CHAPITRE XVIII
Affaiblissement de Louis XIV en 1715, ses causes; Mareschal est le seul à s’apercevoir que le roi décline; scènes entre Mareschal, Fagon et Mme de Maintenon. Début de la dernière maladie de Louis XIV. — La gangrène; consultation des médecins et des chirurgiens de Paris; opération que Mareschal fait à Louis XIV; il lui annonce que sa maladie est mortelle. — Derniers jours du roi; sa fermeté, sa sérénité. — Mareschal et le cardinal de Noailles. — L’empirique Lebrun. — L’agonie de Louis XIV, sa mort. — Scène imaginée par Paul Lacroix.
Mareschal rend les derniers devoirs au roi; il pratique « l’ouverture du corps » et l'embaumement.
Jusqu'au 10 août 1715, jour où Louis XIV ressentit les premières atteintes du mal qui l’emporta, les courtisans, paraissant obéir à un mot d'ordre, s’accordaient à trouver Sa Majesté parfaitement bien portante. « Cependant, écrit Saint-Simon, il y avait plus d’un an que la santé du roi tombait. Ses valets intérieurs s’en aperçurent d’abord, et en remarquèrent tous les progrès sans que pas un osât en ouvrir la bouche. Fagon, premier-médecin, fort tombé de corps et d’esprit, fut, de tout cet intérieur, le seul qui ne s’aperçut de rien. Mareschal, premierchirurgien, lui en parla plusieurs fois et fut toujours durement repoussé (1). »
L’extrême fatigue dont souffrait ce vieillard de soixanteseize ans n’a rien qui surprenne; elle trouverait son explication dans les troubles morbides qu’il éprouva durant sa longue vie, et les innombrables remèdes dont on l’accabla. « Sa Majesté, écrit le docteur Daremberg, a pris de 1647 à 1715, en comptant en moyenne deux par mois, et c’est peu, quinze cents à deux mille médecines purgatives de précaution ou d’urgence; elle a reçu plusieurs centaines de clystères; elle a usé plusieurs livres de quina; elle a été labourée par le fer et par le feu; elle a expérimenté tous les cordiaux, toutes les tablettes, tous les bouillons
(1) Mémoires, t. XII, p. 415.
médicinaux, tous les juleps, toutes les diversités d’emplâtres, tous les spécifiques, avoués et non avouables : de telle sorte qu’il eût été peut-être difficile de trouver dans le royaume un homme plus déshérité de la nature et plus lestement traité par Dieu, qui n’y regarde jamais à deux fois pour lui envoyer les plus belles maladies du monde (1). »
Mais cette lassitude physique, qui allait déterminer en lui la gangrène sénile, Le roi la devait aussi à des causes morales. Sa robuste constitution avait été minée par des chagrins de toute nature. Humilié dans son orgueil par les revers de ses armes, frappé dans ses plus chères affections par les morts précipitées de son fils, de ses petits-fils et de la charmante duchesse de Bourgogne, 1l voyait sa race réduite à un frêle enfant dont la santé causait chaque jour de nouvelles inquiétudes. Et, pendant que le roi subissait deuils et défaites, les discussions nées de la Constitution Unigenitus bouleversaient sa conscience. «On dit aussi, écrit le 30 mars 1714 un correspondant de la Gazette de Hollande, que M. Fagon, premier-médecin, a représenté à Sa Majesté qu’elle avait intérêt à se tranquillisersur l'affaire de cette Constitution, si elle ne voulait pas nuire considérablement à sa santé. »
Quelques mois après, le roi, rédigeant son testament, soutenait de pénibles assauts contre ses bâtards et Mme de Maintenon. D’ordinaire, le duc du Maine apportait dans le triste intérieur de Louis XIV une note de gaieté : tout à coup, il mit fin à ses plaisanteries et conserva en présence du roi un air froid et sérieux. « Mareschal et tous les autres, écrit Saint-Simon, étonnés de ce morne inconnu du duc du Maine, se regardaient sans pouvoir en pénétrer la cause. Ils voyaient le roi triste, ennuyé; 1ls craignaient pour sa santé, mais pas un d’eux ne savait ni n’osait que faire (2). » À ce moment, Mme de Maintenon s’efforçait d'imposer au roi des dispositions testamentaires favorables au duc du Maine : quand Louis XIV, après de longues hésitations, les eut enfin prises, «le bâtard favori » revint à son attitude première; mais, dans cette lutte, le vieux monarque avait fait un pas de plus vers la tombe.
(1) Le docteur Daremberg a puisé ces renseignements dans le Journal de la santé du roi, tenu par les premiers-médecins successifs de Sa Majesté. (H)eMémoires, t-XTp 256
Ù LT) ET LR
Son esprit ne s’était jamais complètement libéré de la crainte du poison, et, pensant à ses enfants disparus, il demeurait dans un terrible doute : «Le roi s’attendait lui-même à tout moment, écrit encore Saint-Simon, au même genre de mort. Au lieu de trouver du soulagement à cette angoisse dans ce qu'il avait de plus intime et qu’il voyait Le plus continuellement, il n’y rencontrait que peines nouvelles. Excepté le seul Mareschal, son premier-chirurgien, qui travailla sans cesse à le guérir de ses soupçons, M. du Maine, Fagon, Blouin, les autres principaux valets de l’intérieur, vendus au bâtard et à son ancienne gouvernante, ne cherchaient qu’à les augmenter, et, dans la vérité, ils n’y pouvaient avoir grand’peine. Personne ne doutait du poison, personne n’en pouvait douter sérieusement, et Mareschal, qui en était aussi persuadé qu’eux, n’en différait d'avis auprès du roi que pour essayer de le délivrer d’un tourment inutile, et qui ne pouvait que lui faire un grand mal (1). »
Pendant les premiers mois de l’année 1715, Mareschal, remarquant combien s’altérait la santé de son maître, s’était efforcé de faire partager ses craintes au premier-médecin Fagon. N’y parvenant pas, il crut devoir avertir la femme toute-puissante qui dirigeait « l’intérieur » du roi avec l’autorité d’une véritable reine. « Pressé enfin par son devoir et par son attachement, continue Saint-Simon, Mareschal se hasarda un matin, vers la Pentecôte (2), d’aller trouver Mme de Maintenon. Il lui dit ce qu’il voyait, et combien grossièrement Fagon se trompait. Il l’assura que le roi, à qui il avait tâté le pouls souvent, avait depuis longtemps une petite fièvre lente, interne; que son tempérament était si bon que, avec des remèdes et de l'attention, tout était encore plein de ressources, mais que, si on laissait gagner le mal, il n’y en aurait plus. Mme de Maintenon se fâcha, et tout ce qu’il remporta de son zèle fut de la colère. Elle lui dit qu'il n’y avait que les ennemis personnels de Fagon qui trouvassent ce qu’il disait là de la santé du roi, sur laquelle la capacité, l'application, l'expérience du premier-médecin ne se pouvaient tromper. Le rare est que Mareschal, qui avait autrefois taillé Fagon de la pierre, avait été mis en place de premier-chirurgien par lui, et qu'ils avaient toujours vécu
(1) Mémoires, t. XI, p. 246.
