‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 58 sur 182 · UN PROCÈS D’'IMPUISSANCE · texte numérisé non relu

UN PROCÈS D’'IMPUISSANCE

dictées par la scrupuleuse intégrité de Mareschal, enlevaient toute leur force aux attestations du début: aussi l'avocat de Mme de Gesvres s’efforça-t-il de contester la valeur de ce document. Rendant hommage à la capacité des quatre experts, il ajouta que parmi eux se trouvaient des hommes « dont le nom seul était un éloge »; mais leur déclaration n’éclairait aucunement le débat, et l’examen de la marquise s’imposait.

La partie adverse riposta qu'il n'existait aucun signe certain de la virginité; d’ailleurs, le marquis ne voulait pas que sa femme se prêtât à une expertise aussi indigne; le certificat donné par M. Mareschal et ses collègues devait édifier suffisamment M. l’official, bien que la déclaration finale enlevât au rapport quelque peu de sa valeur : « Je n’ai point l'esprit follet à commandement, expliquait Gesvres en se servant d’une amusante expression de l’époque, et,par malheur, les experts et l'esprit follet ne se rencontrent guère ensemble. » On juge des plaisanteries que fit naître une pareille défense, dans un auditoire de courtisans : tous convenaient, en riant, que la vue des quatre praticiens était insuffisante à réveiller « l’esprit follet ». Les chansonniers s’en mêlèrent et firent des jeux de mots sur l'issue probable du procès :

Les experts ayant affirmé

Que l'époux est bien conformé, Quoique en lui la nature dorme,

Les choses de manière iront

Qu'il emportera par la forme

Quoiqu'il n’ait pas droit dans le fond (1).

À la confusion de la famille de Gesvres, l’official ne se déclara aucunement convaincu. Reculant devant l’examen de la marquise, il ordonna une autre visite de son mari : c’était prolonger inutilement le procès, car les conclusions des nouveaux experts furent semblables à celles des premiers. Les débats duraient encore en 1714, quand Mme de Gesvres, finissant par où elle aurait dû commencer, consentit à une transaction avec le marquis : elle lui abandonna une partie de son immense fortune et reprit sa liberté; mais la Jeune femme ne profita pas longtemps de sa nouvelle situation : elle mourut en 1717, à l’âge de vingt-cinq ans.

(1) Bibliothèque nationale, ms. fr., 12695, p. 299.

Au cours de cette affaire, Georges Mareschal était consulté par le marquis de Fénelon, petit-neveu de l’archevêque de Cambrai, et 1l s’attirait la reconnaissance du prélat en rendant la santé à son « Fanfan » chéri.

Le premier-chirurgien avait conçu la plus haute vénération pour Fénelon, à la suite des campagnes désastreuses faites en Flandre. L’archevêque soignait les soldats envoyés aux hôpitaux de Cambrai, conservait les officiers chez lui jusqu’à leur complet rétablissement, et suppléait par sa bourse à l’insuffisance des ressources de tous (1). Aussi Mareschal s’efforça-t-1l de faire connaître son dévouement au roi : il accomplissait dans cette démarche un acte de courage, car l’ancien précepteur des enfants de France encourait depuis plus de quinze ans la disgrâce de Louis XIV. La condamnation à Rome de ses Maximes des saints, et les critiques déguisées de la Cour que contenaient les Aventures de Télémaque, lui avaient complètement aliéné l'esprit de Sa Majesté : « M. de Cambrai a entrepris de décrier éternellement mon règne! » concluait le roi après la lecture de Télémaque; dès lors nul n’osa prononcer à la Cour le nom de Fénelon.

« Cependant, écrit Saint-Simon, l’archevêque en avait si magnifiquement usé pour les troupes et les officiers de toute condition pendant la guerre, et encore à la dernière campagne, que Mareschal en avait parlé devant le roi plus d’une fois, et presque toutes les fois le roi y avait pris courtement, mais assez bien (2). »

Malgré les efforts du premier-chirurgien, Louis XIV demeura inflexible, et, quand Mareschal vit que Fénelon ne rentrerait pas en grâce, 1l accueillit avec d'autant plus d’empressement l’occasion de soigner son petit-neveu.

Le marquis de Fénelon, âgé en 1713 de vingt-cinq ans à peine, était depuis quatre années colonel du régiment de Bigorre; au mois de septembre 1711, il eut la jambe fracassée au combat d’'Hordain, près de Bouchain. Transporté aussitôt chez son grand-oncle, qui l’aimait comme un fils, il reçut à l’archevêché de Cambrai les soins les plus tendres. Les eaux de Bourbonne ne l’ayant pas guéri, il se trouvait, au com-

(1) SAINT-SIMON, t. XII, p. 65.

(2) Mémoires, t. X, p. 479,

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