LE CARDINAL DE MAILLY
élire le successeur du pape Clément XI, mort le 49 mars, et sa présence à Paris lui valut une des rares accusations qui aient été formulées contre lui.
Un des six princes de l’Eglise française, le cardinal de Mailly, archevêque de Reims, devait la pourpre à son zèle ultramontain; fougueux partisan de la Constitution Unigenitus, 11 avait été nommé par Clément XI en 1720, motu proprio, c’est-à-dire sans entente préalable du pape avec le régent. Cette promotion fut mal accueillie à Paris, où l’on composa pour le nouveau dignitaire de l'Eglise une « devise » représentant une écrevisse cuite avec ces mots : ex igne rubescit (le feu l’a rougie); c'était une allusion à ses mandements condamnés au bûcher par le Parlement. Au lieu de rire avec les Parisiens du procédé de Clément XI, le duc d'Orléans, déjà mécontent de l’archevêque, lui défendit formellement de porter la barrette. Ce fut après mille démarches que M. de Reims obtint du régent la ratification de sa bulle : encore dut-il s’humilier devant son clergé en signant, avec tout le haut épiscopat français, un «Corps de doctrine » contraire à ses mandements d’autrefois.
Au moment de la réunion du nouveau conclave, le régent voyait d’un mauvais œil le départ du cardinal de Mailly pour Rome : son esprit d’intrigues allait compromettre les intérêts de la France dans le sein de l’auguste assemblée. Mais, le mardi Le avril 1721, jour où le prélat devait se mettre en route, on eut la surprise d'apprendre qu’il était tombé subitement malade et que le premier-chirurgien du roi venait de lui faire «la grande opération». —« Je passai avec le cardinal de Mailly toute la soirée de la veille qu’il devait partir pour Rome, écrit Saint-Simon; je ne vis jamais un homme si content. Je le quittai tard, se portant très bien. Le lendemain, sur le midi, je fus bien étonné d'apprendre par un homme qu’il m’envoya qu’il s'était trouvé si mal la nuit que, dès le grand matin, il avait envoyé chercher du secours, qu’on lui avait trouvé la fistule, et si pressée à y travailler que, sans autre préparation, l’opération lui avait été faite fort heureusement, et qu’il était aussi bien qu'il était possible (1). » Le 4 avril, on lisait dans la Gazette de Hollande : « Le cardinal de Mailly devait partr pour Rome,
(1) Mémoires, t. X VIII, p.3406.
mais il se sentit tout à coup attaqué d’un mal violent qui l’obligea de différer son départ : il avait eu autrefois quelques légères attaques d’une fistule à laquelle 1l ne pensait plus, mais le mal se fit sentir si violemment mardi qu'il fut obligé de mander M. Mareschal, premier-chirurgien du roi, qui le visita et lui trouva la plaie gangrenée; sur quoi on fit mercredi Popération, mais ce cardinal n’est pas encore hors de danger. »
Le coup de bistouri secondait les secrets désirs du régent : on lui en attribua l’inspiration. Mathieu Marais écrivait : « On dit que le chirurgien du cardinal a été gagné pour précipiter cette opération qui eût pu être retardée; on a fait entendre au régent que c'était un étourdi qui gâterait tout à Rome (1). » Dans son recueil de lettres adressées à la marquise de Balleroy, M. de Barthélemy cite ce billet de Caumartin de Boissy, daté du 7 avril 1721 :« Le cardinal de Mailly n’a différé son départ pour Rome que sur l’avis pressant de M. Mareschal, premierchirurgien du roi. M. Mareschal lui ayant démontré que sa fistule se formait, Son Excellence s’est mise entre les mains des chirurgiens qui lui ont fait l’opération. » Puis, aggravant lPinsinuation de Mathieu Marais, M. de Barthélemy ajoute en note : « On croit que le chirurgien fut gagné à prix d'argent pour hâter l'opération et empêcher le cardinal d’aller à Rome, où notre gouvernement redoutait sa légèreté. »
Mais, parmi les contemporains, Mathieu Marais seul relate l’accusation portée contre Georges Mareschal. Saint-Simon, Duclos et Barbier n’en parlent pas. Jean Buvat écrit seulement : «M. le cardinal de Mailly se dispensa du voyage, pour n'être pas encore guéri de la fistule dont le sieur Mareschal, premier-chirurgien du roi, lui avait depuis peu fait l’opération (2). » La carrière tout entière de Georges Mareschal dément l’accusation dont le chroniqueur Marais se fait l’écho : pour un chirurgien, pratiquer inutilement une opération aussi grave que celle de la fistule constituait une forfaiture, et il est peu probable que le chef de la profession s’en soit rendu coupable. Indépendamment de toute considération morale, Mareschal était à l’abri d’une tentative de corruption par sa fortune, qui s'élevait, dès cette époque, à plusieurs millions de francs.
(/ournalits Li #p/e118; (EDIT St IE D.4297,