(2) En 1715, la Pentecôte tombait le 9 juin.
depuis jusqu'alors dans la plus parfaite intelligence. Mareschal, outré, qui me l’a conté, n’eut plus de mesures à pouvoir prendre, et commença dès lors à déplorer la mort de son maître (1).»
Cette scène violente entre Mareschal et Mme de Maintenon fixa l'attention de plusieurs autres mémorialistes. Le duc de Luynes mentionne qu'il l’apprit de Louis XV lui-même « J’entendis dire au roi, à l’occasion de la mort de M. Mareschal, qu'il avait pensé perdresa place pour avoir parlé trop vrai à la dernière maladie de Louis XIV. M. Fagon avait toute la confiance de Mme de Maintenon; son sentiment sur la maladie du roi n’était pas conforme à celui de M. Mareschal. M. Mareschal, que rien n’empêchait de dire ce qu’il pensait, le dit hautement, et il s’en fallut peu qu'il n’eût ordre de se retirer (2). »
Le maréchal de Villars confirme aussi le récit de Saint-Simon : « Mareschal, premier-chirurgien, s’aperçut plus qu’un autre d’une diminution considérable dans les forces et dans la santé du roi. Fagon soutenait le contraire, et, par l’empire qu'il avait pris sur l’esprit du roi et sur celui de Mme de Maintenon, personne n’osait combattre les sentiments d’un premier-médecin si accrédité, et d’alleurs si entier dans ses sentiments. Aussi sa conduite et son opiniâtreté avancèrent certainement les jours de ce grand prince. » Puis, contant le début de la dernière maladie de Louis XIV : « Le premier-médecin et Mareschal, premier-chirurgien, continue-t-il, avaient eu une grande dispute, quinze Jours auparavant, en présence de Mme de Maintenon, et peu s’en fallut que Mareschal ne fût renvoyé (3). »
Dans cette scène, Soulavie fait intervenir Blouin, premiervalet de chambre de Louis XIV, et ami particulier de Mareschal. « Mareschal, écrit-il, qui aimait tendrement son maître, s’adressa à Blouin, et ils se concertèrent tous les deux pour voir Mme de Maintenon, comme plus intéressée que personne à la conservation du roi. Ils furent fort étonnés de la mauvaise réception qui leur fut faite. Mme de Maintenon les traita de visionnaires et d’imbéciles; elle leur dit que le roi se portait mieux que jamais, et qu’elle n’avait à cet égard aucune alarme,
(1) Mémoires, t. XII, p. 415 et 416.
(2) Id., 16 décembre 1736.
(3) Mémoires du maréchal de Villars, t. IV, p. 55 et 56.
1 HA à
et cela sur le rapport que lui en avait fait Fagon. [Il semble que Mme de Maintenon aurait dû examiner et chercher à vérifier quel fondement pouvait avoir le sentiment de deux hommes qui passaient pour sages et éclairés (1).».
D’après le duc d’Antin, Mme de Maintenon qualifia Mareschal et Blouin de « fanatiques » et de « sujets mal intentionnés (2)». Elle connaissait cependant le caractère du premierchirurgien. Chaque matin, depuis douze ans, Mareschal lui donnait des conseils pour une affection spéciale; de plus, 1l était le chirurgien consultant de la maison de Saint-Cyr, dont elle vardait la direction effective. Les continuels rapports de Mareschal avec l’épouse secrète de Louis XIV avaient créé entre eux une sorte de familiarité qui autorisait la franchise du premierchirurgien.
Sans croire avec Saint-Simon et la princesse Palatine que Mme de Maintenon voulait hâter le moment de sa délivrance, et que Fagon agissait par son ordre en faisant taire Mareschal, on peut constater que le premier-médecin se trompa grossièrement sur l’état de santé de son maitre, et que Mme de Maintenon lui témoigna une confiance ridicule. Pour Fagon, il mentit à sa vie entière en recevant les avis du premier-chirurgien avec une violence aussi injuste qu'inexpheable.
Plusieurs contemporains prétendent que, si on eût écouté Mareschal, Louis XIV fût parvenu à une vieillesse plus avancée. Un seigneur de la Cour, annonçant à son frère le deuil royal, s’exprimait ainsi : « Un régime de vie différent de celui que le roi avait observé, et des remèdes donnés à temps, eussent pu le prévenir (3). » De son côté, Madame écrivait le 27 août 1715 à la raugrave Louise : « Le roi est d’une bonne et forte constitution; je crois qu’on aurait pu le sauver si on s’y était pris à temps (4). »
Pour Saint-Simon, les transpirations nocturnes que Fagon ordonnait au roi, les verres d’eau et les fruits trop mûrs qu'il lui faisait absorber, furent nuisibles à Sa Majesté : « Tant d’eau et de fruits, écrit-il, sans être corrigés par rien de spiritueux, tournèrent son sang en gangrène, à force d’en diminuer les
(1) Mémoires de la minorité de Louis XV, par J.-B. MASSILLON, évêque de Cler-
mont, p. 16. (Ces mémoires sont attribués à Soulavie.)
(2) Mémoires du duc d’Antin.
(3) Appendice des Mémoires de Dangeau, t. XVIII, cp. 3722. (4) Correspondance de la princesse Palatine, édition JoEGLé.
esprits, et de l’appauvrir par ces sueurs forcées des nuits, et furent cause de sa mort (1). » Cette explication, reproduite par Anthoine dans son Journal de la mort du rot, était conforme à la théorie d'alors; le duc l’empruntait aux docteurs de Ia Cour: un médecin qui la Lit aujourd’hui, écrit Daremberg, ne peut que hausser les épaules.
Le chroniqueur Mathieu Marais en fournit une autre «Le roi a eu une fièvre pendant deux mois, qui a été négligée et qui à causé la gangrène : il serait mort sans aucun secours si Mareschal, son premier-chirurgien, n’en avait demandé (2). » Mais il est probable que la fièvre reconnue chez le roi par Mareschal, au lieu d’avoir déterminé la gangrène, en était le signe précurseur; et, dans ce cas, un changement au régime de Louis XIV n’eût amené aucune modification dans la marche de la maladie.
