L'ACCIDENT DE
Fleury, qu'on appelait suivant l’usage M. de Fréjus, du nom
de son ancien évêché, imagina de le faire travailler en ce château, pour compenser par une promenade l’ennui de l’étude. Le 15 novembre 1720, il se rendit à la Muette avec son royal élève, pour y consacrer la matinée aux mathématiques et à la géographie.
A onze heures, Louis XV se préparait à regagner les Tuileries en carrosse et mettait lui-même son ceinturon dans l'escalier, quand, le pied lui glissant, il tomba la tête en avant (1). À ses côtés se tenaient le grand écuyer et « l’aide de quartier »; manquant de présence d'esprit, le prince Charles de Lorraine et son subalterne ne songèrent pas à retenir le roi (2). On le releva, on s’empressa autour de lui; sa figure était couverte de sang. Appelé en hâte par M. de Fréjus, Mareschal ne constata aucune blessure grave : une bosse au font, une écorchure sous l’un des yeux et quelques meurtrissures attestaient seules la violence de la chute. Les médecins des Tuileries, accourus avec Villeroy, voulaient que Sa Majesté fût saignée, suivant la coutume en cas de choc à la tête : le premier-chirurgien trouva sans doute cette opération inutile, car Villeroy s'y opposa. Malgré la théorie de la prédominance de la médecine sur la chirurgie, Mareschal était fort écouté à la Cour, surtout par le duc de Villeroy qui lui devait la vie, et, presque seul de son temps, le premier-chirurgien n’approuvait pas aveuglément la saignée. Ses compresses guérirent bientôt les écorchures de l'enfant. « L'abbé Alary, qui est employé dans l'éducation du roi, raconte peu après Mathieu Marais, lui a dit en travaillant qu’il aurait dû consentir à se faire saigner pour sa chute. Le roi lui a répondu : — « Je n'ai jamais été saigné, J'ai les vaisseaux roulants, et puis cette saignée aurait bien fait du bruit dans Paris (3). » | 1
La nouvelle de l’accident se répandit rapidement : elle jeta tout le monde, disent les Mémoires de la Régence, dans des inquiétudes étranges. Marais écrivit le jour même : « Le roi étant à la Muette, au bois de Boulogne, est tombé dans l’escalier et s’est blessé au-dessous de l'œil; ce n’est rien, Dieu
(1) Gazette de Hollande, 17 novembre 1720.
(2) MATHIEU Marais, t. I, p. 492.
(3) Journal, t. Ï, p. 492. ..
merci. La France a grand besoin que Dieu le conserve (1). » En 1721, c’est à Dodart de s’effrayer : on avait apporté au petit roi plusieurs morceaux de verre taillé : l’un d’eux, orné de son portrait, lui plut particulièrement; il le mit dans sa bouche pour en admirer un autre, tant et si bien qu'il avala le premier. On courut chercher Dodart, qui prescrivit une purgation. Mais le verre taillé pouvait produire de graves désordres dans l'intestin royal; aussi avec quelle inquiétude le premiermédecin interrogeait-1l la chaise percée de Sa Majesté, sous l'œil anxieux du maréchal de Villeroy! Deux longs jours se passèrent; enfin Dodart aperçut l’image de son maître, et toute la Cour poussa un soupir de soulagement. Le premier-médecin eut le fameux verre taillé « pour ses profits au bassin (2) »:1l l'avait bien gagné.
jt Une autre fois, la même année, le chat favori du roi lui lançait un coup de griffe : bien que le cas fût chirurgical, Mareschal eut peu à intervenir. « M. le maréchal de Villeroy ayant remarqué une égratignure au nez du roi, écrit Jean Buvat, lui demanda d’où cela provenait. Le roi Lui dit : — «C’est mon chat «€ qui, en badinant, m’a donné de sa patte. — Quoi! dit le maré- « chal apostrophant le chat, tu es bien insolent d’avoir blessé ton « maître qui te fait tant de caresses. — Or çà, dit le roi, mon « grand-papa,ne savez-vous pas bien que mon chat n’aime pas « plus les remontrances que mon oncle le régent?» — Ce qui fit rire le maréchal et tous ceux qui ouirent la réplique du roi (3). » Louis XV, entré dans sa douzième année, demeurait très enfant; cependant Marais donne une preuve particulière de sa précocité physique : « Le roi a eu un mal fort plaisant et qu’il n'avait pas encore senti : il s’est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait confidence à un de ses valets de chambre, qui lui a dit que cette maladie était un signe de santé. Il en a voulu parler à Mareschal, son premier-chirurgien, qui lui à répondu que ce mal-là n’affligerait personne, et qu’à son âge il ne s’en plaindrait pas. On appelle cela en plaisantant « le mal du roi », comme on disait de la fistule du feu roi, qui ne s’appelle
(1) Journal, t. I, p. 484.
(2) Journal du marquis de Calvière (portraits intéressants du dix-huitième siècle, par les GONCOURT).
(3) Journal de la Régence, t. II, p. 257.
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