‹ Georges Mareschal, seigneur de BièvreChapitre 94 sur 182 · LE MINISTRE LEBLANC · texte numérisé non relu

LE MINISTRE LEBLANC

ration de l’empyème; c’est un amas de sang pourri en forme d’abcès au foie. On lui a fait l’ouverture au-dessus du nombril avec la pierre infernale sans ferrements; il en est sorti une quantité de pus; la plaie est autant belle qu’on peut la souhaiter; mais, quoiqu'il n’ait que cinquante-deux ans, le corps est usé de maladies, de chagrin et de débauche (1). »

Dans son numéro d’août, le Mercure de France mentionne que le ministre reçut le viatique dans la matinée du 2; que l'après-midi M. Mareschal « lui fit une opération depuis le cartilage xyphoïde, qu’on appelle brichet, jusqu’à un pouce près du nombril », et qu’il perça un abcès « d’où 1l sortit deux grandes palettes de pus ». Selon la Gazette de Hollande, c’est à onze heures du matin que Mareschal ouvrit l’abcès du ministre; le 3 août, elle signale que la plaie rendit «trois pintes de matières », mais le 4 son correspondant rectifie cette information, et dit qu'il faut lire « palettes » et non « pintes ».

On doit le plus intéressant récit de l’opération au jeune garçon chirurgien, homonyme du secrétaire d'Etat, qui devint le professeur Louis Leblanc; dans son Précis d'opérations de chirurgie, il assure que le malade dut sa guérison à la science et au sang-froid de Morand plutôt qu’à l’habileté du premierchirurgien. « M. Mareschal, écrit-il au vingt-sixième chapitre, fit en 1726, avec le plus grand succès, en présence de M. Morand, qui était jeune alors, et de plusieurs consultants, l’ouverture d’un abcès au foie à M. Leblanc, ministre de la guerre. J’accompagnais M. Morand et j’eus la satisfaction de voir faire cette opération. Dans l'instant où M. Mareschal portait le bistouri sur la tumeur pour en faire l’ouverture, M. Morand y posa le bout du doigt; M. Mareschal lui fit signe de l’ôter; M. Morand le réappliqua en regardant fixement M. Mareschal et lui indiquant des yeux et du doigt que c'était 1à où 1l fallait ouvrir. M. Mareschal fit l’incision au lieu marqué et pénétra dans le foyer de l’abcès. »

Georges Mareschal ne quitta pas le malade sans l’avoir saigné;, mais la suppuration ne s’établissait pas, et la fièvre survint : l’horoscope de Leblanc parut devoir se réaliser. « On espère, je crois, contre l’espérance, » écrivait Mathieu Marais au

(A) Tip. 486.

président Bouhier (1). Un poète lyrique rappelait que la Parque venait de frapper le marquis de Tresnel, gendre de l’opéré, puis

il s’adressait au ministre :

Jusqu'où va sa fureur extrême?

Elle ose s’en prendre à toi-même; La cruelle déjà vient de t’ouvrir le flanc:

Elle lève sur toi ses plus funestes armes.

Arrête, respecte Leblanc (2)!

Le 5 août, trouvant que la suppuration n’était pas assez abondante, Mareschal fit une nouvelle incision pour agrandir la plaie. « Il sortit plus d’une palette de pus, mais d’une meilleure qualité que le premier; le fièvre cessa absolument ce jour-là, le malade dormit, et les forces commencèrent à revenir (3). » Le poète avait mal à propos comparé le bistouri de Mareschal au ciseau de la Parque : vers le 10 août, Leblanc fut hors de danger.

Louis XV s'était intéressé aux opérations tentées sur son ministre. « Il est étonnant, écrit Barbier, de voir les attentions du roi pour M. Leblanc; il a défendu aux Cent-Suisses et aux Gardes de battre, ni quand il va à la messe, ni quand il sort, de peur que le bruit des tambours ne l’incommode. Cela n’est peut-être jamais arrivé. Et il envoie savoir de ses nouvelles quinze fois par Jour, c’est-à-dire à tout moment. Il dit même que ce sont les tourments qu’on lui a fait subir qui l’ont mis dans cet état-là. » Le 8 septembre, le ministre de la guerre reprenait ses occupations, et le 25 un Te Deum fut chanté aux Invalides, « pour rendre grâce à Dieu de sa guérison (1) ». Le soir de ce même jour, Leblanc offrit un repas où 1l convia ses opérateurs. Il recevait tous les jours à sa table une nombreuse compagnie (5), et plusieurs de ses festins sont demeurés célèbres. Buvat cite une collation que le secrétaire d'Etat offrit à l’ambassadeur turc en 1721, dépensant à cette occasion plus de vingt mille livres; le repas du 25 septembre 1726 fut sans doute splendide.

(14) Journal de Marais, édition LESCURE, t. III, p. 430. La lettre de Marais qui contient ces mots ne peut pas être datée du 20 juin 1726; elle est certainement du mois d'août de la même année et devrait précéder dans le recueil la lettre n° 23.

(2) Bibliothèque nationale, ms. fr. 16699, p. 343.

(3) Mercure de France.

(4) Gazette de Hollande.

(5) Voir dans SAINT-SIMON (t. XVIII, p. 43-44) l’anecdote du chapeau de l’évêque

Languet.

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