L’affaiblissement du roi était visible pour tous dès le printemps. La Gazette de la régence conte que, depuis l'opération de sa fistule anale, Louis XIV « jetait du sang » chaque année, au mois de mai : cette hémorragie ne s’étant pas produite en 1715, le fait fut remarqué des médecins de la Cour, et, par leurs indiscrétions, vint à la connaissance du médecin de lord Stars, ambassadeur d'Angleterre. Le praticien pensa que la fièvre royale n’avait pas d'autre cause, et qu’elle amènerait avant peu une terminaison fatale. Aussi des paris s’ouvrirent-ils publiquement à Londres sur la mort prochaine de Louis XIV. D’après la Galerie de l’ancienne Cour, cet événement fut prévu par l'ambassadeur lui-même. Le bruit courait que les jambes de Louis XIV enflaient; lorsqu'il soupait en public, le souverain dissimulait soigneusement le bas de son corps derrière la nappe : un jour, lord Stairs osa soulever lui-même un pan du linge, et c’est, dit la Galerie, l’état des jambes royales qui lui permit d'établir sa prédiction.
Apprenant,le 18 mai 1715, les gageures macabres d’Angleterre, le roi s’efforça, mais en vain, de cacher l’impression qu’il en ressentit. Le 12 juin, 1l partit pour Marly; pendant ce dernier séjour en sa résidence préférée, il se Lvra sans fatigue apparente à ses distractions habituelles : promenades, chasses à
(1) Mémoires, t. XII, p. 418.
(2)#Journal, 1 1/p°497
courre, revues de troupes; le 22 juillet, il montait à cheval pour inspecter le régiment du Roi-infanterie, qui campait près de Marly. Vers la même date, Georges Mareschal, rencontrant le futur cardinal Dubois chez le duc d'Orléans, lui disait en hochant la tête : « Le roi est perdu (1).»
Les derniers jours de Louis XIV sont décrits en détail par trois mémorialistes qui en furent témoins : Dangeau, Saint- Simon et le garçon de chambre Anthoine (2); le journal de Lefèvre de Fontenay, inséré dans le Mercure galant d'octobre 1715, west autre que celui de Dangeau, légèrement modifié, mais plusieurs ouvrages contemporains fournissent sur la mort du roi quelques particularités nouvelles. On connait donc peu de souverains dont l’histoire ait enregistré les derniers moments avec autant de précision : aucun n’eut une fin aussi imposante.
Dès le 41 juillet, Louis XIV fixait au 10 août son départ de Marly. Indisposé ce jour-là, il dit à Mareschal «qu'il se sentait la tête extrêmement embarrassée et qu’il croyait qu’une saignée pourrait le soulager (3). » Fagon ayant jugé cette opération inutile, le roi revint le soir même à Versailles. Le 11 août commença l’altération symptomatique dont il devait souffrir jusqu’à sa mort, et dans la matinée du lendemain il ressentit une douleur à la jambe gauche; Fagon, l’attribuant à un accès de goutte sciatique, ne s’en préoceupa nullement et se contenta de purger son malade.
Cependant, la nuit du roi fut mauvaise : comme le premiermédecin ne lui ordonnait aucun nouveau remède, le premiervalet de chambre Blouin, qui était fort attaché à son maitre, déclara qu’une consultation entre les docteurs de la Cour et ceux de Paris était absolument nécessaire. Il formulait lopinion générale, et, presque en même temps, si l’on en croit la Beaumelle, le maréchal de Villeroy écrivait ces lignes à Mme de Maintenon : « Vous êtes auprès du roi, Madame, vous le voyez et vous savez tout; je n’ai rien à vous apprendre ni à vous représenter qu’une chose : voulez-vous que l'opinion seule de M. Fa-
(1) Mémoires du cardinal Dubois, par Paul LACROIX, t. III, p. 156.
(2) La Mort de Louis XIV; Journal des Anthoine, publié par E. DRUMONT, 1880.
(3) Lettre d’un grand seigneur inconnu, insérée dans le Journal de DANGEAU (appendice,t. XVIII, p. 372).
gon décide de la vie du roi? Le dernier bourgeois, quand sa famille le croit en danger, assemble ce qu'il y a de plus habiles médecins pour faire une consultation : le roi sera-t-il le seul dans son royaume privé d’un tel secours? M. Fagon peut-il vouloir décider seul d’une chose si importante?, En vérité, Madame, cela fait trembler! Tout le monde pense comme moi et n'ose le dire (1). » :
En entendant Blouin, le premier-médecin eut un mouvement de révolte; mais, réfléchissant à l’énorme responsabilité qu’il assumait, il se rendit à l’idée du premier-valet de chambre et convoqua pour le lendemain quatre des principaux docteurs de Paris. Malgré sa prétendue sciatique, Louis XIV, procédant après la messe à une dernière réception publique, donnait audience à l’ambassadeur de Perse, et tenait à rester debout pendant la cérémonie. Le soir, à six heures, se rendant chez Mme de Maintenon, 1l fut pris de si vives douleurs dans sa jambe malade qu’il eut grand’peine à faire ces quelques pas (2). «Le mal augmenta tellement en peu d'heures, écrit Anthoine, qu'il fallut courir au secours. Mme de Maintenon, chez qui était le roi, envoya promptement chercher M. Mareschal, premierchirurgien du roi, l’un des plus habiles du royaume dans sa profession. Il visita attentivement la jambe du roi en présence de M. Fagon : ces messieurs ne trouvèrent qu’une petite rougeur au-dessous de la jarretière, sur laquelle M. Mareschal fit des frictions avec des linges chauds qui apaisèrent un peu la douleur. »
Le roi put regagner son appartement; les mêmes douleurs lui revenant vers onze heures, 1l fut décidé que Fagon passerait la nuit à son chevet avec l'officier dont c’était le privilège, M. de Chancenetz, premier-valet de chambre en quartier, tandis que le médecin ordinaire Boudin, le premier-chirurgien Mareschal et l’apothicaire Biet coucheraient dans le grand cabinet du Conseil, ainsi que les garçons de chambre Anthoine (3) et Bazire. Plusieurs fois, Mareschal dut frictionner la jambe
(1) Les Mémoires du duc d Antin (FIRMIN-DiDoT, 1821) contiennent les mêmes affirmations, p. 120.
(2) L'appartement de Mme de Maintenon était situé, comme celui du roi, au premier étage du château de Versailles.
(3) C’est ce garçon de la chambre qui a établi la relation de la mort du roi connue sous le nom de Journal des Anthoine.
du roi, mais il n’obtint ainsi que de courts répits du mal.
