FÉNELON ET SON NEVEU
mencement de 1713, tellement incommodé de sa blessure
qu'il dut se remettre entre les mains des chirurgiens. Le vieux Tribouleau, ancien chirurgien major des Gardes françaises, jugea que la plus sûre façon de guérir la jambe du marquis était de rouvrir la plaie.
À cette époque, un neveu de Georges Mareschal, appelé Martin Guérin, avait une certaine renommée: Fénelon conseilla au jeune colonel de lui confier le soin de l’opération : « Je crois, écrivait-il le 1er février 1713, je crois que vous pouvez choisir M. Guérin, puisqu'il a la main si sûre et si légère; mais 1l ne faut compter sur lui que pour la main seule. Vous devez employer la tête de M. Tribouleau. » La blessure du marquis fut rouverte dans le courant du même mois, et, malgré l’habileté du chirurgien, l’état du malade empira. C’est à ce moment que Georges Mareschal, apprenant par son neveu le fâcheux résultat du traitement, accourut auprès du jeune homme. D’après l’avis du docteur Chirac, un des meilleurs médecins d’alors, il pratiqua sur le marquis « une longue et rude opération (1) ».
L’archevêque de Cambrai recevait tous les jours le bulletin de santé de son cher « Fanfan », et il lui envoyait des lettres pleines de paternels conseils. Le 14 mai, parlant sans doute du garçon chirurgien qui soignait le colonel, il écrivait : « Quand vous verrez M. Mareschal, recommandez-lui Lebreton : c’est une attention convenable, elle vous fera honneur. » — « Nous attendons toujours des nouvelles de la visite de M. Mareschal, disait-il le 26 mai. Dieu veuille qu’elle nous apprenne quelque chose de consolant. » Son souhait fut exaucé, car le premierchirurgien du roi, étant venu revoir la plaie, déclara le marquis hors de danger. Fénelon en éprouva une vive joie, et, le 28 mai, 1l écrivait à son petit-neveu : « Je vous envoie une lettre pour M. Mareschal, pour lequel nous ne saurions jamais avoir trop de reconnaissance. »
Deux mois après, le rétablissement du marquis était presque complet, et, en bon oncle, l’archevêque de Cambrai prit pour son compte les frais de la maladie. Employant pour la première fois un affectueux tutoiement : «Te voilà donc enfin, mon très cher Fanfan, en train de prochaine guérison, écrivit-il au colonel
(1) Lettre de Fénelon du 19 mars 1713. (Œuvres, t. IV.)
le 29 juillet 1713; mais il ne faut rien entreprendre que sur la décision de MM. Chirac et Mareschal. Je te conjure de me mander au plus tôt ce qu'il convient de leur donner, la valeur de combien et en quelle nature de présent pour M. Mareschal : sera-ce une tabatière ou une bague ou quelque pièce de vaisselle d'argent? » Les autres lettres de Fénelon n’apprennent pas quel objet précieux le premier-chirurgien du roi reçut de l’archevêque.
Si le marquis de Fénelon resta boiteux toute sa vie, cette infirmité ne l’empêcha pas de suivre une carrière brillante : ambassadeur en Hollande en 1724 et ministre plénipotentiaire au congrès de Soissons en 1727, il devint lieutenant général, conseiller d'Etat d’épée et chevalier de l’ordre du Saint- Esprit. Mais le marquis était destiné à périr par la guerre, et, le 11 octobre 1746, il fut tué à la bataille de Raucoux.
L’archevêque de Cambrai ne vit pas son cher « Fanfan » parvenir aux honneurs : il mourut dans les premiers jours de l’année 1715, sans avoir pu fléchir la rigueur de Louis XIV; le vieux roi ne devait pas lui survivre longtemps.