‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 75 sur 182 · LE « MAL DU ROI · texte numérisé non relu

LE « MAL DU ROI

point autrement et à la Cour et à la ville que le mal du roi, encore aujourd’hui (1). »

L'apparition de la puberté fut avancée chez le roi par les exercices du corps auxquels il se livrait : dès le 8 mai 1720, le régent l’autorisait à monter à cheval, et Louis XV s’en vint galoper à la Muette; peu après, il apprit à ürer. Depuis longtemps, il passait ses heures libres à jouer au volant, à la marelle Ou à la queue du loup sur la terrasse des Tuileries ; dans ces jeux, il avait pour partenaires les jeunes fils des principaux courtisans, et même des hommes faits, comme le marquis de Calvière. D’autres fois, Louis XV courait dans les jardins avec son petit Hussard, son petit Indien et son petit Suisse. Dodart recommandait la marche au jeune roi; aussi le fit-on chasser de bonne heure. Le 10 octobre 1720, la Gazette de Hollande apprend à ses lecteurs que Sa Majesté a « chassé et vendangé à la Muette ». Au moral, disent les contemporains, Louis XV était un enfant vaniteux, emporté, volontaire et malicieux; à ce moment-là, ces défauts importaient peu à la France, toute à la joie de le voir se fortifier.

En 1721, une nouvelle jeta partout la consternation : le roi venait de tomber malade. Il ne faudrait pas voir dans ce trouble du pays à chaque indisposition du Jeune prince une pure affaire de sentiment : Louis XV mourant avant la naissance d’un dauphin, la guerre civile se déchainait en France et l’Europe s’embrasait de nouveau. On envisageait depuis longtemps l'hypothèse : les uns, s'appuyant sur le traité d’Utrecht, se seraient groupés autour du régent, proclamé roi de France; les autres, plus nombreux, auraient, par haine du duc d'Orléans. rappelé le roi d’Espagne Philippe V sur le trône de ses pères. Le pays, qui se relevait à peine des désastreuses guerres de Louis XIV, éprouvait un extrême besoin de repos : on comprend quel intérêt le peuple prenait à la santé de son roi.

Le jeudi 31 juillet, le petit Louis XV, à son réveil, se sentit mal à la tête et à la gorge : ce jour-là, fête de saint Germain l’Auxerrois, le clergé de la paroisse de ce nom devait célébrer une messe solennelle à la chapelle des Tuileries: malgré son malaise, le roi voulut y assister. Au moment où on lui présen-

(1) Journal, t. II, p. 88.

tait l’encens, il s’évanouit. Transporté dans sa chambre, il reprit bientôt connaissance et put absorber un peu de bouillon; mais, à trois heures de l’après-midi, souffrant de plus violents maux de tête et de gorge, il dut s’aliter. Un lavement qu’on lui administra vers quatre heures ne lui apporta pas de soulasement, et, le soir, 1l fut pris d’une fièvre intense. A la fin de l'après-midi, le maréchal de Villeroy dépêchait des gentilshommes ordinaires au régent, qui se trouvait à Saint-Cloud avec sa mère, et au duc de Bourbon, alors à Chantilly. La princesse Palatine écrivait le même jour : « Le duc de Villeroy m’annonce que le roi a eu mal à la tête ce matin à dix heures, et qu’à trois heures le mal n'avait pas disparu. Je suis très inquiète. Je n'ai jamais vu cet enfant plus en beauté que dimanche dernier : c’est le plus bel enfant qu’on ait jamais vu; ce serait vraiment dommage qu’il eût la petite vérole (1). »

Le soir,la duchesse de Ventadour accourut au chevet du reï, pour passer la nuit près de lui. Le maréchal de Villeroy; le: duc de Mortemart, premier-gentilhomme de la chambre; le: duc de la Rocheguyon, grand maître de la garde-robe en survivance; le premier-médecin Dodart; le premier-valet de chambre Bachelier et deux garçons de la chambre veillèrent aussi le petit malade. Arrivés à minuit, le duc de Bourbon et le. régent s’effrayèrent de trouver une telle réunion auprès du lit royal. Mais, Dodart assurant qu’il n’y avait aucune médication à tenter avant le lendemain, le régent se retira dans son appartement des Tuileries; M. le Duc ne voulut pas quitter le roi.

