‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 61 sur 182 · PAC LT · texte numérisé non relu

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le corps du roi de ses vêtements de parade, et le recouvrirent d’un drap qui le cachait entièrement. Puis, Georges Mareschal, remplissant auprès de Louis XIV un dernier devoir de son emploi, fit lui-même « louverture ».

Il souleva le linge posé sur la tête, et, sciant le crâne, mit à nu le cerveau;"plaçant ensuite une serviette sur la partie examinée, il ouvrit la poitrine et en sépara les divers organes. Passant au ventre, il en retira les intestins, dont la longueur fut mesurée; enfin, il sectionna la jambe gangrenée pour en permettre l’étude. A'mesure que le premier-chirurgien disséquait les différentes parties rencontrées par son scalpel, le premiermédecin « faisait le discours », c’est-à-dire émettait les remarques devant figurer; au’ procès-verbal : dans cette circonstance s0lennelle, Fagon affirmait une fois de plus la prédominance de la médecine sur la chirurgie. |

L’autopsie terminée, les médecins procédèrent à la rédaction du procès-verbal : « Par louverture du corps du roi qui fut faite par Mareschal, son premier-chirurgien, avec l'assistance et la cérémonie accoutumée, écrit Saint-Simon, on lui trouva toutes parties si entières, si saines, et tout si parfaitement conformé, qu’on jugea qu’il aurait vécu plus d’un siècle sans Îles fautes dont il a été parlé, qui lui mirent la gangrène dans le sang. On lui trouva aussi la capacité de l’estomac et des intestins double au moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui était cause qu’il était si grand mangeur et si égal (1). »

Mathieu Marais dit aussi que le roi était « d’une construction à pouvoir vivre cent ans (2) ». Toutefois, le procès-verbal d’autopsie, inséré dans le Journal des Anthoine, est muet sur les éléments de cette opinion.

Le 2 septembre 1715, le corps du roi Louis XIV, surnommé « le grand » pour ses rares vertus, a été ouvert par M. Mareschal, premier-chirurgien du roi, en présence des médecins et chirurgiens du roi et autres personnes nommées par M. le duc d'Orléans pour y être présents. On a trouvé l'extérieur du côté gauche gangrené depuis l’extrémité du pied jusqu’au haut de la tête, l’épiderme se levant de tous côtés, moins le droit que le gauche; le ventre extrêmement

(4) SAINT-SIMON, t. XII, p. 493.

(2) Journal, t. I, p. 197.

tendu, très bouffñ; les intestins bien altérés, avec inflammation, surtout ceux du côté gauche; le gros intestin d’une dilatation extraordinaire. Les reins étaient assez ordinaires et naturels, mais dans le gauche s’était trouvée une petite pierre comme Île roi en avait jeté plusieurs fois sans douleur, étant en santé. Le foie, la rate et lestomac étaient dans l’état naturel, tant dans les extrémités que lintérieur; les poumons, ainsi que la poitrine, dans l’état naturel; le cœur très beau, d’une grosseur ordinaire; extrémité des vaisseaux devenue -osseuse; tous les muscles de la gorge tout gangrenés. A l'ouverture de la tête, la dure-mère s’est trouvée adhérente au crâne et la pie-mère était tachée de trois taches noires, le long de la faulx; le cerveau très bien dans son état naturel tant au dedans qu’au dehors. On s’est aperçu que l’intérieur de la cuisse gauche, où le mal du roi a commencé, était tout gangrené dans toutes les parties; tout le sang, dans tous les vaisseaux, a paru d’une dissolution totale et en très petite quantité.

Fait à Versailles, ce 2 septembre 1715 (1).

Mareschal laissa signer les médecins présents à la cérémonie avant de le faire lui-même, mais il protesta certainement contre cette subordination du premier-chirurgien aux docteurs; plus tard, un de ses successeurs, M. de la Martinière, pratiquant en 1748 l'ouverture de la petite Madame, fille du dauphin, refusa de signer le procès-verbal, prétendant que son nom devait suivre immédiatement celui du premier-médecin; et, cet ordre n'étant pas adopté, aucun chirurgien ne mit sa signature au bas du document.

