L'ORDRE DE SAINT-MICHEL
lettres patentes de décembre 1707, par lesquelles Louis XIV l'avait anobli, ne faisaient pas mention de la qualité de gentilhomme irlandais possédée par son père. Mareschal ne jugea . pas à propos de se réclamer de sa naissance, et, présentant le seul degré de sa noblesse personnelle, il obtint une dispense pour celui qui lui manquait.
Rien ne s’opposait plus à sa réception; le 31 mars 1723 (He) le cordon noir lui fut remis avec le cérémonial prescrit. D’après le duc de Luynes, qui écrivait en 1749, le récipiendaire devait revêtir le grand habit de l’ordre du Saint-Esprit (2); s’il en fut ainsi dès 1723, Georges Mareschal portait un Justaucorps et des chausses « en étoffe d’argent », des bas de soie blanche et des escarpins en velours de même couleur, un jabot de dentelle « plissé approchant d’une cravate » et une toque de velours noir parsemé de diamants; sa toque s’ornait d’un bouquet de plumes blanches au milieu duquel s’élevait une aigrette noire, une gaine de velours blanc cachait le fourreau de son épée; un grand manteau « à queue trainante », fait de velours noir et doublé de satin orangé, couvrait ses épaules. Enfin, sur le mantelet du récipiendaire, flottait un mantelet de toile d'argent, également doublé de satin orangé (3).
Le maréchal d’Estrées était assis dans un fauteuil; le premier-chirurgien se mit à genoux devant lui, et, tête nue, il lut à haute voix le serment de l’ordre :
Je, Georges Mareschal, écuyer, seigneur châtelain de Bièvre, soussigné, Jure et promets de bien et fidèlement garder et entretenir les statuts et constitutions de l’ordre de Saint-Michel, auquel il a plu au roi, chef et souverain grand maître, de m’associer, et d’en porter toujours la croix avec un ruban noir en écharpe, ainsi qu'il est ordonné par l’article IX des statuts de 1665. Que s’il vient à ma connaissance quelque chose qui puisse altérer la grandeur et la dignité de l’ordre, ou qui soit contraire au service de Sa Majesté, jen donnerai avis et m’y opposerai de tout mon pouvoir; que s’il arrive (ce que Dieu ne veuille) que je sois trouvé avoir fait quelque
(1) Bibliothèque nationale, collection CHÉRIN, vol. 130, dossier 2668 (Mareschal de Favreuse). ,
2} Mémorress t. X, p. 47.
(3) Etat de la France de 1727, t. III, p. 302. Le costume de Georges Mareschal, dans son portrait peint par Fontaine, présente quelque analogie avec celui dont on vient de lire la description. Là
chose digne de reproche, et pour raison de quoi je sois sommé et requis de rendre la croix de l’ordre, je la restituerai incontinent entre les mains de celui qui sera commis par Sa Majesté pour la retirer, sans que par cette raison Je porte aucune haine ni mauvaise volonté envers le souverain et les chevaliers. En sûreté de quoi j’engage ma foi et mon honneur par la présente, signée de ma main et scellée du cachet de mes armes.
Le duc d’Estrées, se levant, répondit au récipiendaire : «L'ordre vous reçoit en son aimable compagnie. Dieu veuille que longuement et heureusement vous puissiez porter le dit ordre, au bien, honneur et avantage d’icelui. » Puis 1l donna à Georges Mareschal un coup d’épée sur chaque épaule, et, lui passant l’écharpe noire autour du corps, 1l le releva et l’embrassa (1). Le duc de Luynes indique comment se terminait la cérémonie. « Ordinairement, écrit-1l, le commissaire du roi donnait à diner aux nouveaux chevaliers (2). »
L’acte de serment, joint au procès-verbal des preuves du premier-chirurgien, à celui de la cérémonie de réception et à la lettre du roi, que Georges Mareschal avait restituée, fut adressé à M. de Montargis, greffier des ordres, pour être classé dans ses archives : ce dossier figura jusqu'à la Révolution dans le volume 153 des chevaliers du Saint-Esprit ({° 253 et suivants) : en 1793, la collection de ces registres fut livrée aux flammes.
La nouvelle dignité de Mareschal lui donnait le droit d’entourer ses armoiries du collier d’or de Saint-Michel, « à doubles coquilles entrelacées d’un double lac d’aiguillettes, » et d’abandonner le titre d’écuyer pour celui de chevalier. Pendant les treize années qu'il porta le cordon noir, l’ordre de Saint-Michel fut plusieurs fois l’objet de l’attentionroyale;le 25 avril 1728 (3), Louis XV fit un règlement prescrivant aux chevaliers de tenir deux chapitres par an dans une salle du couvent des Cordeliers (4). Les titulaires de l’ordre devaient s’assembler le 8 mai, fête de saint Michel, et le 1% décembre; portant « le grand cordon noir ondé » en écharpe, ils entendaient la messe dans l’église des Cordeliers, puis s’occupaient des affaires de
(1) Mercure de France, mai 1728.