Le lendemain matin, 14 août, les médecins de Paris appelés par Fagon arrivèrent à Versailles; parmi eux se trouvaient Helvétius et Falconet; après avoir tâté le pouls du roi, ils se retirèrent dans le cabinet du Conseil pour délibérer. «On ne vit jamais mieux le peu de ressources qu’il y a dans la médecine, écrit Anthoine; après de longs discours, on conclu: que le roi prendrait du lait d’ânesse, et, peu d’heures après, une seconde consultation fit suspendre la résolution de la première, sur ce que le mal augmenta l’après-midi. » Le lait d’ânesse était alors considéré comme un remède très efficace : il présentait sur les autres spécifiques de cette absurde époque médicale l’avantage d’être inoffensif.
Lous XIV souffrant moins le 15 août, on eut espoir d’une guérison prochaine; toutefois, 1l continuait d’éprouver de la difficulté à se mouvoir. Le matin du 16, après une abondante transpiration nocturne, « les sieurs de Chancenetz et Mareschal, avec les garçons de la chambre, eurent bien de la peine à tirer le roi de son lit et le mettre dans son fauteuil pour l’essuyer et le changer de linge, parce que le moindre mouvement augmentait sa douleur (1). » Tant que Louis XIV put quitter son lit, ce fut par Mareschal et le marquis de Chancenetz, premier-valet de chambre, qu'il se fit porter jusqu’à son fauteuil : les deux officiers eurent chaque fois la tristesse « de ne pouvoir lui rendre ce service sans lui causer d’extrêmes douleurs, tant son corps était sensible et afiligé (2) »!
Le lendemain, le roi monta cependant sur sa chaise à roulettes et se rendit à l’appartement de Mme de Maintenon. Le soir de ce jour, comme sa douleur à la jambe augmentait, «1l fit appeler M. Mareschal pour panser son mal qui, ayant été estimé jusque-là peu considérable, parut alors très dangereux. » Il est probable que, dès cet examen, le premier-chirurgien avait diagnostiqué la gangrène; mais il cacha son opimion, et Dangeau éérivait le 19 août : « La sciatique tourmente toujours le roi; M. Fagon a envie de lui faire venir des eaux de Bourbonne, mais cela n’est pas encore bien résolu. M. Fagon est persuadé
(1) Journal des Anthoine, p. 22.
(2) Id., p. 26:
que le roi n’a point de fièvre et quelques autres croient qu’il en a un peu la nuit. »
Ainsi, le premier-médecin persistait dans son manque de clairvoyance; son avis ne trompait plus personne, car « l’état du roi, dit Saint-Simon, dont je savais par Mareschal des nouvelles plus sûres que celles que Fagon se voulait persuader à soi et aux autres, montrait manifestement ne pouvoir plus durer que peu de jours (1) ». C’est le soir même du 19 août que le premier-chirurgien eut une certitude absolue sur la nature du mal de Louis XIV : « Les médecins revinrent sur les dix heures pour voir panser la jambe du roi, écrit Anthoine; ils y trouvèrent un grand changement : elle était enflée, et M. Mareschal remarqua une petite noiïrceur sur le cou-de-pied, qui lui sembla de mauvais augure. [Il dissimula le jugement qu'il en portait, et, ayant frotté La jambe de linges chauds, le malade en eut un peu de soulagement. »
À partir de ce moment, Fagon parut s'inquiéter. Le lendemain, 1l ordonnait au roi de tenir sa jambe pendant une heure dans un bain de « gros vin de Bourgogne aromatisé ». Mais seules les frictions de Mareschal apportèrent quelque adoucissement aux souffrances du roi (2), et, le bain n’ayant produit aucun effet, Fagon proposa de lui-même une seconde consultation. Le 21 août, les docteurs de Paris furent de nouveau appelés au chevet de Louis XIV. « Ils lui touchèrent le pouls par. rang d’antiquité, écrit Anthoine, et parurent contents de trouver la fièvre diminuée. » En dépit de cet optimisme, l’état du roi empira vers le soir. « Le sieur Mareschal vint le panser et faire les frictions nécessaires à la jambe, comme il Les faisait presque d'heure en heure; il s’aperçut que le mal augmentait, dont il donna avis à M. Fagon, qui proposa encore au roi de faire venir les médecins de la Faculté de Paris (3). »
Pour réclamer des consultations presque quotidiennes, après s'être obstiné à conduire seul la santé du roi, il fallait que Fagon comprit la justesse des avis répétés de Mareschal. « Le roi, écrit le duc d’Antin, devenu un squelette par l’opimâtreté d’un automate, » était maintenant livré à la diversité
(1) Mémorres, t. XII, p. 419.
(2) Journal des Anthoine, p. 29.
CID UMUTCES
d'opinions de médecins « appelés quand il n’en fut plus temps ».
Quatre autres docteurs de Paris, parmi lesquels Dodart et Dumoulin, furent admis le lendemain 22 dans la chambre royale, et, à l’issue de la conférence qui suivit, décidèrent que le roi «prendrait le lait d’ânesse ». Le 23 août, ils étaient impatients de constater l’amélioration produite par ce remède désespéré : «M. Mareschal débanda la jambe de Sa Majesté en présence des médecins, qui n’osèrent témoigner leur surprise de la voir en si mauvais état, et chargèrent l’ânesse du mauvais succès de leur consultation (1). » Ils se représentèrent plusieurs fois dans la chambre du malade pendant l’après-midi, qui fut « violent ». «M. Mareschal n’était occupé, dit Anthoine, qu’à débander la jambe du roi, la frotter et rebander sans aucun succès, et les médecins en revenaient toujours à leur ânesse dont le lait était sans effet (2). »
Aussi, le lendemain 24, Fagon fit-11 réunir en assemblée générale tous les médecins de la Cour et ceux de Paris présents à Versailles, puis ces docteurs vinrent « en cérémonie » tâter le pouls de Sa Majesté. [Ils ordonnèrent cette fois que le membre malade serait entouré de linges imbibés d’eau-de-vie camphrée. Un tel remède ne pouvait arrêter le mal, et, dans la soirée, quand Mareschal voulut panser le roi, il trouva sa jambe « toute noire Jusqu'au pied ».
C’est seulement dans son journal de ce Jour que Dangeau nomme la maladie inguérissable dont mourait le roi : « On craint que la gangrène ne soit à sa jambe, écrit-il; 11 y a des marques noires qui en font juger. On ne lui donne plus de quinquina ni de lait, et tous les médecins sont fort embarrassés. On croit qu’il a souvent eu, et presque toujours, une fièvre intense depuis la Pentecôte, et les médecins, pour s’excuser, disent qu’il ne voulait faire aucun remède, ne se croyant pas si mal. » Reproduisant cette défense maladroite, Saint-Simon ajoute : « Par ce que j'ai rapporté de ce qui s'était passé dès avant ce temps-là entre Mareschal et Mme de Maintenon là-dessus, on voit ce qu’on en doit croire (3). »
Maintenant que l'opinion de Mareschal devenait l’avis officiel,
(1) Journal des Anthoine, p. 38.
