REMONTRANCES AU JEUNE ROI
Dés les premiers jours de sa lune de miel, le roi reprit ses longues chasses et ses excès de table : la Gazette de Hollande constate que, dans le cours de l’année 1795, il parcourut derrière les chiens l’énorme distance de trois mille lieues. Au retour de ses promenades, il se gorgeait de fruits verts et d’autres aliments indigestes. Aussi, en 1726, donna-t-il à Georges Mareschal une nouvelle occasion de protester contre l’abus de la saignée. Le 23 juillet, Louis XV eut une faiblesse, ce qui ne l’empêcha pas d’aller chasser à Rambouillet, chez son grand-oncle le comte de Toulouse; mais il sy évanouit encore et on dut le ramener à Versailles.
Saigné une fois au bras et deux fois au pied, puis soulagé par un purgatif, le roi paraissait guéri quand il fut repris de fièvre. Le 28 juillet eut lieu une consultation à laquelle assista le médecin Chirac : « On fut d’avis, écrit Narbonne, de saigner Sa Majesté une troisième fois du pied. Mareschal, le premier-chirurgien, s’y opposa, et, ayant énergiquement annoncé que, si on saignait le roi du pied, il se retirerait, son opinion prévalut, et le roi ne fut pas saigné (1).» Plus heureux que dans sa lutte de 1721 avec Helvétius, Georges Mareschal eut raison contre Chirac.
Déjà, quand on lui avait fait la deuxième saignée du pied, Louis XV s'était écrié : « Quoi! suis-je en danger? » Le voyant très impressionné, le premier-chirurgien, qui adorait le jeune roi, saisit l’occasion de le gronder sur ses imprudences. « M. Mareschal, lit-on dans les Gazetins de la police secrète, a profité de l’état où se trouvait Sa Majesté pour lui faire une bonne leçon; il lui a représenté entre autres qu'il était roi, qu’il devait se conserver pour ses peuples; qu’au lieu de cela il ne faisait que courir à la chasse, souper le soir avec des calottins, manger des vilenies; que feu Louis XIV aimait la chasse, mais qu’il n’avait jamais couru qu’un cerf par jour et non trois comme lui; et enfin il lui dit plusieurs autres choses aussi libres que le roi a écoutées patiemment; Sa Majesté à même promis à M. de Fréjus qu’elle se comporterait mieux à l’avenir (2). »
Dans le discours que Mareschal adressait à Louis XV, avec son habituel franc-parler, un mot demande explication : une
bande joyeuse de jeunes gens avaient fondé à la Cour un corps
(4) Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, p. 514. (2) Revue rétrospective, juillet-décembre 1885, 31 juillet 1726.
imaginaire, dit « régiment de la calotte », et ils y enrôlaient bon gré mal gré tous ceux qui se signalaient par quelque ridicule ou quelque sottise; eux-mêmes se faisaient gloire d’en être, et l’on désignait sous le nom de « calottins » les soldats de cette troupe burlesque. Georges Mareschal reprochait au roi de souper trop souvent avec de jeunes fous, et non pas, suivant l’accepton actuelle du mot, avec de faux dévots.
L’impression faite sur lesprit de Louis XV par les remontrances de son premier-chirurgien fut de courte durée : aussitôt sur pied, le roi recommençait ses chasses effrénées. L'année suivante, la Gazette de Hollande mentionne le moyen extrême qu'employa Mareschal pour forcer Sa Majesté à prendre un peu de repos : au mois d’octobre 1727, Louis XV, dans un rêve agité, tomba de son lit et se blessa légèrement au genou. Malgré sa répugnance pour les saignées trop fréquentes, le premier-chi1rurgien tra au roi quelques gouttes de sang, « plutôt, dit la Gazette du 31, pour l'empêcher pendant quelques jours d’aller à la chasse que par nécessité. »
Une petite vérole volante qu’eut Louis XV vers la fin de l’année 1728 fit de nouveau craindre une guerre de succession, car Marie Leczinska n'avait jusque-là mis au monde que trois filles; heureusement, la Faculté eut l’idée de laisser agir la nature, sans saignée mi émétique, et le malade fut rétabli en peu de jours. Le 4 septembre 1729, la naissance d’un dauphin calmait enfin les inquiétudes de la France.
Le premier-chirurgien eut encore l’occasion de saigner deux fois le roi, ou peut-être en laissa-t-il le soin à son survivancier la Peyronie, car il avait lui-même plus de soixante-quatorze ans : Louis XV souffrit des oreillons en 1732, et, pour cette indisposition, les médecins lui firent ouvrir la veine à deux reprises. Pendant que coulait le sang royal, le vieux Mareschal s’empressa de renouveler au malade ses paternels conseils. € Votre Majesté, lui dit-1l, a la première place du monde, je ne doute pas qu’elle n’en ait quelque jour une bonne dans le ciel, mais, comme elle n’y aura pas autant de crédit que sur la terre, Votre Majesté fera bien de se conserver autant qu’elle pourra dans ce monde, en attendant l’autre (1). »
(1) BARBIER, t. IT, p. 360; Journal de la Cour et de Paris de 1732 à 1733. (Revue rétrospective, 2e série, t::V,1p.:49:)