(2): Journal; °XT,1p2429:
(3) Mercure de France, mai 1728.
(4) Ces religieux étaient les voisins des’chirurgiens de Saint-Côme.
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l’ordre sous la présidence d’un chevalier du Saint-Esprit. Suivant un recueil de pièces intéressant la chirurgie (1), le chapitre s’ouvrait par un compliment au commissaire du roi «sursa naissance et ses mérites»; on annonçait ensuite les pertes qu'avait subies l’ordre, et la séance finissait par l’éloge des nouveaux promus. À l'issue de chaque réunion, les membres présents recevaient « des médailles d'argent ayant rapport à quelque événement marqué de la vie du roi régnant ».
Le recueil cité plus haut donne la relation du chapitre tenu le 1e décembre 1749 : M. de la Marinière, deuxième successeur de Georges Mareschal, venait d’être à son tour nommé chevalier de Saint-Michel. Le cordon noir chargé de prendre la parole s’exprima ainsi : « M. de la Martinière, premier-chirurgien du roi, vient de nous être associé. C’est une distinction qu'avait obtenue le célèbre M. Mareschal, et à laquelle les talents supérieurs semblent avoir un droit acquis. »
À l’époque où Georges Mareschal recut « l’ordre du roi », Son fils lui avait donné trois petites-filles et cinq petits-fils. Louis et Jacques étant morts en bas âge, il restait au premier-chirurgien six petits-enfants : Louise, Marie-Anne, Thérèse, Georges, Alexandre et un garçon non encore baptisé. La naissance de ce dernier fournit au roi l’occasion de témoigner à Georges Mareschal sa bienveillante affection : il voulut tenir l'enfant sur les fonts baptismaux; mais le futur filleul de Louis XV mourut le 12 septembre 1723, avant le jour fixé pour la cérémonie (2).
Louise, petite-fille aînée du premier-chirurgien, avait douze ans et quelques mois (3) quand sa main fut demandée à Louis Mareschal. Les filles nobles et de haute bourgeoisie se mariaient quelquefois très jeunes. Le marquis de Dangeau raconte le 3 septembre 1698 que, Louis XIV ayant été se promener dans la forêt de Compiègne avec les princes, la Cour s’amusa de voir, assises sur la même banquette d’un carrosse, cinq grandes dames dont les âges réunis n’atteignaient pas soixante-dix ans à la duchesse de Bourgogne, les comtesses d’Ayen et d’Estrées,
(1) Bibliothèque nationale, imp. T 18 121, t. VI.
(2) Dictionnaire de la noblesse, par LA CHESNAYE-Dgs-Bors, article Mareschal de Bièvre.
(3) Elle était née à Versailles le 6 décembre 1710.
et les marquises de la Vallière et de Maulevrier; la future dauphine était à peine âgée de douze ans et demi quand elle épousa le duc de Bourgogne en 1697; ce fut seulement le 22 octobre 1699 que Louis XIV permit aux jeunes gens la consommation du mariage.
Le prétendant de Louise Mareschal, Gilles Charpentier d’Audron, était directeur-intendant de l'hôtel royal des Invalides. Né le 29 novembre 1691 à Valenciennes, où son père exerçait les fonctions de commissaire des guerres pour la province de Hainaut, 1l avait trente et un ans. L’honorabilité de l'alliance recherchée, la fortune du premier-chirurgien, ne suffisent pas à expliquer la demande en mariage de Louise : la fillette devait être d’une grande beauté. Malgré la disproportion de son âge avec celui de M. d’Audron, leurs fiançailles furent bientôt célébrées, car le jeune homme, d’extraction noble et possesseur d’une charge importante, était aux yeux de Louis Mareschal un parti fort honorable pour sa fille ainée.
La famille Charpentier (1), originaire de Compiègne où ses membres occupaient les premières places, vint se fixer à Paris vers le milieu du dix-septième siècle. Au temps de la toutepuissance de Louvois, un grand-oncle (2) du fiancé de Louise, Gilles Charpentier, seigneur de Passy, se concilia l’estime du ministre, et devint l’un de ses « premiers commis (3) ». Il s’occupait « des routes et des départements des troupes » : c’est de lui que parlait la future Mme de Maintenon quand, le 27 décembre 1671, elle écrivait à son frère d’Aubigné, capitaine de cavalerie : « M. Charpentier m'a dit qu’il avait envoyé votre route et votre quartier d’assemblée à M. de Barillon (4). » Après Louvois, les ministres Barbezieux et Chamillart maintinrent Charpentier de Passy à son poste, et, le 16 février 1698, Louis XIV lui fit présent de la charge de trésorier de l’ordre de Saint-Louis, qui rapportait quatre mille livres par an. Le « premier commis de la guerre » était donc bien en Cour, et sa famille utilisait son crédit. Il prit dans son bureau son neveu
(1) Charpentier : d’azur au chevron d’or accompagné en chef de deux croissants d'argent, et en pointe d’une rose de même.
