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LE SACRE DU ROI

Des bruits d’empoisonnement avaient couru pendant la maladie de Louis XV, et l’on parlait d’un mouchoir dont l’odeur causa l’évanouissement du roi à la messe du 31 juillet. Au lieu de chercher à anéantir ces absurdes suppositions, Villeroy n’oublia rien, dit Saint-Simon, « pour affecter des soupçons, des soins, des inquiétudes extrêmes. » Après la guérison de l’enfant royal, il exagéra vis-à-vis du régent sa défiance et ses précautions : cette manière d’agir lui valut une disgrâce « éclatante ».

À la fin de l’année 1721, le régent fiança Louis XV avec une fillette de trois ans, l’infante d’Espagne Marie-Anne-Victoire. Il avait imaginé cette union pour sceller sa réconciliation avec l'oncle du roi, et donner à l’une de ses filles le prince des Asturies pour époux; mais il reculait ainsi l’époque où le roi pourrait perpétuer sa race, et ses intentions furent suspectées. Au reste, la petite infante ne devait pas être reine de France.

Peu après l’arrivée de sa cousine germaine et fiancée, le roi, qui s’ennuyait à Paris, résolut de transporter la Cour à Versailles : le 15 juin 1722, il quitta les Tuileries et se rendit au château de Louis XIV, pour y séjourner jusqu’à sa mort.

Bientôt eurent lieu les cérémonies du sacre. « Le roi, écrit le marquis d’Argenson, était d’une figure charmante alors. On se souviendra longtemps qu’il ressemblait à l'Amour, à son sacre à Reims, le matin, avec son habit long et sa toque d’argent, habit de néophyte ou de roi candidat. Je n’ai jamais rien vu de plus attendrissant que sa figure alors; les yeux en devenaient humides de tendresse pour un pauvre petit prince échappé à tant de dangers de jeunesse (1). »

Avant la fin de la régence, la France eut encore une alerte : le 7 février 1723, le jeune Louis XV, qui se fatiguait beaucoup à la chasse et mangeait sans retenue, souffrit d’une indigestion. Le lendemain, il lui parut quelques rougeurs sur le corps « On craignait la petite vérole, écrit Barbier; l’alarme était déjà dans Paris, et chacun faisait son commentaire (2). » Le premier-médecin Dodart ordonna aussitôt une saignée, que Georges Mareschal effectua le 9, en présence du régent accouru de Paris. Une purgation administrée le 10 rétablit le roi. «Cette indisposition, écrit Marais, faisait déjà bien rauser la monde et met-

(1}-Mérnotres, {. TE, p.87.

(2) Journal, t. I, p. 255.

tait bien des soupçons sur le compte du régent (1). » Pour prévenir tout retour du mal, la Faculté voulait de nouveau faire couler le sang de Sa Majesté, mais « M. le régent et quelques médecins s’opposèrent à la saignée du pied, qui, à ce qu’on prétend, aurait été fort dangereuse si elle avait eu lieu ».

Quelques jours, après, Louis XV, entrant dans sa treizième année, fut déclaré majeur. Jusqu’en 1738, il habita, dans le château de Versailles, la même chambre que Louis XIV : du vivant de Mareschal, on appelait « cabinet du Billard » la pièce actuellement désignée sous le nom de « chambre de Louis XV (2) ».

Le jeune roi n’utilisait pas à époque fixe, comme son aïeul, le talent du premier-chirurgien, et, s’il se purgeait souvent, il dédaignait les « saignées de précaution »; mais, à chacune de ses indispositions, les médecins lui faisaient tirer quelques palettes de sang, comme en 1721 et en 1723; cette opération prenait toujours les proportions d’un événement.

Le 20 février 1725, il eut encore un grave embarras gastrique, fruit de sa gourmandise et de ses excès de chasse : comme il se réveillait avec la fièvre et la migraine, une saignée au bras fut jugée indispensable; Georges Mareschal la pratiqua vers quatre heures de l’après-midi. Le duc de Bourbon succédait au duc d'Orléans, mort en décembre 1723, et c'était la première fois que le roi tombait malade depuis que le prince borgne (3) portait la responsabilité du gouvernement; aussi se montra-t-il inquiet. À cette époque, la succession de Louis XV revenait au duc de Chartres, fils de l’ex-régent; M. le Duc, qui haïssait les Orléans, entrevoyait avec effroi leur avènement au trône.

Le soir du 20 février, comme la fièvre ne cédait pas, les médecins prescrivirent le grand remède : une saignée au pied. L'opération, faite par le premier-chirurgien à onze heures du soir, réussit bien, et le duc de Bourbon rentra dans son appartement, situé immédiatement au-dessous de celui du roi. Pendant ce temps, Georges Mareschal s’établissait dans la grande antichambre, appelée plus tard salon de l’Œil-de-Bœuf, pour y passer la nuit à proximité de son malade.

(1) Journal, t. IT, p. 410.

(2) Dussreux, le Château de Versailles, t. I, p. 313.

(3) On se rappelle que le duc de Bourbon eut l’œil crevé en 1712 par le duc de Berry,et qu’il fut, à cette occasion, soigné par Georges Mareschal.