(2) Id, D 20êt ET.
(3) Mémoires, t. XII, p. 474.
sa conduite se trouvait tristement justifiée. Fagon, écrit Saint- Simon, « se prévenait aisément en toutes choses, mais faisait tout pour réparer le mal que sa prévention avait causé (1). » Désormais, Mareschal pouvait donc parler devant le premiermédecin avec la certitude d’être écouté; il en profita pour faire à plusieurs maîtres de Saint-Côme l’honneur de les appeler en consultation auprès du roi. « M. Mareschal dit à M. Fagon qu'il était nécessaire de faire venir les plus habiles chirurgiens pour conférer avec eux; que ce mal était plus du fait de la chirurgie que de la médecine, et qu'il ne voulait pas lui seul prendre l’événement sur son compte, et autres raisons semblables. » Anthoine, après avoir donné ce détail, continue ainsi : «Mais devait-on attendre que le mal fût incurable pour appeler du secours! » Le premier-chirurgien envoya chercher les maîtres Ledran, Arnault, Gervais, Dionis, Petit, et quelques autres choisis parmi les plus réputés.
Depuis le commencement de sa maladie, Louis XIV n’avait pas cessé un seul jour, malgré ses souffrances, de travailler avec les ministres aux affaires de l’Etat; changeant le moins possible ses habitudes, il s’astreignait à diner en public et à passer la soirée dans son cabinet avec les princesses; à partir du 24 août, 1l ne quitta plus sa chambre.
Pour revivre les derniers jours du grand roi, il est nécessaire de connaître quelle fut, à la fin de ce règne de Pétiquette, «la mécanique de l’appartement » : — «Toute la Cour se tenait tout le jour dans la galerie, écrit Saint-Simon. Personne ne s’arrétait dans l’antichambre la plus proche de la chambre du roi que les valets familiers, et la pharmacie, qui y faisaient chauffer ce qui était nécessaire; on y passait seulement, et vite, d’une porte à l’autre. Les entrées passaient dans les cabinets par la porte de glace qui y donnait de la galerie, qui était toujours fermée, et qui ne s’ouvrait que lorsque on y grattait, et se refermait à l'instant. Les ministres et les secrétaires d'Etat y entraient aussi, et tous se tenaient dans le cabinet qui joignait la galerie. Les princes du sang, ni les princesses filles du roi, n’entraient pas plus avant, à moins que le roi ne les demandât, ce qui n’arrivait guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les
(1) Mémoires, t. I, p. 123.
rf
deux bâtards, M. le duc d'Orléans, le père Tellier, le curé de la paroisse, puis Mareschal, Fagon et les premiers-valets de chambre, quand ils n'étaient pas dans la chambre, se tenaient dans le cabinet du Conseil, qui est entre la chambre du roi et un autre cabinet où étaient les princes et princesses du sang, les entrées et les ministres (1). »
Actuellement, les deux dernières pièces dont parle Saint- Simon, et qu'on nommait l’une le cabinet du Conseil, l’autre le cabinet des Perruques, sont réunies en une seule désignée sous le nom de salle du Conseil; c’est dans la première (la plus rapprochée de la chambre du roi) que se tenait Georges Mareschal, pendant les rares moments où il n’était pas près de son malade, et 11 y couchait. Dans le jour, le duc de Tresmes, premier-gentilhomme de la chambre, gardait la porte de communication des deux pièces, car les courtisans n’entraient plus chez Sa Majesté par la salle des Gardes et les antichambres : ils passaient par la galerie des Glaces et les cabinets du roi.
Mareschal et les autres officiers accédaient à l’appartement royal « par les derrières » : au lieu de se rendre au premier étage en gravissant l’escalier de la reine, ils montaient un « degré dérobé », démoli depuis, qui aboutissait au cabinet actuel des Chasses. Le dimanche 25 août, c’est par là que furent introduits les maîtres de Saint-Côme convoqués par Mareschal, quand ils se présentèrent à deux heures de l’après-midi au château de Versailles. « [ls visitèrent la jambe du roi en présence des chirurgiens et médecins de la Cour, et la trouvèrent toute noire et gangrenée. Surpris de la voir en cet état, ils s’entre-regardèrent en secouant la tête; on jugea par leur contenance qu'il n’y avait plus d'espérance de guérison; ils la pansèrent pourtant avec leurs corrosifs ordinaires, et se retirèrent dans le cabinet du roi pour conférer ensemble (2). » Dans cet entretien, les maîtres décidèrent de faire quelques petites incisions à la jambe du roi pour amener l’écoulement du pus; l'opération, on ne sait pourquoi, fut remise au lendemain (3). |
Quelques heures après le départ des chirurgiens, Louis XIV eut une « absence d’esprit », et comprit la gravité de sa maladie.
(1) Mémoires, t. XII, p. 472.
(2) Journal des Anthoine, p. 59.
(3) Fd:;p: 163:
Ne songeant plus à cacher son état, il demanda l’extrême-onction et reçut ce sacrement avec piété; puis, ayant entretenu ses ministres en particulier, il dit un mot affectueux à chacun des princes. Dans la soirée de ce jour, le marquis de Dangeau, rentré dans son appartement du château de Versailles, commençait ainsi la relation de la maladie de Louis XIV :«Je sors du plus grand, du plus touchant et du plus héroïque spectacle que les hommes puissent jamais voir. »
Le lendemain 26 août, vers dix heures du matin, les maîtres de Saint-Côme revinrent chez le roi pour voir pratiquer sur sa jambe les scarifications résolues la veille. « M. Mareschal fit cette opération en la présence des autres chirurgiens et médecins de la Cour, mais, quoiqu'il fit de profondes incisions dans les chairs mortifiées du bas de la jambe, Sa Majesté n’en ressentit aucune douleur, ce qui lui fit prendre la résolution de faire une seconde opération pour découvrir le fond du mal. Le roi parut aussi insensible à cette seconde opération qu’à la première, et, cependant, M. Mareschal ayant continué de pénétrer jusqu’au vif, le roi s’écria : — « Ah! Mareschal, vous me faites grand mal. » — Cela donnait quelque espérance que la plaie pourrait venir à suppuration; 1l la pansa avec des corrosifs ordinaires et l’enveloppa dans des linges trempés dans de l’eau-de-vie camphrée (1). » De nouvelles scarifications, « faites dans l’aprèsmudi par M. Mareschal en trois endroits différents des premiers, » laissèrent Le roi complètement insensible (2).
