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LE CARDINAL DUBOIS

En même temps, le médecin Boudin ayant mandé à M. de Nocé « que la vessie du cardinal était toute percée »: — « Vous ne me ferez pas accroire, répondit le roué, que les vessies sont des lanternes (1). » |

Le 9 août, le ministre fut transporté à Versailles, « les médecins s’étant imaginé que l’air était trop vif à Meudon pour lui.» Barbier décrit le cortège du malade : le cardinal était couché dans une litière du roi dont quatre valets tenaient les côtés, afin d’éviter toute secousse à Son Eminence: suivaient trois Carrosses à six chevaux: dans l’un se trouvaient les aumôniers, dans le second les médecins; dans le troisième enfin Mareschal et la Peyronie fermaient la marche. « Belle escorte!» remarque Barbier. Quand le ministre fut dans son lit, à l'hôtel de la surintendance (2), les médecins et chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements et de subir l'opération aussitôt après : Dubois accueillit leur offre avec force blasphèmes. Le cardinal jurait et tempêtait à l’ordinaire, mais, dit Saint-Simon, « sa furie avait encore augmenté depuis quelques jours sur l’annonce de l’opération. » Dubois envoya cependant chercher un récollet avec lequel il resta enfermé pendant un quart d'heure; puis, pour échapper quelque temps encore au bistouri, il déclara que le viatique ne pouvait lui être administré que par un de ses pairs, ordonnant qu’on allât quérir à Paris le cardinal de Bissy.

Mareschal et la Peyronie, voyant l’extrême urgence de leur intervention, avertirent le duc d'Orléans de cette nouvelle difficulté, et le prince exhorta si bien son ancien précepteur que, vers cinq heures du soir, il consentit à se livrer aux chirurgiens. « Aussitôt, écrit Marais, on lui a sauté sur le corps; trois ou quatre personnes l’ont tenu. Il criait et jurait comme un enragé, et l'opération a été faite en six minutes. »

Le 13 août, on lisait dans la Gazette de Hollande : « Lundi, à cinq heures de l’après-midi, la Peyronie a fait l'opération au cardinal Dubois en présence de MM. Mareschal et Thibaud, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. M. le cardinal ne sentit d’abord pas beaucoup de douleurs, mais les chairs s’étant trouvées plus vives à la dernière incision, il ne put s'empêcher de jeter de grands

(1) Journal de Mathieu Marais, t. III, p. 5.

(2) N° 6 de la rue Gambetta.

cris, etil sortit par l’ouverture une grande quantité de pus et d'urine. »

D’après Marais, l'opération consista dans l’ablation complète des parties sexuelles du malade; selon Barbier, la Peyronie s'était contenté d'élargir l’ouverture existante pour donner un écoulement plus facile à l’abcès : dès que le mal eut été mis à nu, Mareschal et son survivancier le jugèrent incurable, et 1ls avertirent l’ex-régent que le cardinal « n’en avait pas pour longtemps ». Ce jour-là régnait une chaleur intense, et dans la soirée un orage épouvantable se déchaîna sur Versailles. « Il semble, écrit Marais, que le ciel vengeur ait voulu, comme on dit, renoréger cette plaie, qui s’est tout d’un coup gangrenée. » Le duc d’Orléans témoignait beaucoup d’affection au cardinal; on affirme cependant qu’au premier coup de tonnerre 1l s’écria : « Voilà un temps qui, J'espère, fera partir mon drôle. » Dubois mourut en effet vingt-quatre heures après l’opération, le 10 août 1723, à cinq heures du soir, « en grinçant des dents contre ses chirurgiens et contre Chirac, auxquels il n’avait cessé de chanter pouilles (1). » Mathieu Marais fait pour ce prince de l'Eglise une oraison funèbre exclusivement chirurgicale : « Et voilà ce grand cardinal en plomb comme les autres; mais il n’a pas eu la consolation d’emporter ses pièces en l’autre monde, car on lui avait coupé tout, rasibus. »

Le duc d'Orléans survécut quelques mois à son « drôle ». «Quoiqu'il fût dans la force de l’âge, écrit Duclos, la continuité des excès dans sa vie privée l’avait blasé. Il lui restait tous les matins un engourdissement de l’orgie de la nuit, et, quoiqu'il reprit peu à peu ses sens, les facultés de son âme perdaient de leur ressort. » Dès le mois de janvier 1721, Marais signale ses «absences d’esprit ». Tous les matins, on le voyait «la tête basse, le teint rouge pourpre, l’air hébété, la langue épaisse; c’était le fruit de ses soupers. »

Georges Mareschal s’inquiétait de ces symptômes; le 30 novembre 1723, comme il trouvait le duc d'Orléans plus congestionné qu’à l’ordinaire, « le premier-chirurgien, écrit Barbier, lui dit qu’il devait se faire saigner du bras et du pied, et qu'il était de manière que lui ne serait pas surpris, si on lui venait dire

(1) SAINT-SIMON, t. XX, p. 393 et 394, et Galerie de l’ancienne Cour, t. III, p. 68.

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