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UNE PLAISANTERIE DU PETIT ROI

Après leur examen, les médecins et chirurgiens dressèrent un procès-verbal constatant le parfait état du roi, et, le 15 février, Mme de Ventadour remit le petit Louis XV au maréchal de Villeroy, son gouverneur.

Si Villeroy fut pour le prince un déplorable éducateur, il veilla sur sa santé avec sollicitude. Quelques mois après son entrée en fonctions, le gouverneur eut une singulière alerte. Le 13 août 1717, le roi venait de se coucher : au moment où les princes et les courtisans se retiraient en lui souhaitant le bonsoir, il fit par espièglerie un saut de carpe dans son lit et, calculant mal son élan, s’élançca hors des couvertures, la tête la première (1). Heureusement, dit la princesse Palatine (2), un valet de chambre, le voyant tomber, se jeta rapidement à terre : rebondissant sur le corps du valet, Louis XV alla rouler sous le lit et y resta sans mouvement. Villeroy, Poirier et Mareschal, affolés, se précipitaient pour le relever, quand un rire Joyeux les rassura : le roi avait fait le mort pour les effrayer, et il sortit à quatre pattes de sa cachette. L’enfant eut beau protester qu'il ne ressentait aucun mal, qu’il s'était seulement écorché la main, le gouverneur donna ordre à Mareschal de visiter son corps avec soin. Le premier-chirurgien n'y vit effectivement aucune trace de blessure, mais, pour plus de sûreté, il envoya chercher de l’esprit-de-vin et frictionna le petit roi : Sa Majesté s’endormit ensuite paisiblement. Villeroy goûta peu la plaisanterie; pour en éviter le retour, il fit entourer de filets le lit royal.

Le premier-médecin Poirier occupa peu de temps son poste : il mourut presque subitement le 30 avril 1718. Comme les anciens compétiteurs de son emploi renouvelaient leurs intrigues, le régent déclara qu'il ne se mêlerait pas du nouveau choix, laissant au duc du Maine et au maréchal-gouverneur le soin de donner la place au plus digne. Toutefois 1l excluait encore, pour les mêmes raisons qu’en 1715, Chirac et Boudin. La succession de Poirier fut accordée au docteur J.-B. Dodart. Dès 1693, le nouvel archiâtre avait reçu la charge de « médecin de la suite de la Cour »; en 1701, le duc d'Orléans, père du régent, le prit comme premier-médecin, et cet honneur lui fit obtenir

(1) Gazette de Hollande, 16 août 1717.

(2) Edition BRUNET, t. I, p. 312. se

plus tard le même emploi auprès du duc de Bretagne d’abord, des ducs de Bourgogne et de Berry ensuite. « C'était, dit Saint-Simon, un fort honnête homme, de mœurs bonnes et douces, éloigné de manèges et d’intrigues, d’esprit et de capacité fort médiocres, et modeste. Il était fils d’un très savant et fort saint homme, qui avait été médecin du prince et de la princesse de Conti-Martinozzi, et qui l'était demeuré, jusqu’à sa mort, de la princesse de Conti, fille du roi. Mme la princesse de Conti, qui avait en lui toute confiance, indépendamment de celle de sa santé, et qui ne faisait presque que de le perdre, porta fort son fils à la place de premier-médecin (1). »

Mareschal apprit ce choix avec satisfaction : il connaissait de longue date le nouvel élu. Son beau-frère Roger, chirurgien des princes de Conti, avait longtemps habité avec Dodart père l’hôtel de la rue des Poulies. Mareschal lui-même, faisant en 1683 l'intérim de Roger, rencontrait le futur premier-médecin au domicile paternel : à cette époque, âgé d’environ vingt ans, J.-B. Dodart suivait les cours de la Faculté. Le nouvel archiâtre exerça la charge jusqu’en 1730 : pendant ces douze années, malgré les grandes luttes qui divisèrent leurs deux professions, le premier-médecin et le premier-chirurgien vécurent à la Cour dans une parfaite intelligence.

Ce fut peu après le remplacement de Poirier que Mareschal s’associa la Peyronie, en lui faisant obtenir le titre de premierchirurgien du roi survivancier, au lieu et place de son fils Louis.

Se fortifiant chaque jour, le jeune roi tenait en haleine ses officiers de santé par les accidents les plus imprévus. En 1720, c’est le premier-chirurgien Mareschal qui s'inquiète pour une chute de Sa Majesté. Le régent avait proposé au petit Louis XV de prendre le château de la Muette (2) comme maison de campagne : « Le roi en fut ravi, écrit Saint-Simon. Il crut avoir quelque chose personnellement à lui, et se fit un plaisir d’y aller, d’en avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s’y amuser de ce qui divertit à cet âge. » Son précepteur, l’évêque

(1) Mémoires, t. XV, p. 454.

(2) Le château de la Muette, d’abord rendez-vous de chasse de Charles IX, fut

vendu par Fleuriau d’Armenonville à la duchesse de Berry qui l’habita jusqu’à sa mort en 1719.

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