En sa relation composée après la mort de Louis XIV, Anthoine reporte au 26 août la consultation des chirurgiens, et au 27 l’opération qui en résulta; 1l s’est trompé d’un jour, car le marquis de Dangeau enregistrait quotidiennement les détails de la maladie, et on lit dans son journal : « Lundi 26 août, après diner et au soir. Il ne s’est rien passé la nuit dernière de considérable. Sur les dix heures du matin, on a pansé la jambe du roi, dans laquelle on lui a donné plusieurs coups de lancette et fait des incisions Jusqu'à l’os; et, comme on a trouvé que la gangrène gagnait jusque-là, 11 n’y a plus eu lieu de douter, même à ceux qui auraient le plus voulu se flatter, qu’elle vient du dedans et qu'on ne peut y apporter aucun remède. »
(1) Journal des Anthoine, p. 65.
L'opération faite par Mareschal était le premier traitement sérieux qu’on eût appliqué au mal du roi; plusieurs mémorialistes la mentionnent, ajoutant que l’amputation du membre atteint de gangrène fut mise en question : « Mareschal, écrit la Beaumelle, donna un coup de lancette; le malade n’en sentit rien et s’évanouit. Les médecins, voyant sa fermeté, proposèrent l’amputation : — « Me sauvera-t-on la vie? » — dit-il. Mareschal répondit qu'il y avait bien peu d’apparence. — « Eh bien, reprit le roi, il est inutile que vous me fassiez souffrir (1). »
Selon Narbonne, Louis XIV se montra plus héroïque; quand les médecins lui eurent annoncé que sa jambe était complètement gangrenée, «il leur répondit de la couper sans crainte, et qu'il se sentait assez de courage pour souffrir cette opération; puis, s’adressant à Mareschal, son premier-chirurgien, homme très habile dans son art, il lui dit : — «Mareschal, n’avez-vous pas là « des rasoirs? coupez! et ne craignez rien. »— Tout le monde fondait en larmes autour de lui (2). »
Pour Jean Buvat, le premier-chirurgien, n’osant pratiquer l’amputation de la jambe malade, fit l’ablation des chairs les plus gangrenées. « M. Mareschal, après avoir enfoncé deux fois sa lancette dans la jambe, et le roi n’en ayant rien senti, …l enfonça plus avant sa lancette, ce qui fit crier le roi, et en fit sortir quantité d’eau rousse et puante, qui fit juger que la partie était gangrenée et fit déterminer cet habile chirurgien à retrancher les chairs vicieuses (3). » Une lettre, adressée de Paris le 30 août à la Gazette de Hollande, donne le motif qui empêcha Mareschal de tenter une opération plus radicale. « Le roi ft appeler M. Mareschal, son premier-chirurgien, et lui montra sa jambe et sa cuisse; on y découvrit la gangrène. On lui fit plusieurs incisions et il n’en sentit rien. On délibéra si on lui couperait la jambe, mais on jugea à propos, dans l’état où il était, de lui épargner la douleur de cette opération, puisqu'on n'était pas certain qu’elle pût lui prolonger ses jours. » Le même journal disait encore : « Sa Majesté n’a point été d'avis
(1) Lettres et Mémoires de Mme de Maintenon, édition de 1789, t. VI, p. 243.
(2) Journal de Pierre Narbonne, commissaire de police de la ville de Versailles, édition LEROI, p. 44.
(8) Journal de la Régence, par Jean BuvaAT, t. I, p. 43.
de se laisser couper la jambe, comme on l’avait proposé, parce que l’effet d’un remède aussi violent était douteux, la gangrène étant moins la cause qu’un accident de la maladie du ro1. »
L'auteur des Mémoires du cardinal Dubois rapporte une scène émouvante qui se serait passée le lundi 26 août entre Louis XIV et Mareschal, « son chirurgien d'affection.» Voyant l’inutilité du martyre qu’il infligeait au roi par ses scarifications, « Mareschal, écrit Paul Lacroix, s'arrêta les yeux pleins de larmes. — « Qu’avez-vous? demanda le roi. Je n'aime pas « qu’on se cache de moi pour pleurer. Le mal est sans remède, je « le vois. À quoi bon ces souffrances? Qu’on me laisse mourir en « repos. Combien de jours pensez-vous que j'aie encore à vivre? € — Jusqu'à mercredi prochain, Sire, dit Mareschal, qui ne put
« cacher plus longtemps au roi la vérité. — Eh bien, done, Je « vais me tenir prêt pour mercredi; de ce moment, Je ne suis « plus roi. »
Cette anecdote est recueillie par Mennechet dans son Histoire de France : « Soyez franc, dit le roi à Mareschal; combien de « Jours ai-je encore à vivre? — Sire, nous pouvons espérer «jusqu’à mercredi. — Voilà donc mon arrêt prononcé pour « mercredi, » — répond le roi sans témoigner la moindre émotion. »
Dès lors, Louis XIV prit ses dispositions dernières, comme s’il eût été certain de ne plus avoir que deux jours d’existence : il pria, vers midi, la duchesse de Ventadour de lui amener le petit dauphin, et il adressa au futur Louis XV des recommandations élevées. Puis, appelant le duc d’Orléans, il convint avec lui des mesures qui suivraient sa mort. Vers midi et demi, il entendit la messe dans sa chambre, et, demandant les cardinaux de Bissy et de Rohan, il leur déclara que, loin de haïr le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, il était fâché de ce qu'il avait cru devoir faire contre lui.
Pour comprendre l’importance de ces paroles, il faut connaître les querelles suscitées par la Constitution Unigenitus; le cardinal de Noailles refusa de se soumettre à cette bulle et fut exilé de la Cour, sous l’influence de Mme de Maintenon et du Père Le Tellier. Tout récemment, le prélat avait supplié Louis XIV de lui accorder une entrevue; or, son retour à
Versailles eût été considéré par les jésuites comme un échec, et par les adversaires de la Constitution comme un triomphe. € Aux derniers mots du roi, Blouin, Fagon, tout baissé et tout courtisan qu'il était, et Mareschal, qui était en vue et assez près du roi, se regardèrent et se demandèrent entre haut et bas si on laisserait mourir le roi sans voir son archevêque, sans marquer par là réconciliation et pardon, que c’était un scandale nécessaire à lever. Le roi, qui les entendit, reprit la parole aussitôt, et déclara que non seulement il ne s’y sentait point de répugnance, mais qu'il le désirait (1). » Mme de Maintenon, le Père Le Tellier et les deux cardinaux eurent l’idée d’acquiescer à ce vœu, sous la condition que l’archevêque de Paris déclarerait accepter la Constitution, et le roi consentit à ce que l’on écrivit au prélat dans ce sens; mais le cardinal de Noailles ne pouvait pas se déjuger ainsi : l’entrevue que Mareschal et Fagon avaient failli lui obtenir ne put avoir lieu.