Quand le procès-verbal de l’autopsie de Louis XIV fut clos, les médecins se retirèrent, laissant Mareschal procéder à l’embaumement du corps. Le premier-apothicaire du roi avait composé une poudre faite de vingt-six espèces de plantes aromatiques, et une autre où entraient douze sortes degommes odorantes,« capables de conserver les corps des siècles entiers. » Il apportait également un vase contenant de l’huile de laurier, du styrax liquide et du baume de copahu.

Mareschal, remplissant de poudre balsamique le cœur de Louis XIV, déposa ce viscère dans une boîte de plomb qu’il enferma dans un coffret de « bois incorruptible », et celui-ci fut placé dans un reliquaire d'argent (2); puis le chirurgien mit

(1) Journal des Anthoine, p. 77.

(2) Journal de la Régence, par Jean BUvVAT, t. I, p. 48.

dans trois enveloppes semblables les « entrailles » royales, et par ce mot on doit entendre non seulement les intestins, mais tous les organes retirés du cadavre au moment de l’ouverture:; des lits de poudre aromatique, régulièrement disposés, les isolaient les uns des autres. Par la volonté du roi, le premier reliquaire devait être porté à la chapelle des jésuites de la rue Saint-Antoine (1) et le second à Notre-Dame. Le duc de Tresmes prenant alors la tête du roi pour la maintenir, comme le voulait le cérémonial, Mareschal bourra le crâne de poudres et d’étoupes: il en fit autant pour le tronc, et, ouvrant les quatre membres du cadavre,«de façon à ce que les parties ainsi tailladées, écrit Dionis, ressemblassent aux hauts-de-chausses des Suisses (2), » il y mit les mêmes ingrédients. A l’aide d’un pinceau, il enduisit tout le corps du baume préparé par le premier-apothicaire; enfin, ceignant les membres, le tronc et la tête de bandelettes de toile, il plaça le cadavre « ainsi emmailloté » dans une grande toile cirée. Quand le premier-chirurgien, liant fortement cette étoffe (comme un ballot qu’on voudrait mettre aux messageries, explique encore Dionis), eut enveloppé le corps d’un linceul, son rôle prit fin; ce furent le duc de Tresmes etle marquis de Maillebois, aidés par les officiers de la chambre, qui déposèrent le roi dans son double cercueil.

De nombreux poëtes satiriques chansonnèrent la mort de Louis XIV; les adversaires de la Constitution Unigenitus et des Jésuites se félicitaient de l’entêtement de Fagon :

Mettez Le Tellier in pace; Que Fagon soit récompensé :

Il a le royaume sauvé...

Sans cet ignorant médecin

Qui de Louis fut l’assassin, Nos maux auraient duré sans fin (3).

Ou bien 1ls bénissaient le « coup de la médecine », que Mareschal et Fagon ne purent détourner, et qui enlevait à la fameuse bulle son plus puissant protecteur : je

Le Tellier triomphait déjà, Le mal allait prendre racine, Rome chantait allelura,

(1) Aujourd’hui la paroisse Saint-Paul-Saint-Louis. (2) DionIs, Cours d'opérations de chirurgie, p. 874. (3) GAIGNIÈRES, Bibliothèque nationale, ms. 12695, p. 15.

Sans un coup de la médecine’ Contre Mareschal et Fagon Qui perd la Constitution (1).

Et, quand le roi eut été transporté à Saint-Denis, ses détracteurs, faisant allusion aux préparations de Mareschal, chantérent :

À Saint-Denis comme à Versailles, Il est sans cœur et sans entrailles.

Loin de partager cette joie inconvenante, le premier-chirurgien de Louis XIV répétait avec tous les officiers de la Cour : « Nous avons perdu un grand roi et un bon maître (2). »

(1) GAIGNIÈRES, Bibliothèque nationale, mea 12695, p. 15. (2) Journal des Anthoine, p. 2.

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