L'ABBÉ DE LOUVOIS
mois (1); le comte était neveu du maréchal de France portant son nom et possédait le grade de lieutenant général. Bien qu'il fût âgé de soixante-quinze ans, l’opération réussit, et M. de la Mothe-Houdancourt vécut encore dix ans.
Avec l’abbé de Louvois, Georges Mareschal eut un insuccès. Le quatrième fils du grand ministre, depuis l’âge de neuf ans abbé commendataire de Bourgueil et de Vauluisant, possédait la seigneurie de Vélizy, que Mareschal devait acquérir en 1723. Aimable et savant, il remplissait avec intelligence les fonctions de bibliothécaire du roi; sa charge lui avait ouvert l’Académie française, l’Académie des sciences et celle des inscriptions et belles-lettres. Le 29 octobre 1717, M. de Louvois refusait l’évêché de Clermont, prétextant qu’il ne pourrait pas faire ses visites pastorales dans les huit cent cinquante cures du diocèse, car sa mauvaise santé l’empêchait de monter à cheval. Dangeau ajoute que l’abbé souffrait de la pierre, ce qui lui interdisait réellement l’usage du cheval; mais Saint- Simon croit trouver le motif du refus dans son dépit de ne pas obtenir un diocèse plus important.
L’abbé avait effectivement un calcul dans la vessie et envisageait avec terreur la perspective d’une opération; pendant les premiers mois de l’année 1718, il s’en fut assister dans les hôpitaux à plusieurs tailles, pour se préparer à subir la sienne (2). Le mémorialiste Jean Buvat écrivait dans son journal à la fin d'octobre : « M. l’abbé de Louvois, bibliothécaire du roi, se trouvant incommodé d’une rétention d’urine de temps en temps depuis quelques années, fut sondé le 6 de ce mois par le sieur Mareschal, premier-chirurgien du roi, lequel jugea qu’il y avait dans la vessie une pierre de moyenne grosseur, qui en bouchait le canal et qui causait cette rétention; et, comme cet abbé était fort replet, les médecins et les chirurgiens qu’il consulta là-dessus lui firent observer un régime de vivre qui fut de ne manger qu’un petit potage à midi, et un pareil le soir. I] fut saigné le 7, et deux autres fois, et chaque fois purgé pour le préparer à l’opération de la taille, qui se fit à la fin du même mois par le dit sieur Mareschal, avec peu de succès, parce que la pierre s’écrasa dans la pince, pour être trop molle
(1) DanGEaw, t. XVII, p. 279.
(2) Bibliothèque Mazarine, mss. 2334 et suivants, lettre du 19 décembre 1718.
et de trop peu de consistance (1). » Si la chroniqueur Buvat relate, avec un tel luxe de détails, le traitement subi par l'abbé, c’est qu'il était bien placé pour connaître les défaillances de sa santé : 1l travaillait en effet sous les ordres du malade, avec le titre d'écrivain de la bibliothèque du roi. Dangeau mentionne aussi la taille de l'abbé de Louvois, et il note la rupture de la pierre qui, dit le mémorialiste, « n’était pas plus grosse qu’un marron (2). » Le Seigneur de Vélizy survécut huit jours à l’opération pratiquée par son futur successeur féodal : en proie « à une fièvre continuelle (3) », 1l mourut le 5 novembre 1718, âgé seulement de quarante-trois ans.
À partir de l’année 1719, Georges Mareschal put confier son service à la Peyronie, nommé premier-chirurgien en survivance, et 1l fit dans son château de Bièvre des séjours de plus en plus fréquents. Il s’y distrayait en soignant les malades pauvres. «M. Mareschal faisait ses tournées dans Bièvre et aux environs monté sur un petit cheval que le roi lui avait donné, écrit Morand; et, par là, non seulement il évitait l’appareil d’une voiture plus commode, mais la vue de ceux qui auraient découvert le bien qu'il faisait. [l allait seul voir les paysans, panser les malades, consoler les malheureux; il était leur père, leur chirurgien, leur conseil et leur appui. » Ses absences de Paris l’empêchaient souvent de répondre aux demandes de consultations. Le 21 octobre 1719, Caumartin de Boissy écrivait à la marquise de Balleroy que son père (4) s'était blessé à la tête : « Nous attendons ce matin Mareschal, Petit et Boudin, ajoutait-il, qui doivent avec Cherbon et Magny faire une consultation; je ne fermerai point cette lettre qu'ils ne soient venus (5). » Le premier-chirurgien ne put se rendre à l’appel du conseiller d'Etat, car, dit Caumartin de Boissy, il se trouvait à la campagne.
Mareschal n’était pas à Bièvre au mois d’avril 1721, quand les cardinaux français se disposèrent à se rendre à Rome, pour
(1) Journal de la Régence, t. I, p. 334.
(2) Journal RE XI TD PET
(3) Gazette de Hollande, 7 novembre. La Gazette relate,le 14 octobre,l’opération faite par Mareschal.
(4) Louis Urbain Le Fèvre de Caumartin, père de Caumartin de Boissy, avait été autrefois désigné par Louis XIV pour instruire le vol des pierreries royales
dont Montarsy avait la garde. (5) Bibliothèque Mazarine, ms. 2337.