Quand Louis XIV eut fini de converser avec les cardinaux de Bissy et de Rohan, il appela auprès de son lit les officiers qui se trouvaient dans sa chambre; Georges Mareschal était debout auprès du mourant : |
«— Messieurs, dit le vieux roi, je suis content de vos services; vous m'avez fidèlement servi et avec envie de me plaire. Jesuis fâché de ne pas vous avoir mieux récompensés que j'ai fait; les derniers temps ne me l’ont pas permis. Je vous quitte avec regret. Servez le dauphin avec la même affection que vous m'avez servi; c’est un enfant de cinq ans qui peut essuyer bien. des traverses, car je me souviens d’en avoir beaucoup essuyé pendant mon jeune âge. Je m’en vais, mais l'Etat demeurera toujours; soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Soyez tous unis et d'accord, c’est l’union et la force d’un Etat; et suivez les ordres que mon neveu vous donnera. Il va gouverner le royaume; j'espère qu’il le fera bien. J'espère aussi que vous ferez votre devoir et que vous vous souviendrez quelquefois de moi. »
« À ces dernières paroles, écrit Dangeau, nous sommes tous fondus en larmes, et rien ne peut exprimer les sanglots, l’affliction et le désespoir de tout ce que nous étions. »
(1) SAINT-SIMON, t. XII, p. 479, et Mémoires de Duclos, p. 93.
L’émotion calmée, Louis XIV donna ordre de faire entrer les princesses de sa famille : réunies dans le cabinet des Perruques avec leurs suivantes, elles demandaient à le voir une dernière fois. L'usage voulait que les dames de la Cour témoignassent leur affliction de façon bruyante : une femme qui apprenait la mort de son mari parcourait aussitôt les galeries de Versailles en poussant des hurlements. Admises chez le roi, les princesses ne manquèrent pas d’éclater en plaintes et en sanglots. « Elles n’y ont été qu’un moment, écrit Dangeau, et je ne comprends pas comment le roi a pu résister aux lamentations et aux cris qu’elles ont toutes faits. »
Malgré les fatigues de cette journée, Louis XIV reprit quelques forces dans la soirée, et, quand Mareschal pansa sa jambe, 1l trouva que la gangrène ne faisait aucun progrès; peut-être les scarifications avaient-elles retardé la marche du mal. On en conçut, écrit Dangeau, une lueur d’espérance.
Le lendemain 27 août, l’état du malade fut stationnaire; le roi passa la journée à s’entretenir avec son confesseur et Mme de Maintenon; dans la matinée du 28, comme il faisait demander à nouveau le Père Le Tellier, on crut que son dernier moment était venu. Apercevant dans la glace de sa cheminée deux garçons de la chambre qui sanglotaient : — « Pourquoi pleurez-vous? leur dit Louis XIV. Est-ce que vous m’avez cru immortel?» — D’après Anthoine, qui était précisément garçon de la chambre, c’est en s’adressant à Mme de Maintenon que le roi prononça cette parole célèbre.
Vers onze heures du matin, un médecin de Marseille arrivait à la Cour, prétendant avoir un élixir souverain contre la gangrène; d’après Paul Lacroix, il s’intitulait docteur de la Faculté de Leipsick. « On l’envoya de Mme de Maintenon au père Le Tellier, puis à Fagon, puis au cardinal de Rohan et à Mareschal. Il n'avait reçu partout que des injures et des rebuffades. L’un l’avait traité de vendeur d’orviétan, l’autre de sorcier, celui-là de fou. Mareschal, quoique persuadé que le roi n’avait plus qu'un jour à vivre, demanda à cet Allemand ce qu'il espérait : — «Je possède deux élixirs, répondit celui-ci. Le premier don- « nera de l’appétit au roi qui, depuis une semaine, n’a pris « aucune nourriture; le second ralentira les progrès de la gan- « grène et l’arrêtera peut-être tout à fait. — Je n’ai aucune -
« foi en ce que vous ferez, répondit Mareschal, mais il n’y a « point de risque à tout tenter (1). »
Fagon voulant s’opposer à l’expérience de l’empirique, « ce manant, qui se nommait Lebrun, écrit Saint-Simon, le malmena fort brutalement, dont Fagon, qui avait accoutumé de malmener les autres, et d’en être respecté jusqu’au tremblement, demeura tout abasourdi (2). » Sur le consentement du futur régent, Lebrun donna au roi dix gouttes de sa potion dans trois cuillerées de vin d’Alicante. « Cette drogue, explique Dangeau, est un élixir fait avec le corps d’un animal, de la même manière à peu près qu'on fait les gouttes d'Angleterre avec les crânes d'homme. »
Ce remède de charlatan ranima le roi pendant quelques heures, et Lebrun parlait déjà de guérison; il n’avait pas encore examiné la jambe du roi, et son assurance se changea en découragement quand le premier-chirurgien la lui eut montrée «M. Mareschal, écrit Anthoine, la fit voir au médecin de Marseille, qui fut bien surpris de la voir entièrement gangrenée et mortfiée jusqu’au genou; ce qui fit juger que, quelque excellent remède que ce fût, il ne pouvait pas guérir un si grand mal. L'effet néanmoins qu'il avait produit donnait quelque espérance, et, comme on passe aisément d’une extrémité à l’autre, le bruit se répandit dans Paris que Sa Majesté était hors de danger (3).»
La journée du 29 août, pendant laquelle le roi prit à plusieurs reprises le remède de Lebrun, fut assez bonne; le malade put manger vers sept heures du soir deux biscuits trempés dans du vin, et, comme il ne s’alimentait plus depuis quelques jours, la Cour se reprit à espérer. Mais, à dix heures et demie, quand Mareschal leva l'appareil pour panser la jambe royale, «il trouva malheureusement que la gangrène était dans tout le pied, qu’elle avait gagné le genou et que la cuisse était enflée. » C'était la fin.
Pendant la journée du 30, Louis XIV demeura dans un assoupissement presque continuel, et Lebrun l’abandonna, disant qu’il était venu trop tard. Mareschal ne quittait pas le chevet du mourant, épiant ses désirs; plusieurs fois 1l dut faire appeler
(1) Mémoires du cardinal Dubois, t. III, p. 180.
(2) Mémoires, t. XII, p. 486.
(3) Journal des Anthoine, p. 71.
le confesseur de Sa Majesté. « Il n’y eut dans la chambre, dit Saint-Simon, que les valets les plus indispensables pour le service et la médecine, Mme de Maintenon et quelques apparitions du père Le Tellier, que Blouin ou Mareschal envoyaient chercher (1). » Mme de Maintenon avait soigné le roi avec dévouement; vers cinq heures, le voyant sans connaissance, elle partit pour le couvent de Saint-Cyr.
