LE DUC D’ORLÉANS
que le prince fût mort subitement dans un quart d’heure. Ce compliment était assez fort à dire en face. Le prince ne voulut pas consentir à se laisser saigner; il craignait l’hydropisie et il dit à tous ses officiers qu’il aimait mieux mourir d’apoplexie que de devenir hydropique (1). » L’auteur des Mémoires du maréchal de Richelieu raconte cette consultation dans les mêmes termes : « Mareschal, premier-chirurgien, qui était fort attaché au duc d'Orléans, et qui lui avait rendu de grands services sous le feu roi, lui dit qu’il n’était plus qu’un apoplectique ambulant, et qu'il ne serait pas surpris si on venait lui annoncer qu’il avait été frappé de mort (2). »
La brutale franchise du premier-chirurgien n’eut aucun résultat. Le 3 décembre 1723, à sept heures du soir, le duc d’Orléans, attendant le moment de se rendre chez le roi, causait avec une de ses maîtresses, la duchesse de Phalaris (3), dans le cabinet de son appartement du château de Versailles (4) : tout à coup sa langue s’embarrassa, et il s’affaissa sur son fauteuil. Epouvantée, Mme de Phalaris sortit dans la galerie Louis XIII pour appeler au secours. « Mais, écrit Narbonne, le château, qui regorge de médecins et de chirurgiens quand on n’en à que faire, n’en avait alors aucun dans son intérieur. On fut obligé d'envoyer dans la ville, et, lorsque les secours arrivèrent, il n’était plus temps. »
Le duc d'Orléans, dirent les mauvais plaisants, était mort «assisté de son confesseur ordinaire ». Par le fait, une lettre du 3 décembre apprend aux lecteurs de la Gazette de Hollande que «Son Altesseroyale expira entre les mains d’un deses aumôniers ». Le surlendemain eut lieucl’ouverture du corps». Pendant cette opération, à laquelle Georges Mareschal assista probablement, un chien danois, qui avait appartenu au prince, se jeta sur le cœur de son maître et en dévora une partie (5), « ce qui marquerait une certaine malédiction, » conclut Barbier.
Dès son entrée en fonctions, le maréchal de Villeroy, gouver-
(1) Journal de Barbier, t. I, p. 321.
(2) Mémoires du maréchal de Richelieu, t. III, p. 339.
(3) Le mari de cette jeune femme, aventurier du nom de Gorge, avait été fait duc de Phalaris par le pape.
(4) L’ex-régent habitait, au rez-de-chaussée du château, l'appartement des dauphins (salle des maréchaux du musée actuel).
(5) Journal de Barbier, t. I, p. 319.
neur du petit Louis XV, avait témoigné au régent une défiance insultante : chaque jour, il semblait légitimer par ses précautions exagérées les accusations d’empoisonnement portées à toute occasion contre le duc d'Orléans, et son attitude outrait le prince; enfin, le maréchal affichait le plus hautain mépris contre le cardinal Dubois. Le régent et son ministre décidèrent de l’éloigner de la Cour : le 10 août 1722, il fut arrêté au château de Versailles par M. d’Artagnan, capitaine des Mousquetaires gris, qui le conduisit à Lyon, ville dont le maréchal était gouverneur.
Villeroy ne se consolait pas de cette disgrâce : quand ses deux ennemis furent au tombeau, il obtint du jeune roi la permission de quitter Lyon; mais, reçu très froidement à Versailles le 27 juin 1724, il revint le soir même à Paris. « On ne croit pas, écrit Marais, qu'il tâte davantage le pavé de la Cour, qui est trop glissant pour un homme de quatre-vingt-trois ans. » Le vieillard ambitionnait cependant de reprendre auprès de Louis XV son ancienne situation. Si le duc de Bourbon succédait au duc d'Orléans comme premier ministre, le véritable chef du gouvernement était le précepteur du roi, M. de Fréjus, futur cardinal Fleury; c’est avec ce prélat que Villeroy débattit les conditions de son retour à la Cour. Or, au commencement de ces négociations, l’ex-gouverneur de Louis XV éprouva quelques incommodités relevant de la chirurgie, dut s’aliter, et fit appeler Georges Mareschal, qui lui avait rendu la santé en 1698. Comme son indisposition se prolongeait, M. de Fréjus chargea le premier-chirurgien de lui demander quelles compensations il entendait obtenir pour oublier son humiliant exil et prendre de nouveau place aux côtés de Sa Majesté. Georges Mareschal rapporta la réponse de Villeroy (1) : l’exgouverneur du roi voulait qu’on lui payât ce qui restait dû de ses appointements lors de son exil, et qu’on lui remboursât en bon argent ses billets de la banque de Law, maintenant sans valeur. En outre, bien que le duc de Charost eût reçu en 1722 la succession de sa charge, Villeroy demandait que son ancien traitement lui fût conservé. Enfin, son fils aîné, le duc de Villeroy, obtiendrait le bâton de maréchal de France, et le duché
(1) Mémoires de Maurepas, par SOULAVIE, p. 216.
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