petit galon posé sur habit. |
Il existe aux Archives nationales un manuscrit intitulé Journal de tout ce qui s’est passé dans le régiment des Gardes françaises depuis sa création, en 1563, sous le règne de Charles IX (4). » Les mutations des officiers, ainsi que leurs
(1) Etat militaire de 1766, p. 168.
(2) Pierre-Remy Mareschal était né le 28 novembre 1692.
(3) Les compagnies étaient réparties avec ordre dans Paris, et chaque homme
devait choisir un logement dans le quartier assigné à son unité. (4) Archives nationales, K K 538.
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actions d'éclat, y sont relatées jusqu’en 1780 : on y trouve donc les états de service de Remy Mareschal. Dans l'historique de l’enseigne de la compagnie n° 23, où les noms des titulaires sont inscrits sans particule, suivant l’usage d’autrefois, on lit, page 483 : « Vilers-Mareschal, fils du premier-chirurgien du roi, fut gratifié de cette enseigne, vacante par la promotion de Saint-Simon à une lieutenance, et y fut reçu le 20 septembre 1712. »
Ainsi, le grade de Remy était un don du roï; ce cadeau, qui mettait le jeune homme à même de faire sa carrière dans l’armée, valait environ dix mille livres, soit quarante mille francs. La princesse Palatine écrivait Le 21 septembre 1689, en parlant d’un de ses protégés : « Harling veut faire sa fortune à la guerre; j'ai pu lui procurer une charge dont il pourrait bien tirer de onze à douze mille livres, s’il voulait s’en défaire : il est enseigne au régiment des Gardes. Si la guerre devait durer, il pourrait fort bien faire sa fortune dans ce corps, et, une fois qu’on est capitaine, on peut vendre sa charge très cher, d'ordinaire cent mille livres (1). »
Quelques jours après sa nomination, M. de Vilers changeait de compagnie : « Ci: n° 3. Enseigne. Vilers-Mareschal, enseigne, p. 483, passa par ordre du roi à cette charge le 29 septembre 1712 (2). » Et, au bout de trois mois, il obtenait de Sa Majesté la permission de vendre son enseigne pour acheter une souslieutenance, qu’il échangea le jour même contre une autre, afin de rentrer dans la compagnie dont il sortait :
€ Ci: n° 25. Sous-lieutenant. Vilers, enseigne, p. 182, traita de cette charge et y fut reçu le 20 décembre 1712 (3). »
« Ci: n° 3. Sous-lieutenant. Vilers, sous-lieutenant, p. 593, passa par ordre du roi à cette sous-lieutenance, et y fut reçu le 20 décembre 1712 (4). »
Comme enseigne, Remy avait une paye mensuelle de soixantetreize livres; il reçut comme sous-lieutenant la somme de cent livres, soit une solde annuelle d’environ quatre mille cinq cents francs. La compagnie n° 3, dans laquelle il fut ramené deux fois
(1) Edition JæGré.
(2) Page 182.
(3) Page 593.
(4) Page 177.
par la volonté de Louis XIV, avait pour capitaine M. de Visé et pour lieutenant le marquis de Saint-Simon, d’une autre famille que le mémorialiste : Remy ne devait fournir à leurs côtés qu’une courte carrière. |
Le préambule des lettres patentes de juin 1770 (1), par lesquelles Louis XV érigeait en marquisat la seigneurie de Bièvre, en faveur de Georges-François Mareschal de Bièvre, arrièrepetit-fils du premier-chirurgien, contient ces lignes : « Pierre- Remy Mareschal, sieur de Vilers, lieutenant au régiment des Gardes françaises, son grand-oncle, après un long temps de service, fut tué au siège de Fribourg en 1713. »
Le «secrétaire du roi » qui rédigea les lettres patentes paraît s'être superficiellement documenté sur Vilers : le fils du premier-chirurgien était sous-lieutenant et non lieutenant; ensuite, il semble exagéré de qualifier de « long temps de service » les quatre années qu'il passa parmi les Mousquetaires et les Gardes françaises. Enfin, l'historique du régiment des Gardes porte à la page 177 : « Francine (2), enseigne, fut gratifié de cette sous- Heutenance vacante par la mort naturelle de Vilers, et y fut reçu le 9 janvier 1714.»
Le maréchal de Villars, guéri de sa blessure de Malplaquet, poursuivait contre le prince Eugène la campagne terminée par le traité de Rastadt, et, Le 1er octobre 1713, il commença le siège de Fribourg. Villars avait sous ses ordres le régiment des Gardes françaises (3), car l’armée était épuisée par douze années de guerres désastreuses, et le roi envoyait aux frontières toutes les troupes disponibles : Remy Mareschal se trouvait donc sous les murs de Fribourg. Les Gardes perdirent aux assauts, dans le courant du mois d’octobre 1713, six de leurs officiers : MM. de Saint-Angel, de Moulin-Neuf, de Beaulieu, lieutenants; M. de Goussonville, sous-lieutenant; M. de la Borde et le chevalier de Contades, enseignes. D’après l'historique du régiment, ces officiers furent tués à l’ennemi ou périrent par suite de blessures. Puisqu’on ne lit pas avec leurs noms celui de Vilers, c’est que le jeune homme mourut devant Fribourg, non de la main des
(1) Archives nationales, P 2500, fo 170 et suivants.
(2) M. de Francine était sans doute un parent du maître d’hôtel du roi portant ce nom. (Voir chapitre xrr.)
(3) SAINT-SIMON, t. XI, p. 95, et DANGEAU, t. XV, p.11 et 12.
ennemis, mais d’une maladie contractée pendant le siège; il n'avait pas vingt et un ans.
Possesseur d’un grade l’assimilant aux capitaines, il eût suffi à Remy Mareschal d’être nommé lieutenant pour devenir ensuite colonel. « Les lieutenants au régiment des Gardes, écrit en effet le marquis de Sourches, quittaient leurs lieutenances pour acheter des régiments (1). » Le plus jeune fils du premier-chirurgien termina prématurément une carrière auil s’annonçait brillante.
(1) SOURCHES, t. IX, p. 144 (note 1).