LE GENTILHOMME ORDINAIRE DU ROI
particulières : pour en citer deux entre autres, ils tenaient sur les fonts baptismaux les enfants dont leur maître voulait être le parrain, et portaient les fils de France à leur dernière demeure.
A la guerre, les ordinaires servaient d'aides de camp, suivant le roi quand il montait à cheval, courant annoncer le succès de ses armes ou conduisant aux places fortes les prisonniers de marque; quelquefois encore, on les chargeait d'établir Îles troupes dans leurs quartiers d’hiver. Pendant la minorité de Louis XV, Louis Mareschal n’eut jamais à remplir ces fonctions militaires, et il fut plutôt le gentilhomme ordinaire du régent que celui de l’enfant-ro1.
Les plus célèbres parmi les gentilshommes furent Charles d'Albert, qui devint duc de Luynes et connétable de France, et les maréchaux de Toiras et de Marcillac. Vers la fin du dix-septième siècle, les noms des poètes Jean et Louis Racine, et celui de Pierre Corneille, capitaine de cavalerie, fils du grand Corneille, figurèrent sur la liste des ordinaires; plus tard, on devait y lire celui de Voltaire. Du temps de Louis Mareschal, les plus connus étaient M. de Liboy, qui remplissait les missions de confiance; M. de la Buissière, que Louis XIV nomma gouverneur d’un de ses fils légitimés (1); M. de Charmoy, le roi de la mode, surnommé milord Colifichet (2); enfin M. de la Faye, poète élégant, aimable et spirituel, qui fut reçu à l’Académie française en 1730.
Les gentilshommes ordinaires étaient dispensés de la formalité dispendieuse du serment (3), jouissaient des privilèges des « commensaux » (4), avaient « bouche à Cour » à la table des maîtres d'hôtel et touchaient deux mille livres (soit huit mille francs) pour leurs six mois de service. Bien que leur titre paraisse aujourd’hui plus flatteur que celui des maîtres d'hôtel du roi, ils exerçaient des fonctions moins enviées que ces derniers. Aussi le prix de leur charge ne dépassait guère cinquante mille livres, tandis que celui de l'office de maitre d'hôtel s'élevait à plus du double. Il n’existait d’ailleurs aucune pré-
(1) Le comte de Vermandois, fils de Mlle de la Vallière.
(2) Une chanson le nomme « petit souverain des ruelles et héros de la franfreluche ».
(3) La prestation du serment donnait lieu, pour les autres officiers, à une distribution obligatoire de gratifications importantes.
(4) Toutefois, ils ne sont pas comptés en 1719 sur la liste de ces officiers.
séance entre les titulaires de ces différents emplois, « qui passaient suivant leur rang d'ancienneté (1). »
. A la fin du règne de Louis XIV, Pétiquette comportait quatre sortes d’ «entrées » :
1° Les « grandes entrées », permettant de pénétrer le matin dans la chambre du roi, lorsqu'il était encore au lit, et d’assister le soir à son coucher : elles étaient réservées aux princes, à quelques grands officiers, au premier-valet de chambre, au premier-médecin et au premier-chirurgien:;
2° Les « premières entrées », moyennant lesquelles on accédait chez le roi quand Sa Majesté avait revêtu sa robe de chambre : quelques charges les donnaient, mais Louis XIV les accordait souvent par brevet spécial;
3° Les « entrées de la chambre », autorisant les officiers de la chambre, ainsi que les personnes de distinction présentées par le premier-gentilhomme, à franchir le seuil de la porte quand Sa Majesté avait mis sa perruque, et d'assister à la toilette royale avant que les courtisans n’entrassent en foule;
4° L’« entrée du cabinet », possédée par les princes du sang, les cardinaux, les premiers-officiers du roi (dont le premierchirurgien) et les gentilshommes ordinaires, grâce à laquelle ils attendaient dans le cabinet du Conseil que Sa Majesté revint de la chasse ou de la promenade.
Les plus appréciées étaient les grandes entrées et l’entrée du cabinet, car, pour obtenir une faveur de Louis XIV, il fallait pouvoir lui parler en particulier : Georges et Louis Mareschal les possédaient en leur qualité de premiers-chirurgiens (2). Mais le survivancier projetait de vendre son emploi : comme la charge de gentilhomme ordinaire ne lui conférait que les entrées de la chambre et du cabinet, il demanda et obtint la concession perpétuelle de toutes celles dont 1l jouissait déjà (3).
Dès que Louis XV eut atteint sa huitième année, le cérémonial de la Cour fut repris, et le grand lever eut lieu comme sous
(1) Mémoires de Luynes.
(2) Etat de la France, passim; SAINT-SIMoN t. XIV, p. 362; t. XX, p. 354. — DANGEAU, t. XVII, p. 62 (note de Saint-Simon). Bibliothèque nationale, ms. Clairambaut, 814, p. 861 : « Les survivanciers tiennent rang avec les titulaires du jour qu’il leur aura été permis de servir de la vie même du titulaire. » Louis Mareschal, ayant reçu cette permission dans son brevet de nomination, possédait les
mêmes « entrées » que son père.
(3) Voir à |’ Appendice n° 5 le brevet du 6 mai 1716.