Le soir, quand Mareschal pansa Louis XIV, « il trouva sa jambe aussi pourrie que s’il y avait six mois qu’il fût mort, écrit Dangeau, et l’enflure de la gangrène au genou et dans toute la cuisse; cependant, ajoute le mémorialiste, le prince est né avec une constitution si bonne et un tempérament si fort qu’il combat encore contre la mort. »
Le lendemain 31 août, l’état général du roi parut d’abord plus satisfaisant, et, à la nouvelle de cette amélioration apparente, Mme de Maintenon revint à la hâte pour adresser un dernier adieu au mourant : le trouvant sans parole, sans connaissance et sans mouvement, « elle s’en retourna aussitôt très affligée. » Anthoine, à qui l’on doit ces détails, est en contradiction avec Saint-Simon et Dangeau : tous deux affrment que Mme de Maintenon ne revit plus le roi. Au reste, Dangeau ne signale pas la légère amélioration qui aurait amené cette visite, et, d’après lui, l’agonie de Louis XIV commença dès la veille.
Dans l’après-midi, la duchesse du Maine eut l’idée bizarre de faire prendre au roi un remède inventé par l’abbé Aignan pour guérir la petite vérole, et personne ne s’y opposa. « Les médecins consentirent à tout, dit Saint-Simon, parce qu'il n’y avait plus d'espérance (2). » À dix heures du soir, on récita les prières des agonisants : Louis XIV parut se réveiller, répétant machinalement ces prières avec les aumôniers, puis ül prononça quelques paroles pieuses et retomba dans son assoupissement. |
«Le dimanche premier septembre 1715, vers les cinq heures du matin, écrit Antoine, le roi perdit absolument toute apparence de vie, excepté la respiration. En cet état, le sieur Mareschal débanda la jambe du prince mourant, en présence de toute
(1) SAINT-SIMON, t. XII, p. 491, et t, XIII, p. 180. Cet XIL:p. 402
la médecine et de plusieurs autres personnes distinguées, entre lesquelles était M. le maréchal de Villeroy. La jambe et la cuisse de Sa Majesté furent trouvées entièrement gangrenées, et on jugeait bien que ce mal avait gagné les parties intérieures et qu'il allait bientôt achever d’enlever le sujet auquel il était attaché; en effet, deux heures après, la nature faisant un dernier effort, le roi tomba dans l’agonie, qui dura encore deux autres heures et finit à huit heures et demi quart du matin par quelques petits soupirs et deux hoquets, sans aucune agitation ni convulsion. »
Le Roi-Soleil était mort.
Dans les Mémoires du cardinal Dubois, Paul Lacroix attribue à Louis XIV une fin plus dramatique : « Le premier septembre, la gangrène ayant gagné le cœur, Pagonie du roi commença par d’horribles douleurs. « Il me semble, disaitl, qu'il s’opère en « moi une grande révolution. — Sire, répondit Fagon, cette « crise sera peut-être heureuse. — Non, mes nerfs se contrac- «tent et se retirent. C’est aujourd’hui mercredi, monsieur « Mareschal? — Oui, Sire. — Mon père, dit Louis XIV, un « De Profundis, s’il vous plait.» — Une angoisse convulsive termina l’agonie. Mareschal posa la main sur le cœur de Louis XIV, les prêtres s’arrêtèrent un moment, et le eri de «le rot est mort» retentit dans tout Versailles (1).
Cette scène, complètement inventée, montre quelle confiance on doit avoir en de tels mémoires; un regard sur le calendrier de 1715 eût montré à Paul Lacroix que le 1* septembre était un dimanche et non un mercredi : il réalise de façon maladroite la prophétie mise dans la bouche de Mareschal le lundi 26 août. Et la suite de son récit mérite sans doute la même créance : « Le bruit de la mort du roi, fait-il dire au futur cardinal Dubois, me poussa dans la chambre où il venait d’expirer; Fagon et Mareschal examinaient le cadavre. — « Voyez, « disait Fagon, l’élixir était un poison. — Ne valait-il pas « mieux laisser faire la maladie? » reprit Mareschal. »
Louis XIV rendit l’âme sans aucun effort, «comme une chandelle qui s'éteint, » écrit Dangeau. Réglant les affaires de l'Etat, adressant des adieux aux princes et aux officiers qui
(1) Mémoires du cardinal Dubois, t. IT, p. 182.
lentouraient, il montra pendant ses derniers jours une inaltérable sérénité. Les médecins, qui veulent tout expliquer, prétendirent trouver dans la maladie elle-même la cause de cette tranquillité : la gangrène, affirmèrent-ils, endort les douleurs du cœur et les agitations de l'esprit (1). Pour l’histoire, qui ne se contente pas de pareilles hypothèses médicales, Louis XIV se montra dans le dernier acte de sa vie publique ce qu’il fut dans les autres, un grand roi.
Pendant que le duc d'Orléans et les princes allaient saluer le petit dauphin du titre de Majesté, Georges Mareschal rendait à Louis XIV les derniers services : « Aussitôt qu’il fut expiré, écrit Anthoine, M. Mareschal, aidé des garçons de la chambre, tira Le corps du lit pour le changer de linge et le mettre sur son séant dans le même fit, afin qu'il pût être vu à découvert de tout le monde tout ce jour.» D’après Jean Buvat, le premierchirurgien mit un crucifix entre les mains jointes du roi, et, pour lui tenir la bouche fermée, 1l lui plaça sous le menton un bandeau « qui était attaché des deux côtés à son bonnet de nuit (2) ». C’est dans cette position que les courtisans virent le cadavre à partir de midi.
Le lendemain 2 septembre eut lieu la cérémonie de « l’ouverture ». Les officiers de la chambre et de la garde-robe portèrent le corps du roi dans la grande antichambre de son appartement et le déposèrent sur une table, sans doute celle où Sa Majesté mangeait « à son grand couvert ». Le duc d'Orléans avait désigné le duc d’Elbeuf et le maréchal de Montesquiou pour présider à l’autopsie; le duc de Tresmes, premier-gentilhomme de la chambre, et le marquis de Maillebois, l’un des maîtres de la garde-robe, y assistaient aussi, par une obligation de leurs charges. Le premier-médecin Fagon se tenait auprès du corps, ayant derrière lui, outre la maison médicale de Sa Majesté, deux docteurs de la Faculté de Paris, députés par le doyen suivant la coutume.
Quand les assistants furent placés, les deux premiers-chirurgiens du roi, Georges et Louis Mareschal, aidés de leurs subordonnés et de deux maîtres délégués par la Communauté de Saint-Côme, comme c'était également l’usage, dépouillèrent
(1) SAINT-SIMON, t. XIII, p. 176.
(2) Journal de la Régence, t. I, p. 47.