(2) A la mode de Bretagne, car il était cousin germain de son aïeul.
(3) On dirait aujourd’hui : un des directeurs au ministère de la guerre. (4) Correspondance générale, édition LAVALLÉE, t. I, p. 159.
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Charpentier de Jossigny (1), qui devait lui succéder, et protégea Henri Charpentier d’Audron, seigneur d’Augy et vicomte de Couvrelles, son neveu à la mode de Bretagne, futur beau-père de Louise Mareschal. Ce dernier devint commissaire des guerres, puis, le 31 janvier 1704, il reçut du roi la direction de l'Hôtel des Invalides (2) : à sa mort, Gilles Charpentier d’Audron, son fils, obtint la même situation.
La famille maternelle du fiancé de Louise Mareschal était plus ancienne et plus connue que celle de son père : Henry Charpentier d’Audron avait épousé, au mois d'avril 1684, Marie-Jeanne Le Féron. Depuis le quatorzième siècle, nombreux furent les magistrats distingués portant ce nom (3). Parmi eux, Jean Le Féron, avocat au Parlement de Paris vers 1550, se fit connaître comme auteur héraldiste; un de ses descendants, Oudart Le Féron, seigneur de Louvres-en-Parisis, devint président au Parlement, et, en 1725, Nicolas Le Féron, seigneur d’Orville et de Louvres, occupait une pareille charge. Enfin une Le Féron, veuve du marquis de Saint-Mégrin, eut pour second mari le duc de Chaulnes, pair de France et gouverneur de Bretagne.
Gilles Charpentier d’Audron avait un frère, M. d’Augy, exercant les fonctions de commissaire des guerres, et trois sœurs. L’aînée, Anne, s'était unie le 28 janvier 1712 à Philibert de Sugni, écuyer, seigneur de Sugni; ce gentilhomme habitait les environs de Reims; son fils Jean-Baptiste, né en 1718, fut reçu en 1734 page du roi dans sa « Grande Ecurie »; pour en tenir l’emploi, il fallait être d’une noblesse « ancienne et militaire », datant au moins de l’an 1550. Le mari de la seconde sœur de M. d’Audron se nommait Antoine Binot de Villers, chevalier, seigneur de Touteville et de Hermine; il était commissaire aux bureaux de la guerre; un de ses ancêtres, Jean Binot, écuyer, seigneur de Chaucheix en Poitou, avait fait ses preuves de noblesse en 1427, et son père, Nicolas Binot, seigneur de Touteville, l’'Hermine et les Brosses, occupa les charges
(1) SourRcHES, t. VIII, p. 45, et DANGEAU, t. IX, p. 141.
Mb ot NILIT, p. 2716
(3) On trouve la preuve que Marie-Jeanne Le Féron appartenait à leur famille pans l’Armorial général de 1696 : Mme Charpentier d'Audron fit enregistrer ses armoiries à côté de celles de son mari, et le blason décrit par elle porte le sautoir d’or, les molettes d’éperon et les aiglettes des Le Féron d’Orville.
de gentilhomme ordinaire de Louis XIV et de grand nrévôt de la connétablie royale.
Par contrat du 24 mai 1723, passé par-devant Me Doyen, notaire à Paris, Louis Mareschal pourvut sa fille d’une dot de cinquante-trois mille Livres, et le mariage de Louise avec Gilles Bardo Charpentier d’Audron, directeur-intendant de lhôtel royal des Invalides, plus tard seigneur d’Augy et vicomte de Couvrelles, eut lieu le 26 mai. Le premier-chirurgien ayant demandé une permission spéciale au cardinal de Noailles, archevêque de Paris, la cérémonie fut célébrée dans la chapelle du château de Bièvre; la fillette avait près d’elle son aïeul paternel, Georges Mareschal, seigneur de Bièvre; son aïeul maternel, Jacques Blanchet; son père; son oncle, l’abbé de Bellefontaine; son cousin germain, le jeune J acques-Olivier Vallée, futur maître des comptes, etc. (1).
La seconde des petites-filles de Georges Mareschal ne devait se marier que douze ans après.
(1) Archives communales de Bièvre, registre paroissial de 1728.