LE CARDINAL DUBOIS
Marais signale, à la date du 28 mars 1721, que le cardinal « est menacé de la fistule»:le prélat souffrait donc de ce mal quelques jours avant la date fixée pour son départ,
Peu de jours après l’opération, M. de Reims fut hors de danger. « Il vit bientôt le monde, écrit Saint-Simon, tant sa guérison s’avança sans aucun accident, et en peu de temps reprit sa vie accoutumée (1). » Mais il conserva « un écoulement qu'on lui recommandait d'entretenir » : au bout de quelques mois, ce flux s’étant tari, le cardinal de Mailly ressentit d’atroces douleurs et mourut le 13 septembre 1721, succombant, suivant d’autres chroniqueurs, à une attaque d’apoplexie. « La pourpre, dit Mathieu Marais, l'avait étoufté. »
Peut-être la calomnie rapportée par le mémorialiste, parvenant aux oreilles de Georges Mareschal, eut-elle sur sa santé une influence fâcheuse : le premier-chirurgien éprouva, en 1722, une crise bilieuse plus grave que celles dont il avait souffert en 1704 et en 1709.«Cette violente attaque de colique hépatique, écrit Morand, lui laissa des craintes sur le retour de cette maladie; cependant, une exacte sobriété et la vie réglée qu’il menait lui procurèrent un intervalle de quatorze ans, pendant lequel il eut une santé assez égale et ne fut sujet à aucune des infirmités qui accompagnent la vieillesse. »
Le 15 juin 1722, Louis XV quitta Paris pour habiter désormais le château de Versailles : les communications étant faciles entre Bièvre et la nouvelle résidence royale, le premier chirurgien put achever de rétablir sa santé à la campagne, sans cesser de faire à la Cour de fréquents actes de présence. En 1723, il assista le cardinal Dubois à ses derniers moments. Depuis longtemps déjà le ministre recevait les soins de Mareschal. Ses débauches lui valurent plus d’une maladie, et Paul Lacroix raconte avec beaucoup de vraisemblance que, vers 1705, l'abbé Dubois dut se cloîtrer à Paris, dans un appartement de la rue du Cherche-Midi, pour y subir un traitement spécial : « Mareschal, le premier-chirurgien du roi, qui avait succédé à Félix, fait-il dire au cardinal, était dans ma confidence, ainsi que Massillon; le premier venait me voir tous les jours avec un arsenal d’outils, et me répétait sans cesse que je mourrais de la
(4) SAINT-SIMON, t. XVIII, p. 407.
pierre, à moins que Je ne mourusse d'autre chose (1). » Depuis cette époque, la vie déréglée que menait Dubois avait encore aggravé son affection de vessie; Marais raconte qu’au mois de mai 1720 il eut une rétention d'urine et fut saigné deux fois (2).
Le cardinal était gravement malade : « Attaqué depuis longtemps d’un ulcère dans la vessie, fruit de ses anciennes débauches, écrit Duclos, 1l voyait en secret les médecins et les chirurgiens les plus habiles; non qu'il rougit du principe de sa maladie, mais par la honte qu'ont tous les ministres de s’avouer malades (3). » Le mouvement d’un carrosse le faisait horriblement souffrir; aussi le roi vint-il séjourner au château de Meudon, pour lui permettre de se rendre plus facilement à Paris. A la suite d’une revue que le cardinal voulut passer à cheval, jouissant des grands honneurs réservés au premier ministre, son mal empira. «Le mouvement du cheval, dit encore Duclos, fit crever un abcès qui fit juger aux médecins que la gangrène serait bientôt dans la vessie. » Suivant Barbier, Dubois avait à la base de la verge une ouverture par laquelle « les matières s’écoulaient », et tous les contemporains attribuent à l’accident une origine syphilitique.
Mareschal et la Peyronie déclarèrent « qu’il fallait faire au cardinal une opération qui était très urgente, sans laquelle 1l ne pouvait espérer de vivre que fort peu de jours, parce que l’abcès, ayant crevé dans la vessie le jour qu'il avait monté à cheval, y mettrait la gangrène, si elle n’y était déjà, par l’épanchement du pus (4). » Cette extrémité fut envisagée fort légèrement par les Parisiens, qui aimaient peu Dubois, et l’on fit sur son cas un « mirliton »; c’est ainsi que l’on nommait, à cette époque licencieuse, un genre de chanson dont le refrain, toujours le même, contenait une allusion : |
L’autre jour la Peyronie, En sondant le cardinal, Dit : Monseigneur, la vessie Est atteinte d’un grand mal,
Et le mirliton, mirlitaine, Et le mirliton, ton, ton (5). »
(1) Mémoires du cardinal Dubois, t. II, p. 283. (2) Journal, t. II, p. 450.
(3) Mémoires, p. 353.