Le 1er août, à dix heures, Louis XV eut un redoublement de fièvre, et ses urines, jusque-là « fort libres » (2), parurent € plus crues ». Saint-Simon, qui vint au château vers midi, dépeint la consternation de la Cour : « J’avais les grandes entrées; ainsi j’entrai dans la chambre du roi. Je la trouvai fort vide, M. le duc d'Orléans, assis au coin de la cheminée, fort esseulé et fort triste. Je m’approchai de lui un moment, puis j’allai au lit du roi. Dans ce moment, Boulduc, un de ses apothicaires, lui présentait quelque chose à prendre. La duchesse de la Ferté, qui, par la duchesse de Ventadour, sa sœur, avait toutes

(1) Edition JœGté, t. III, p. 103. (Voir ci-contre le portrait de Louis XV enfant» . par Rigaud.) (2) Relation de la maladie du roi, faite par le premier-médecin DoparrT, 1721.

les entrées comme marraine du roi, était sur les épaules de Boulduc, et, s'étant tournée pour voir qui approchait, elle me vit et tout aussitôt me dit entre haut et bas : — « Il est empoisonné, il est empoisonné. — Taisez-vous donc, Madame, lui répondis-je; cela est horrible (1)! »

Dodart, premier-médecin; Boudin, médecin ordinaire; Helvétius, survivancier de Boudin; Terray et Falconet le père, médecins consultants de Sa Majesté, se réunirent pour décider le traitement du roi; déroutés par sa maladie, ils ordonnèrent à tout hasard une saignée au bras. Le petit roi n’avait pas encore reçu de coup de lancette : on craignait qu’il n’appréhendât cette première piqûre; mais son gouverneur Villeroy, qui exerçait une grande influence sur lui, fit appel à « sa raison et à son courage » : contre toute attente, Louis XV se décida facilement à se laisser saigner (2), malgré « ses vaisseaux roulants ».— « M. Mareschal, écrit le Mercure de France, fit cette opération avec l’habileté qu’on lui connaît et tira deux petites palettes de sang (3). » Le liquide sorti du bras royal, ajoute la Gazette de Hollande, était « enflammé et verdâtre (4) ».

Malgré ce remède, l’état du roi empira dans la soirée. « Ce malheureux succès, continue le Mercure, obligea messieurs les médecins à se rassembler sur les dix heures du soir dans la galerie, en présence de M.le duc de Bourbon, de M. le maréchal de Villeroy et de Mme la duchesse de Ventadour. M. Mareschal, premier-chirurgien du roi, et M. de la Peyronie, survivancier de M. Mareschal, assistèrent à la consultation. » Le régent, que le Mercure ne nomme pas, était aussi présent.

Pour s’adjoindre des maîtres de Saint-Côme, il fallait que les médecins eussent complètement perdu la tête. Les contemporains signalent cette réunion qui devait causer, sinon la guérison du roi, du moins la fortune d’Helvétius, fils de l « empyrique », dont les cures par l’ipécacuana firent tant de bruit sous le précédent règne. « Helvétius, le plus jeune de tous, écrit Duclos, conserva toute sa présence d’esprit. Il proposa la saignée du pied; tous les consultants la rejetèrent. Mareschal),

(1) Mémoires, t. XNIII, p. 393.

(2) Relation de Dodart.

(3) Mercure de France d'août 1721.

(4) Gazette de Hollande du 4 août 1721.

premier-chirurgien, dont lavis était compté pour beaucoup, se révolta le plus contre l'avis d'Helvétius, disant que, s’il n’y avait qu’une lancette en France, 1l la casserait pour ne pas faire cette saignée (1). » Mais le médecin représenta qu’un transport au cerveau pouvait se produire, car, tenant pendant trois quarts d'heure le pouls de Sa Majesté, « 1l avait senti monter et augmenter une chaleur violente.» —«Si l’on ne saigne pas le roi, continua Helvétius, il est mort; c’est le seul remède décisif et même urgent. Je sais qu’en pareille matière je ne puis démontrer la certitude du succès; je sais à quoi je m’expose, s’il ne répond pas à mon avis. Mais je ne dois, ici, d’après mes lumières, consulter que ma conscience et la conservation du ro1 (2). »

Devant une telle assurance, on ne devait plus hésiter; la responsabilité eût été trop lourde : les consultants se rallièrent à l’avis d'Helvétius, et le premier-chirurgien dut se préparer à faire la « saignée du pied ». — « L’ordonnance, dit le Mercure, fut exécutée à onze heures par M. Mareschal. »

Louis XV parut plus mal à la fin de l’opération; mais, une heure après, la fièvre diminua. « Il dormit jusqu’à deux heures du matin, écrit Buvat. On lui donna quatre lavements, l’un après l’autre, pour amollir le ventre. Sur les six heures du matin, on lui fit prendre de la manne avec un demi-grain d’émétique, ce qui le fit vomir. Sur les neuf heures, on lui en donna un grain et demi dans du bouillon, ce qui le fit vomir trois fois, et l’évacuation par bas fut si considérable que, sur le midi, on le trouva presque sans fièvre et entièrement soulagé (3). »

Si le vrai remède était enfin trouvé, l’honneur en revenait aux médecins de Paris. Les disputes et les hésitations de la deuxième consultation, la faiblesse du roi à la fin de la saignée du pied, avaient jeté les assistants dans une vive inquiétude : le régent appela immédiatement auprès du malade les docteurs parisiens les plus réputés. Dans le milieu de la nuit, Burlet, gendre de Dodart, Falconet le fils, Dumoulin et Silva se réunirent aux médecins et chirurgiens de la Cour, (en une consultation, plus nombreuse et aussi éclairée que les deux pre-

(1) Mémoires, édition BARRIÈRE, p. 304.

