P'ÉARPIPE D'ORLÉANS, PETIT-FILS DE FRANCE
Tournicre
Gravé par Duflos, d'aprt
(Bibliothèque nationale)
Georges Mareschal connaissait depuis longtemps le duc d’Orléans. Non seulement il le croyait incapable des crimes qu’on lui attribuait, mais il lui savait, en dépit de sa vie dissolue, un cœur bon, humain et compatissant, c’est-à-dire en OPpoOSition complète avec les imputations de ses ennemis. D’ailleurs, le prince eût-il poussé l'ambition jusqu’au crime, Mareschal ne le jugeait pas assez insensé pour aspirer à un trône dont quatre princes le séparaient. Enfin, dans quel but aurait-il commis le meurtre inutile de la dauphine?
Le premier-chirurgien se révoltait donc contre l'accusation pesant sur le duc, et il résolut de l’en avertir sans plus tarder,
afin de le préparer au coup qui pouvait le frapper (1). Pour cela,
il se rendit le soir même chez Saint-Simon, car le mémorialiste était resté fidèle au futur régent. Après lui avoir raconté les scènes violentes qui venaient de se passer devant le roi et Mme de Maintenon, Mareschal ajouta que les morts du dauphin et de la dauphine n'étaient peut-être pas naturelles, mais qu'il repoussait cette opinion « par la compassion de la situation de cœur et d'esprit où l’opinion de poison allait jeter le roi, et par lindignation d’une cabale qu’il voyait se former dans l’intérieur, dès la maladie, et surtout depuis la mort de Mme la Dauphine, pour en donner le paquet à M. le duc d'Orléans ». Le premier-chirurgien termina en disant au mémorialiste qu’il l’avertissait de tout cela « comme l’ami du prince et le sien (2)».
La princesse Palatine explique les vrais motifs de la cabale montée contre le duc d'Orléans : « On craint déjà, écrit-elle le » mars 1712, que mon fils n’ait part au gouvernement que nous aurions (en cas de mort du roi); c’est pourquoi l’on cherche à le rendre odieux à Paris et à la Cour (3). » Et quelques jours après : « Grâce à Dieu, je crois que voici la vérité au sujet de cette intrigue : l’origine en est que beaucoup d’entre les domestiques de mon fils étaient jaloux de Homberg, parce qu’il en fait grand cas. Ces domestiques ont cru nuire uniquement à Homberg en répandant le bruit qu’il manie des poisons; mais les politiques qui craignent que mon fils ne soit appelé au Conseil, qu'il n’y
(1) SAINT-SIMON, t. X, p. 249.
(2) SAINT-SIMON, t. X, p. 243. Car Mareschal, remarque Saint-Simon, « ne savait ni la force ni la mesure des termes, étant d’ailleurs tout à fait respectueux et par-
faitement éloigné de se méconnaître. »
(3) Correspondance de Madame, édition Jæœaré.
déploie, si j'ose le dire, plus d’esprit et de savoir que d’autres, tous ces gens-là ont monté le coup contre lui (1). »
Le peuple n’avait pas attendu que le duc d'Orléans fût accusé devant le roi pour voir en lui l’auteur de la mort des princes : après l’autopsie de la dauphine, il n’y eut à Paris qu’une voix pour le stigmatiser (2). On racontait que, pendant sa dernière maladie, le dauphin, attribuant à son cousin la mort de sa femme, avait refusé de le recevoir (3). Les nouveaux crimes du duc d'Orléans étaient les suites de sa conduite odieuse en Espagne : impuissant à détrôner Philippe V, il cherchait à parvenir au trône de France en faisant mourir tous les princes qui l’en séparaient, et les horreurs révélées devant la Chambre ardente se renouvelaient.
S'il perd l’espoir d’une couronne, Ce malheur n’a rien qui l’étonne, Il a de quoi le réparer.
Nocher des ondes infernales, Prépare-toi sans t’effrayer
A passer les ombres royales
Que Philippe va t’envoyer!
s’écriait plus tard Lagrange-Chancel dans les Philippiques.
Les calomnies les plus invraisemblables sont toujours acceptées par les foules; aussi, le 17: février, quand le prince se rendit de Marly à Versailles « pour donner l’eau bénite au corps de Mme la Dauphine », il fut injurié par le peuple. Quelques heures avant les scènes contées à Saint-Simon par Mareschal, on avait transporté en grande pompe à l’abbaye du Val-de- Grâce les cœurs du dauphin et de la dauphine : 1l y eut à cette occasion un redoublement de la fureur populaire, et le duc d’Orléans fut accueilli par des huées : « Voilà l’assassin, voilà l’empoisonneur de nos princes (4)!» À Paris, on couvrait le Palais- Royal de placards portant ces mots : « Voici où se font des loteries (5) et où on trouve le plus fin poison. »— « Le cri public, dit
(1) Correspondance de Madame, 19 mars 1712.