Le premier ministre ne parvenait pas à s’endormir : il se disait que le roi était fiancé à la petite infante d’Espagne, âgée de sept ans seulement; cette princesse ne serait pas en état d'assurer la postérité de Louis XV avant de longues années. J usque-là, par quelles craintes devrait-on passer!

Tout à coup, le duc de Bourbon crut entendre du bruit au-dessus de lui, et, se levant précipitamment, il arriva « tout nu en robe de chambre », écrit Saint-Simon (1), dans le salon où couchait Georges Mareschal. « Il était seul, une bougie à la main, continue le mémorialiste. Etonné de cette apparition, Mareschal alla à lui et lui demanda ce qu’il venait faire. Il trouva un homme égaré, hors de soi, qui ne put se rassurer sur ce que Mareschal lui dit de la maladie, et à qui, enfin, d’effroi et de plénitude, il échappa : — « Que deviendrai-je? » — Répondant entre haut et bas à son bonnet de nuit : —« Je « n’y serai pas repris; s’il en réchappe, il faut le marier. » — Mareschal, avec qui il était seul à l’écart, ne fit pas semblant de l'entendre; il tâcha de lui remettre l'esprit et le renvoya se coucher. » Duclos et le marquis d’Argenson racontent la scène à peu près dans les mêmes termes (2) : ce fut pendant cette nuit que M. le Duc décida de rompre les premières fian- Galles du roi et de le marier à une princesse capable de lui donner des héritiers.

La petite princesse espagnole, que la raison d'Etat sacrifia peu après le rétablissement du roi, était très intelligente; à la fin de l’année 1723, Georges Mareschal eut l’occasion de lui donner ses soins. « L’infante a la fièvre, écrivait le 24 décembre un des correspondants de la marquise de Balleroy; on craint la rougeole, peut-être pis, depuis ce matin. Je viens de voir M. Mareschal qui en sort, mais elle n’a jamais souffert qu’il la vit avec de la bougie (3). » L'infante occupait à Versailles les grands appartements de la reine, situés au premier étage du château, et c’est dans la chambre où mourut la duchesse de Bourgogne que Mareschal visita la malade.

La crainte instinctive de la fillette dans sa première entrevue avec le chirurgien était justifiée, car elle avait décidément la

(1) Mémoires, t. XVI, p. 395.

(2) DucLos, p. 371. D’ARGENSON, Mémoires.

(3) Les Correspondants de la marquise de Balleroy, par E.DE BARTHÉLÉMY.

rougeole, et les médecins ne manquèrent pas de lui ordonner une saignée. La perspective de cette opération terrifiait l’infante, et Mareschal eut beaucoup de mal à la pratiquer. Comme la petite refusait toujours de présenter son bras au premier-chirurgien, on fit entrer dans sa chambre un courrier botté, et on voulut lui persuader que c'était un envoyé du roi et de la reine d’Espagne, adressant à leur fille l’ordre de se laisser saigner : elle n’en fut aucunement intimidée. Il fallut amener près de son lit un officier et quatre Gardes du corps, le fusil sur l’épaule, pour que la malheureuse fillette, croyant obéir à une injonction de son fiancé, se résignât au coup de lancette de Mareschal (1). Quand le sang eut fini de couler, la princesse se montra toute fière : « Avouez, maman, dit-elle à Mme de Ventadour (comme Louis XV, elle donnait cet affectueux surnom à la gouvernante du roi), avouez que c’est avoir beaucoup de courage à mon âge, et que je m'y suis prêtée de bonne grâce (2). »

Renvoyée en Espagne le 5 avril 1725, l’infante s’unit par la suite au prince du Brésil, de la maison de Bragance, et devint reine du Portugal. Cinq mois après son départ, Louis XV, âgé de quinze ans à peine, épousait la princesse Marie Leczinska, qui en avait vingt-deux.

Depuis le jour où le petit roi confiait à Mareschal le « mal » étrange qu’il éprouvait pour la première fois, son tempérament amoureux s'était singulièrement développé; le lendemain des noces, le duc de Bourbon écrivait au roi Stanislas que le jeune mari, « fort satisfait de la reine, lui avait donné dans la nuit sept preuves de sa tendresse. » Cette affection, si vivement mamnifestée tout d’abord, dura douze ans : à la longue, la froideur et la maladresse de Marie Leczinska facilitèrent les vues des courtisans dépravés qui s’impatientaient de la constante fidélité du roi. En 1737, Louis XV commençait sa vie de débauches en faisant de Mme de Mailly sa « maîtresse déclarée ». Ce fut, dit-on, sur le conseil de ses officiers de santé que le roi se décida, « pour éviter la jaunisse, » à caresser les plus jolies femmes de la Cour : le premier-chirurgien Mareschal était mort quand Louis XV se livra publiquement à l’exécution de cette ordonnance invraisemblable; il n’en porte pas la responsabilité.

(1) BARBIER, t. I, p. 330.

(2) Gazettelde Hollande, 5 janvier 1724.

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