(2) Zbid.

(3) Journal de la Régence, t. II, p. 279.

mières (1), » et c’est à leur initiative que fut décidée la purgation dont Buvat décrit les heureux effets. L’émétique réussit «à merveille », dit la Gazette de H ollande ; il causa « une évacuation charmante », surenchérit Barbier (2). Le roi eut aussitôt après, écrit Dodart, « une chaleur douce et habitueuse » à la peau, et la fièvre disparut.

Ainsi, tombé malade le jeudi 31 juillet, Louis XV était hors de danger le samedi 2 août. Les contemporains attribuent tous cette guérison à la saignée du pied : Saint-Simon, Barbier, Buvat, Mathieu Marais, le maréchal de Villars, les Mémoires de la Régence, ceux de Duclos, n’ont pas assez de louanges pour célébrer la présence d’esprit d’Helvétius, son habileté, son courage médical. Quant à Mareschal, qui faillit empêcher l'exécution de la fameuse saignée, sa situation et la sympathie qui s’attachait à sa personne firent oublier son intervention, mais il avait donné beau jeu aux médecins; en n’appliquant pas ce principe : «les maîtres de Saint-Côme n’ont que la main, » direntils, on avait risqué d'empêcher la guérison du ro1; l'expérience montrait à quoi l’on s’exposait en appelant, contre tout usage, un chirurgien en consultation!

Aujourd’hui que la saignée est détrônée, Helvétius tombe de son piédestal, et la doctrine actuelle justifie Mareschal des amers reproches qu’il essuya de ses intimes en 1721. « Si la saignée d'Helvétius ne tua pasle jeune roi, écrit le docteur Chéreau, elle enrichit du moins le médecin (3). » Le malade était un enfant de onze ans : dans l'après-midi, une première saignée lui avait déjà enlevé des forces, et le soir même, Helvétius trouvait urgent, pour le sauver, de lui tirer une seconde fois du sang! Un pareil traitement fut absurde; plutôt que de l’appliquer, tout médecin d'à présent, suivant l’énergique expression de Mareschal, « casserait l’unique lancette de la France. » Si le rol survécut à cette médication, c’est que son jeune tempérament présentait des ressources inespérées; l’opportune purgation du lendemain matin le tira complètement d’affaire.

Le ravissement des Parisiens, lorsqu'ils apprirent la guérison du petit roi, est inimaginable. « Il ne se peut rien ajouter, écrit

(1) Mercure.

(2) Journal, t. I, p. 146.

(3) Bibliothèque de la ville de Paris, ms. 26173, chapitre xv.

Marais (1), aux démonstrations de joie qui ont paru dans tous les états et dans toutes les conditions. Les prières, les Te Deum, les feux, les illuminations, les danses, les chants, les cavalcades, les fêtes bourgeoises et populaires, en un mot tout ce que l’on peut imaginer de plaisirs excessifs en ce genre, ont occupé tout Paris pendant plusieurs jours. Les rues ont retenti jour et nuit de cris de : vive le roi! On allait danser dans le Palais-Royal et boire à la santé du roi, et, en se battant la fesse, on disait : «Et voilà pour le régent! »

Plus loin, le même chroniqueur raconte que le survivancier de Mareschal, se promenant dans les rues, fut reconnu et dut vider plusieurs verres en l’honneur de la guérison de son maître. Les dames de la halle se rendirent aux Tuileries et purent admirer le petit Louis XV à son balcon; aussi revinrent-elles enthousiasmées, exprimant de façon pittoresque la hâte qu’elles avaient de voir le roi en état d'assurer la succession du trône. Le recueil de Maurepas conserve les chansons qui coururent la ville pendant ces jours de fête; dans la plupart, c’est au gouverneur et à la vieille Mme de Ventadour que le peuple attribue la guérison du roi. L’une d’elles se termine ainsi :

Prions la divine puissance

De conserver ce roi charmant, Et qu'il soit le soulagement

Du pauvre peuple de la France!

Vive le roi! Vive le roi!

Et monseigneur de Villeroy (2)!

Le « pauvre peuple » fut plus tard bien désabusé. Mais aussi, quel enseignement recevait Louis XV! Au lieu de lui faire goûter la douceur d’être adoré par la France, son gouverneur Villeroy le promenait aux Tuileries de fenêtre en fenêtre, lui disant : « Voyez donc, mon maître, tout ce monde et tout ce peuple; tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous en êtes le maitre. Regardez-les donc un peu pour les contenter, car ils sont tous à vous, vous êtes le maître de tout cela. » Ce n’était pas là, ajoute Duclos, ce que Montausier, Beauvilliers ou Fénelon eussent trouvé à dire «sur la joie vive et franche d’un peuple amoureux de ses rois (3) ».

(1) Journal, t. II, p. 188.

(2) Bibliothèque nationale, ms. fr. 12698.

(8) Mémoires, p. 306.

+ à LA Di ya PAT

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